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Full text of "Mémoires du comte de Souvigny, lieutenant général des armées du roi"

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J\ 



IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR 
A NOOENT-LE-ROTROU. 



MEMOIRES 

DU 

COMTE DE SOUVIGNY 

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI 

PUBLIAS d'après le MAMUSCBIT ORIGINAL 
POUR LA SOCIÉTÉ DB l'hISTOIRE DE FRANGE 

PAR 

Le Baron Ludovic DE CONTENSON 



TOMB DEUXIÈME 

1639-1659 




A PARIS 
LIBRAIRIE RENOUARD 

H. LAURENS, SUCCESSEUR 

libraire de la société de l'histoire de FRANCE 
RUK DE TOURNON^ N^ 6 

M DCCCC VI 
330 



EXTRAIT DU REGLEMENT. 

Art. 14. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, 
et choisit les personnes les plus capables d'en préparer et 
d'en suivre la publication. 

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commis- 
saire responsable, chargé d'en surveiller l'exécution. 

Le nom de l'éditeur sera placé en tète de chaque volume. 

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la 
Société sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accom- 
pagné d'une déclaration du Commissaire responsable, por- 
tant que le travail lui a paru mériter d'être publié. 



Le Commissaire responsable soussigné déclare que le 
tome II des Mémoires du Comte de Souvigny, préparé par 
M. le Baron Ludovic de Contenson, lui a paru digne 
d'être publié par la Société de l'Histoire de France. 

Fait à Palis, le 15 décembre 1907. 

Signé : L. LECESTRE. 

Certifié : 
Le Secrétaire de la Société de THistoire de France, 
A. DE BOISLISLE. 



2GfS93 



••?•>• 



VIE, MÉMOIRES ET HISTOIRE 

DE MESSIRB JEAN DE GANGNIÈRES 

CHEVALIER 

COMTE DE SOUVIGNY 

LIEUTENANT GÉNÉRAL 
DES CAMPS ET ARMÉES DE SA MAJESTÉ. 



4639. 

Au commencement de l'année 1639, les ennemis 
assiégèrent le Chenche que M. le cardinal de la Valette 
résolut secourir. A l'abord, nous forçâmes le retran- 
chement des ennemis et, après un combat d'environ 
trois heures, nous fûmes contraints de nous en retirer, 
parce que cet endroit étoit très difficile pour nous et 
avantageux pour les ennemis. Sur le soir, qu'on faisoit 
les ordres pour donner d'un autre côté, M. le cardinal 
de la Valette reçut une lettre par laquelle Madame 
Royale le prioit instamment de venir en toute diligence 
à Turin, pour la défendre contre M. le prince Thomas, 
n s'y acheminoit avec son armée, après avoir été 
reçu dans Chivas*. Alors M. le cardinal de la Valette 
y accourut avec toute la cavalerie de l'armée et donna 

1. Chivasso, ville sur la rive gauche du Pô, arr. de Turin. 
Le prince Thomas quitta Chivasso le 13 avril. 

11 1 



2 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1639 

ordre à M. du Plessis, maréchal de camp, d'y conduire 
l'infanterie. Il fit telle diligence que, d'auprès du 
Chenche, il arriva à Turin en deux jours. La plupart 
fut logée dans la ville, parce que Madame Royale se 
défioit des habitants avec beaucoup de raison. M. le 
prince Thomas ne laissa pourtant de continuer sa 
marche droit à Turin et de faire semblant de vouloir 
assiéger par les formes, pendant qu'on lui livreroit 
quelques portes par le moyen des intelligences qu'il y 
avoit. 

A l'abord, il mit en déroute notre cavalerie, qui étoit 
en bataille près de la Croisette*, et seroit entré dans la 
ville avec les fuyards, si M. le cardinal de la Valette ne 
se fût trouvé à la porte Neuve pour les en empêcher. 
M. le marquis de Rangon, maréchal de camp, qui y 
fut tué en cette occasion^, m'avoit envoyé auparavant 
avec trois cents hommes pour m'opposer aux dragons 
des ennemis du côté du Valentin^, avec ordre de me 
retirer au faubourg du Pô, quand je serois pressé. 
Mais, quand je vis les ennemis courir à bride abattue 
vers la porte Neuve, j'y courus aussi et m'aidai à les 
repousser. Il en fut tué quelques-uns jusque dans le 
fossé. Le lendemain, M. le prince Thomas se saisit du 
pont du Pô et fit une traverse à la rue, sur la hauteur, 
environ demi-lieue du faubourg du Pô, sur la droite 
duquel il y fit mettre les mortiers pour tirer des 

1. Entre les chemins de Pignerol et de Moncalieri. 

2. Giulio Rangone^ marquis de Roccabianca et Spilimberto, 
commandeur de Calatrava, maréchal de camp général du roi 
Très Chrétien et du duc de Savoie, colonel de cavalerie. 

3. Le Valentin : maison de plaisance de la duchesse de Savoie, 
avec jardin à Tentour, au sud de la ville. 



1639] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 3 

bombes, et, sur la gauche, son artillerie. M. de Gou- 
vonges* fut posté avec son régiment en un dehors, entre 
le bastion du château et celui de Sainte-Marguerite, que 
l'on appeloit t Pièce de l'Escudrie* », qui étoit le seul 
que nous gardâmes, craignant plus le dedans que le 
dehors ; aussi la plupart de nos troupes furent postées 
aux places du Château, Marché-aux-Herbes et place 
Neuve, d'où se faisoient les patrouilles par la ville, et 
le reste aux postes et sur les remparts, excepté celles 
qu'on destina pour faire un chemin couvert devant le 
bastion du château, pour s'opposer aux ennemis, qui 
s'y avançoient à couvert par les maisons du faubourg 
du Pô, que nous n'avions pas eu le temps de démolir. 
M. le cardinal de la Valette m'ordonna pour comman- 
der à ce poste. Madame m'avoit fait bailler, ainsi qu'aux 
autres officiers d'armée, des principaux habitants de 
Turin pour nous faire fournir les clous, palissades et 
autres outils nécessaires pour la défense, avec des 
artisans pour les mettre en œuvre, lesquels étoient de 
si mauvaise volonté, les uns et les autres, que nous n'en 
pouvions tirer de services. La première bombe que 
j'y vis tirer donna à mon poste. Étant éclatée en l'air, 
elle ne fit aucun mal. La plupart des autres, qui étoient 
pointées vers le château, donnèrent dedans ou à la 
place, ce qui effi^aya au conmiencement, mais tua peu de 



1. Antoine de Stainville, comte de Couvonges, gouverneur 
de la citadelle de Turin, mestre de camp du régiment de Lor- 
raine, maréchal de camp en 1643, fut nommé lieutenant géné- 
ral en 1646 et mourut la même année d'une blessure reçue à 
Lérida. 

2. De ritalien scuderia : écurie. 



4 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1639 

gens. Les batteries ne firent pas guère plus grand efifet. 

Pendant que M. le prince Thomas étoit au siège de 
Turin, le commandeur Balbian^ lui remit la ville, châ- 
teau et citadelle d'Ast, et le baron de Ternavas*, Ver- 
rue^ ; et, voyant que les habitants de Turin ne pouvoient 
pour lors [l'Jintroduire dans leur ville, il leva le siège 
et s'avança du côté des places avec lesquelles il étoit 
en traité. 

Madame Royale, ayant avis que le comte de 
Vivalde*, gouverneur de Quérasque, étoit de ce 
nombre, me demanda à M. le cardinal de la Valette 
pour y aller le prévenir. Il dit qu'il m'en parleroit et 
me demanda mon intention sur ce sujet. Je lui dis que 
je ferois ce qu'il commanderoit. Il ne me le conseilla 
pas, voyant la rébellion presque par tout le Piémont, 
qui me donneroit de la peine à conserver Quérasque, 
et l'avantage que j'avois à l'armée. Mais, enfin, il se 
laissa vaincre au désir de Madame Royale, et moi à ce 
qu'ils voulurent tous deux. En même temps que 
Madame Royale me fit faire mes expéditions pour Qué- 

1. Flaminio BalbianO; chevalier de Malte, gouverneur d'Asti, 
se retira ensuite à Costabella^ qu'il rendit le 2 mai. 

2. Carlo-Filiberto Roero, baron de Ternavasio, était gou- 
verneur de Verrue. 

3. Verrua-Savoja, place forte sur la rive droite du Pô. 

4. Le comte Giambattista Vivalda, comte de Castellino, de 
la famille des marquis de Ceva, maréchal de camp général en 
1640, mort en 1658. Voy. Storia délia Reggenza cU Cristina di 
Francia, duchessa di Savoia, par le baron G. Garetta, Turin, 
3 vol., t. I, p. 796. L'auteur dit à la page 430 du tome II : 
a On a peu de renseignements sur les amis des deux princes 
de Savoie, parce que plusieurs d'entre eux ont émigré dans 
d'autres pays. » 



4639] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 5 

rasque^, elle donna congé au marquis de Bagnasque^, 
personne de qualité, qui, en après, servit le prince 
Thomas. En prenant congé de Madame, je rencontrai 
le contrôleur Bianquis^, qui me dit qu'il alloit aussi à 
Quérasque, sans pourtant savoir le sujet qui m'y menoit, 
et que, si je voulois, il m'y feroit compagnie, dont je 
fus bien aise, le connoissant fort intelligent et affec- 
tionné pour le service de Madame, [pensant] qu'il pour- 
roit bien m'aider à faire réussir mon dessein, et parce 
qu'il nous falloit traverser un dangereux pays. 

Je partis sans bagages et menai seulement avec moi 
La Combe, sergent de la mestre-de-camp du régiment 
d'Auvergne, brave soldat qui, depuis, a été major de 
Quérasque. En arrivant à Savillan, nous trouvâmes 
tout le peuple dans une extrême confusion. Ceux de la 
ville, en sortant pour chercher leur sûreté dehors, et 
ceux des faubourgs, voulant retirer leurs biens dedans, 
occupoient tellement les portes qu'on ne pouvoit 
entrer ni sortir. Sur l'avis que M. le prince Thomas 

1. Sou vigny était donc déjà gouverneur de Quérasque quand 
plus tard, par le traité du l*** juin, le roi de France et la duchesse 
de Savoie convinrent d'introduire des garnisons françaises 
dans les places de Carmagnole, Savillan et Quérasque. Voy. le 
texte de ce traité dans les Rapports et notices sur t édition des 
Mémoires de Richelieu^ préparée pour la Société de C Histoire 
de France^ fasc. II, par Robert Lavollée, p. 185-186. 

2. Filiberto del Carretto, marquis de Bagnasco, grand écuyer 
du duc François-Hyacinthe, fut un des premiers à se déclarer 
contre la régente, quoiqu'elle lui eût confié plusieurs charges 
en 1638 (Claretta, II, 432); il mourut en 1658. 

3. Le capitaine Giovanni-Stefano Bianco, né à Asti, contrô- 
leur général de Tartillerie, mourut d'un coup de feu à Bène le 
12 juillet 1639 [Claretta, I, 492). 



6 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1639 

s'en alloit à eux, après avoir pris Villeneuve-d'Ast*, 
nous trouvâmes le gouverneur de la ville tout seul au 
milieu de la place, qui ne savoit quel parti prendre. Je 
pris la liberté de lui dire qu'il me sembloit [bon], pour 
faire cesser ce désordre, de faire fermer les portes et 
se mettre en défense avec ce qu'il auroit d'habitants, 
en attendant qu'on lui envoie des troupes, qu'il ne 
devoit pas douter que Madame ne lui en envoyât sur 
l'avis qu'il lui donneroit de l'état où il se trouvoit. 

Ayant appris qu'il n'y avoit point de sûreté d'aller à 
droiture de Savillan à Quérasque à cause de ceux de 
Marenne*, M. Bianquis fut d'avis de passer à Foussan, 
comme nous fîmes, et, étant à moitié chemin de Qué- 
rasque, je lui déclarai le sujet de mon voyage et le 
priai de servir Madame Royale en ce rencontre, et 
moi je lui en aurois obligation. Il me dit qu'il [s']en 
étoit douté, sachant le rapport qu'on avoit fait à 
Madame que le comte Vivalde traitoit de rendre Qué- 
rasque à M. le prince Thomas, et que, dans la ville, il y 
avoit de bons serviteurs de Son Altesse, de ses amis, 
qui me serviroient bien. Nous conclûmes ensemble 
qu'en arrivant à Quérasque, je m'ouvrirois à M. de 
Saltun-Sénantes^, lieutenant-colonel du régiment de 
son frère ^, qui conunandoit la garnison, composée 

1. Villanova-d'Astî, arr. d'Asti, prov. d'Alexandrie. 

2. Marene, arr. de Saluées. 

3. Nicolas de Havart, mort colonel de cavalerie et d'infante- 
rie dans les troupes du duc de Savoie, fils de Nicolas, seigneur 
de Sénantes, et de Madeleine de Saltun. 

4. François de Havart, marquis de Sénantes, frère cadet du 
précédent, fut d'abord gentilhomme attaché à Gaston d'Orléans 
et s'établit en Piémont, où il devint mestre de camp d'un régi- 



1639] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 7 

d'environ trois cent cinquante hommes dudit régiment 
et de celui de MaroUes^ et conviendrois avec lui de me 
bailler sept officiers pour m'accompagner au château et 
m'en saisir, et [il] envoya à l'avance un de ma part à 
M. le gouverneur lui dire que je lui baisois les mains et 
aurois le bien de le voir, pour lui communiquer les 
ordres de Madame pour avoir des armes du château et 
armer des recrues (jui n'en avoient point. 

En même temps, M. Bianquis me fit venir M. Lunel, 
premier syndic de la ville, à qui je dis que j'avois des 
ordres de Son Altesse de ne lui délivrer* qu'en l'as- 
semblée du conseil dans la maison de ville, que je le 
priois de les^ faire promptement mettre ensemble pour 
ce que j'étois pressé. Ce qu'ayant fait, je me rendis à la 
maison de ville où ledit sieur Lunel, premier syndic, 
ayant lu tout haut ma commission, en finissant, sans 
prendre avis ni conseil de personne, se prosterna à 
moi et me dit qu'il me pouvoit assurer, de la part de 
la communauté, que j'étois le bienvenu et reconnu 
pour leur gouverneur, que, tant qu'ils auroient de sang 
dans leurs veines et qu'il y auroit des maisons sur pied 
à Quérasque, ils seroient toujours fidèles serviteurs de 
leur prince et obéissants aux ordres de Madame, légi- 
time régente de ses États, mais qu'il ne pouvoit 

ment du duc de Savoie, maréchal de camp en 1646, lieutenant 
général et capitaine des gardes du corps de Madame Royale. 

1. Le gros du régiment de MaroUes devait alors être à Ver- 
oeil, d'après une lettre de d'Hémery (Bibl. nat., franc. 16060) 
citée par M. de Noailles dans le Cardinal de la Valette , p. 408. 
Le régiment de MaroUes, levé en 1636 par Joachim de Lenon- 
court, marquis de MaroUes, fut licencié en 1652. 

2. C'est-à-dire : à ne lui délivrer. 

3. Cest-à-dire : les conseiUers. 



8 MÉMOIRES DE SOU VIGNY. fi 639 

répondre que des habitants, et non de M. le comte 
Vivalde qui avoit sa compagnie dans le château ; que, 
pour ce qui étoit de la garnison, il ne doutoit pas 
qu'elle ne me reconnût avec joie; et, après les révé- 
rences de tout le conseil, je répondis en peu de mots 
que Madame Royale avoit toute confiance en leur fidé- 
lité, [que] je ne manquerois pas à faire valoir les 
bons services qu'ils rendoient à Son Altesse en ce ren- 
contre, et qu'ils se pouvoient assurer que je les servirois 
en tous autres; et, m'adressant au premier syndic, je 
lui dis que la première chose que je désirois d'eux 
étoit qu'ils ne sortissent point de la chambre du con- 
seil que je n'y fusse de retour, et le chargeai en son 
particulier d'y prendre garde. 

En sortant, je m'en allai passer au logis de M. de 
Sénantes, où il m'attendoit avec six officiers, et me 
dit que celui qu'il avoit envoyé au château avoit rap- 
porté que M. le gouverneur lui avoit dit que j'y serois 
le bienvenu. On nous laissa donc entrer sans difficulté, 
M. le comte Vivalde me reçut dans le jeu de paume tout 
seul. Lorsque M. de Sénantes, avec les autres officiers, 
se trouvèrent au droit du corps de garde, je lui dis, à 
l'abord, que Madame se vouloit servir de lui près de sa 
personne et m'envoyoit pour commander à sa place, 
et, sans attendre sa réponse, je levai mon chapeau, 
qui étoit le signal auquel M. de Sénantes et les autres 
officiers mirent l'épée à la main, et désarmèrent dix ou 
douze soldats de milice, qui ne se défendirent point, 
et, en même temps, entrèrent dans le château cinquante 
mousquetaires qui avoient été conmiandés pour cela. 

Alors M. le comte Vivalde, transporté de colère, 
me dit que c'étoit un effet de la malice de ses ennemis. 



i639] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 9 

et tout ce qui se pouvoit ajouter pour sa justification et 
sa fidélité au service de Madame Royale. Je lui répondis 
que, cela étant, il feroit bien de l'aller trouver promp- 
tement [pour] faire entendre ses raisons, qu'elle le 
recevroit fort bien. Il me répondit qu'il ne le pouvoit 
pour à présent et me prioit trouver bon qu'il demeurât 
encore quelques jours dans le château, pour donner 
ordre à ses affaires. Je lui dis qu'il n'y pouvoit pas 
demeurer plus de deux heures. Là-dessus il me repré- 
senta qu'il y avoit sa femme, tous ses meubles et pro- 
visions, qu'il ne pouvoit transporter si tôt. Je lui dis 
que cela se pouvoit faire, tandis qu'il iroit voir 
Madame, et que cependant Madame sa fenmie pour- 
roit, en toute sûreté et liberté, prendre tout ce qu'elle 
avoit dans le château, où elle seroit maîtresse dans 
son appartement, avec tous ses domestiques, tout de 
même que s'il y commandoit encore ; [que] je me reti- 
rerois dans la chambre de la tour pour ne la point 
incommoder; qu'enfin il auroit sujet de se louer de 
mon procédé en son endroit, et pour toutes les 
choses qui le regarderoient et lui pouvoient appar- 
tenir ; que, hors le service de Son Altesse, je ferois 
pour le sien tout ce qui me seroit possible. Gela l'ayant 
ramené, il me dit qu'il désiroit se retirer dans son 
château de Castelin *, près de Mondovi, et qu'il craignoit 
que ses ennemis ne Tallassent attendre par le chemin. 
Je lui offris cinquante mousquetaires pour l'escorter. 
Ce qu'ayant accepté, il partit quelque temps après que 
j'eusse assuré Madame sa femme du respect que l'on 
auroit pour elle, et de la sorte qu'elle pouvoit disposer 

1. CastellinOy sur la rive droite du Tanaro, arr. de Mondovi. 



iO MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1639 

de tout ce qui leur appartenoit dans le château. Il 
fallut avoir passé sur ce que sa colère lui fit dire ce 
qu'elle voulut contre les ennemis de son mari, et la 
douleur de son déplaisir. 

Pendant qu'elle s'occupa à faire transporter ou 
vendre ses meubles, denrées et provisions, je m'em- 
ployai à reconnoltre les manquements des fortifica- 
tions de Quérasque, conunencées en plusieurs endroits, 
et rien d'achevé ni hors de surprise, pour y remédier 
autant qu'il seroit en mon pouvoir, spécialement aux 
bastions de Saint-Jacques, de Madame Royale, de Son 
Altesse et de leurs courtines et côtés. 

Ayant donné avis à Madame Royale de la sorte que 
j'avois été reçu à Quérasque de M. de Saltun-Sénantes, 
commandant la garnison, et des habitants, et fait sor- 
tir M. le comte de Vivalde du château et générale- 
ment de toutes choses dépendantes de la place, Son 
Altesse m'envoya un ingénieur, avec de l'argent, pour 
y faire travailler. Gomme il falloit ménager, je disposai 
les habitants à me fournir de la fascine, et fis faire des 
fraises et palissades autant que notre peu d'argent le 
put permettre, et, à mesure (jue les ennemis s'appro- 
choient de nous, fermer principalement les brèches, 
mettre les portes en sûreté par des herses, bascules et 
cledas*, et, pour assurer le bac de la rivière de Sture*, 
je fis une redoute palissadée, où je mis garde, aussi 
bien qu'aux deux bacs du Taner. 

1. CledaSy pour clèdes. Clède, qui vient du bas latin clida^ 
était un mot employé dans quelques provinces pour claie. La 
claie, en terme de fortification^ était un assemblage de branches 
d'arbres servant à retenir la terre. 

2. La Stura-di-Demonte descend du col de rArgentière^ 



1639] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. il 

M** la comtesse de Vivalde, ayant envoyé à Gastelin 
ou vendu ce qu'elle avoit dans le château de Qué- 
rasque, en quinze jours qu'elle y demeura après le 
départ de son mari, se retira aussi. 

Les divers avis des desseins des ennemis sur Qué- 
rasque m'ayant fait redoubler la garde par les habi- 
tants et les paysans qui dépendent de ce gouvernement, 
je leur fis paroître tant de confiance, que je prenois 
plutôt des Piémontois que des François pour m'ao- 
compagner en mes rondes et visites de la garde, dont 
ils se sentirent obligés et conmiencèrent à me témoi- 
gner beaucoup de volonté, laquelle ils ont continuée 
tant que j'ai été leur gouverneur. 

Après avoir mis ordre au dedans, je pensai aux 
moyens de couvrir Quérasque au dehors par le moyen 
des châteaux de Montché^ chemin des Langues, 
entre Doyan^ et Narzole^, le château de Sainte- Vic- 
toire* et celui de Polins'^, passage où il y a un bac sur 
le Taner; ce que Madame Royale ayant approuvé 
envoya les ordres pour y mettre garnison. Je n'envoyai 
que deux sergents aux deux premiers, avec chacun 
quinze hommes, et un capitaine et officiers à Polins, où 
il en falloit cinquante. Quelque temps après, le comte 

passe à Démonte et à Coni et se jette dans le Tanaro à Che- 
rasco. Il ne faut pas la confondre avec la Stura-di-Sanzo, qui 
se jette dans le Pô, rive gauche, à 4 kilomètres en aval de 
Turin, ni avec la Stura, torrent du Montferrat, qui se jette 
dans le Pô, rive droite, en amont de Casai. 

1. Monchiero, rive droite du Tanaro, arr. d'Alba. 

2. Dogliani, bourg à Tentrée du Montferrat, arr. de Mondovi. 

3. Narzole, rive gauche du Tanaro, arr. de Mondovi. 

4. Santa-Vittoria-d'Alba, rive gauche du Tanaro, arr. d*Alba. 

5. Pollenzo, rive gauche du Tanaro, arr. d'Alba. 



12 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. fi 639 

de Polins* m'ayant prié de le décharger des capitaine 
et officiers, et ne lui laisser que trente hommes, 
commandés par deux sergents, j'en obtins ordre de 
Madame Royale* et commandai aux deux sergents de 
lui obéir comme à moi-même; ce qu'ils observèrent si 
ponctuellement qu'il me témoigna bien combien géné- 
reusement il se ressentit de cette courtoisie, lorsque 
M. le prince Thomas de Savoie me vint attaquer, étant 
allé demander du secours au gouverneur d'Albe pour 
m'envoyer, et fit si bien que j'en reçus cent hommes 
après la première attaque; et ne veux pas oublier, 
qu'en partant de Polins, il dit aux deux sergents qu'ils 
ne manquassent à se bien défendre, sans craindre que 
le canon ni les mines des ennemis démolissent son 
château, qu'il n'avoit rien au monde qu'il ne voulût 
employer pour le service de son prince. 

Jusqu'environ le 15® juin de ladite année 1639, les 
villes et châteaux deMurassan^, Cève, Mondovi, Bene*, 
Carru^ et Coni tenoient pour Madame Royale. En ce 
temps-là, je fus avertis que les habitants de Bene 
avoient fait une conspiration contre le colonel Bru- 
nasio, leur gouverneur, qui dévoient se saisir du 
donjon où il se retiroit avec quelques-uns des princi- 



1. Lorenzo Romagnano, comte de Pollenzo. 

2. On trouvera à l'Appendice du troisième volume des lettres 
adressées par la duchesse de Savoie à Souvigny alors qu'il 
était gouverneur de Cherasco et, plus tard, quand il fut devenu 
gouverneur de la citadelle de Turin, y commandant pour le roi 
de France. 

3. Murazzano, bourg du Montferrat, arr. de Mondovi. 

4. Bene-Vagienna, bourg du Piémont^ arr. de Mondovi. 

5. Garni, rive gauche du Tanaro, arr. de Mondovi. 



1639] MÉMOIRES DE SOUYIGNT. 43 

paux de la ville qu'il estimoit lui être fort affectionnés, 
lesquels avoient promis se saisir de sa personne. J'en- 
voyai M. Saint-Aubin, capitaine au régiment de 
MaroUes, lui en donner avis avec cent hommes pour 
[s']en servir en cette occasion. Il dit à M. Saint-Aubin^ 
qu'il n'en avoit pas besoin, qu'il étoit assuré de la fidé- 
lité de ces gens-là et les envoya avec une belle lettre 
de remerciements pour moi, qui appris, trois jours 
après, que les bons amis de sa table, qui se réunis- 
soient avec lui dans le donjon, s'en rendirent les 
maitres, et, à coups de mousquets, chassèrent la garni- 
son du régiment de Rangon qui étoit dans le bas-fort, 
dont ils en tuèrent une partie, et les paysans le reste 
quand ils voulurent se sauver à la campagne. Quant au 
gouverneur, ils le livrèrent à M. le prince Thomas qui 
l'envoya au château de Milan, où il demeura près de 
deux ans prisonnier. 

Quelque temps après, nous apprîmes qu'après que 
M. le prince Maurice de Savoie fut maître du comté de 
Nice, Coni se révolta et reçut garnison de sa part, et qu'il 
y établit M. le comte de Vivalde pour gouverneur, que 
se rendirent aussi à lui le château d'Asseille*, Mon- 
dovi, Ormée^, Cève, Murassan et Carru, dont furent 
chassées les garnisons de Madame. 

Au mois de juillet de ladite année. Madame Royale 
mit en dépôt entre les mains du Roi les villes et chà- 

1. Le texte porte par erreur : M. de MaroUes, 

2. Ciglie, rive droite du Tanaro, arr. de Mondovi, entre 
Ceva et Carru. 

3. Ormea, bourg des montagiies des Alpes-Maritimes, sur 
le Tanaro et près de sa source^ arr. de Mondovi. 



14 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1639 

teaux de Carmagnole S Quérasque et Savillan. Sa 
Majesté donna le gouvernement de la première à M. le 
comte du Plessis, à moi de la seconde, et à M. de 
Roqueservière, [de] Savillan, avec des troupes de Sa 
Majesté pour les garder. L'on me bailla les régiments 
de Bonne*, Montpezat^ et la Rochette*, et dix compa- 
gnies du régiment d'Urfé, commandées par M. de 
Joux, que je demandai pour lieutenant de Roi, et le 
sieur de la Combe, major. 

M. le cardinal de la Valette, depuis le départ de 
M. le prince Thomas de sous Turin, ayant assiégé 
Chivas qu'il pressoit fort, étoit^ aux mains contre le 
secours, quand M. le duc de Longueville^ y survint heu- 
reusement avec son armée, qui ne faisoit que d'arriver 

1. Carmagnola, bourg du Piémont, rive droite du Pô, arr. 
de Turin. 

2. Levé en 1635 par Alexandre de Bonne de Tallard; il fut 
licencié en 1643. 

3. Le régiment de Montpezat était en réalité le régiment des 
Galères, levé le 10 juillet 1636 par le cardinal de Richelieu 
pour la garnison des galères du roi. Le mestre de camp lieu- 
tenant en était M. de Montpezat. Il fut donné, le 18 mai 1643, 
au prince Maurice de Savoie. 

4. Le régiment de la Rochette avait été levé cette année-là 
par M. de Bonne de la Rochette pour tenir garnison à Turin. Il 
devait être donné le 15 juillet 1641 à M. de Souvigny, dont il 
prit le nom. Le 11 octobre 1643, il fut incorporé dans le régi- 
ment des Galères. 

5. Il y a dans le texte : il étoit, 

6. Henri II d'Orléans, duc de Longueville, comte de Dunois 
(1595-1663), gouverneur de Marmande, fut envoyé comme plé- 
nipotentiaire à Munster, en 1645, et se tourna contre Mazarin 
pendant la Fronde. Il épousa, en 1642, Anne-Geneviève de 
Bourbon, sœur du grand Ck)ndé. 



1639] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 15 

de France, pour battre les ennemis et prendre Ghivas. 
Ensuite après quoi, ils vinrent prendre Bene et le châ- 
teau de Garni, où je leur envoyai deux pièces de canon 
et des officiers pour les servir. Pendant ce temps-là, 
j'écrivis à Madame l'avis, que j'avois eu, du jour que les 
habitants de Turin avoient promis à MM. les princes 
de Savoie de leur livrer la ville, et mêmement sa royale 
personne; et [elle] me fit faire réponse, par M. le comte 
Philippe d'Aglié*, que ses avis étoient conformes aux 
miens et qu'elle y mettoit bon ordre, ayant envoyé 
quérir quatre régiments françois pour mettre dans 
Turin. Mais ces troupes, par malice ou par ignorance, 
fiirent si mal postées qu'elles se perdirent inutilement, 
d'autant qu'au lieu de les mettre en dedans, aux places 
et aux portes de la ville, pour contenir les habitants, 
on les mit en dehors, comme on fait pour soutenir un 
siège, de sorte qu'après les prises de Bene et de Garni, 
[tandis] que Messieurs nos généraux s'étoient avancés 
avec leurs^ [troupes] près de Goni pour l'assiéger, M. le 
prince Thomas exécuta facilement son entreprise, 
d'autant qu'étant assuré de trouver les portes ouvertes, 
il y envoya ses troupes tout droit, sans s'arrêter aux 
coups de mousquets qui lui pouvoient être tirés des 



1. Le comte Filîppo San-Martîno d'Aglie, mort à Turin en 
1667; était le deuxième fils de Jules-César, premier marquis de 
San-Germano, et d*Ottavia, fille de Niccolo Olderico, gentil- 
homme génois. Chevalier de Tordre suprême, grand-croix des 
Saints-Maurice-et-Lazare, gentilhomme de la Chambre, surin- 
tendant général des finances en deçà et au delà des monts, 
maréchal de camp général en 1646; il obtint un brevet de 
maréchal de camp français, en 1642, et fut confirmé dans, ce 
grade en 1643. 



16 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1639 

pièces du dehors, et, après s'être rendu maître de la 
ville, il fit prisonnier la plupart des capitaines, officiers 
et soldats desdites troupes qui ne se pouvoient défendre 
contre la ville. 

Quant à Madame Royale, elle courut g}[*ande for- 
tune et ne se seroit pas sauvée sans que it^* la com- 
tesse de Verrue^ lui alla dire que les ennemis étoient 
déjà dans la ville, entrés par le bastion, vu qu'elle 
avoit son carrosse tout prêt pour s'en servir, s'il 
lui plaisoit se retirer à la citadelle ; que, si elle ne le 
vouloit faire, elle seroit contrainte de l'abandonner pour 
s'y enfuir. M°** de Savoie ne lui fit point de réponse; 
elle prit seulement une cassette dessus la table, où 
étoient la plupart des pierreries de la maison de Savoie 
qu'elle avoit de plus cher, d'autant qu'elle avoit déjà 
envoyé ses enfants. Sans savoir, elle dit : c Prenez, 
en lui présentant la cassette, sauvons-lious ; » et 
trouvant le carrosse de la comtesse de Verrue prêt, à 
la porte du château, elle se mit dedans et se sauva à 
la citadelle, non sans grand danger des coups de 
pierres, qui furent jetées sur l'impériale ^e son car- 
rosse, en passant par les rues, et des ennemis qui 
étoient entrés par la porte Castel, qdS l'auroient 
prise, s'ils n'eussent été arrêtés par quelques gentils- 
hommes de Savoie qui combattirent un quart d'heure 
contre eux^. 

1. Probablement la veuve du comte de Verrue, grand écuyer 
de la duchesse, mort en 1637. Voy. t. I, p. 315. 

2. Cette surprise de Turin est du 1*' août. Monglat la 
raconte de la façon suivante, t. I, p. 249 : « La régente étoit 
au lit, dans le palais, qui ne se défioit de rien, mais, s'étant 
éveillée sur le bruit, elle n'eut le loisir que de prendre une 

i 

t 



i639J MÉMOIRES DE SOUVIGNY. il 

Sitôt que Messieurs les généraux iurent avertis de 
la retraite de Madame Royale, ils lui dépêchèrent 
M. de Castelan, en toute diligence, pour Favertir qu'ils 
marchoient avec toute l'armée pour l'aller secourir. 
Étant heureusement entrée dans la citadelle, Madame 
eut une grande consolation de l'espérance du secours. 
Comme grande princesse qu'elle étoit, elle avoit fort 
bien pourvu à munir les places frontières de ses États 
de toutes les choses nécessaires pour les défendre, mais 
elle ne croyoit pas que le feu de la guerre civile s'allu- 
mât si tôt dans le cœur, et n'avoit dans la citadelle 
qu'une médiocre garnison, beaucoup d'artillerie, fort 
peu de munitions et de vivres* . Messieurs nos généraux, 
ayant fait camper l'armée près de la citadelle, réso- 
lurent avec Madame de faire une tentative pour forcer 
les ennemis dans la ville et les en chasser. Pour cet 
effet, les troupes furent commandées de donner à une 
heure de nuit, ayant quantité de flambeaux à leur 
tête, à l'exemple de la sortie qu'avoit faite M. d'Éper- 

jupe et de se sauver, quasi toute nue, dans la citadelle, au grand 
regret du prince, qui envoya en diligence au palais pour se 
saisir de sa personne, mais trop tard. » 

1. On voit, d'après Souvigny, que Topinion de l'armée fran- 
çaise, en Italie, sur Madame Royale, ne semble pas conforme 
au jugement, très sévère et probablement partial, de Richelieu 
sur cette princesse, ainsi qu'il ressort des Rapports et notices, 
fasc. II, p. 123, 173, 178, 182, 183, 198. Si la duchesse, qui 
était étrangère en Piémont, fut dans une situation fort difficile 
en face de la révolte de ses beaux-frères, suivie en partie par 
la population, elle trouva la sympathie et le fidèle dévouement 
de bien d'autres; notamment de Français tels que Souvigny et 
son frère du Fresnay-Belmont qui servirent, l'un et l'autre, 
auprès d'elle pendant des années, ainsi que nous le verrons 
par la suite. 

n 2 



18 MÉMOIRES DE S0UVI6NT. [1639 

non de la citadelle dans la ville de Metz, où il désarma 
les habitants aux flambeaux, sans trouver de résis- 
tance^. Il n'en étoit pas de même de Turin, où il y 
avoit une armée dedans, commandée par un prince 
adoré du peuple, au lieu que M. d'Épernon n'avoit eu 
affaire qu'aux bourgeois de Metz, et que les ennemis, 
ayant abandonné les maisons qui étoient battues par 
cent pièces de canon de la citadelle, avoient fait des 
traverses à toutes les rues, à l'épreuve du canon, où ils 
pourroient battre du côté de la citadelle, et mis plu- 
sieurs bataillons aux places, spécialement à la place 
Royale, près Saint-Charles, et vers la porte Neuve, [et] 
bien traversé la rue pour aller de l'Esplanade à la porte 
de Suse, entre la muraille et les maisons de la ville. 

D'abord, toutes les troupes donnèrent avec extrême 
vigueur, mais elles furent bientôt ralenties par la résis- 
tance et le feu extraordinaire des ennemis, et par la 
mort de quantité d'officiers et soldats, entre autres 
M. le marquis de Nérestang, maréchal de camp, brave 
et généreux, M. de Navailles, mestre de camp^, M. le 

1. En 1602, le duc d'Épernon étant gouverneur des Trois- 
Ëvêchés, les habitants de Metz se mutinèrent contre Saubole, 
lieutenant de roi, dont ils avaient à se plaindre, et Tassiégèrent 
dans la citadelle. Il est possible que le fait dont il s'agit se 
rapporte à cette circonstance. Le roi Henri IV vint, en 1603, 
à Metz pour trancher le différend, et Saubole fut déplacé. 
(Girard, Bist. de la vie du duc d'Espernon, t. H, p. 93, éd. de 
1663.) 

2. Jean de Montant, vicomte de Torel, fils de Philippe de 
Montant, baron de Bénac, seigneur de Navailles, et de Judith 
de Gontaut, était frère cadet de Philippe, qui devint maréchal 
de Navailles. Voy. Mémoires du maréchal de Navailles y p. 6, 
Paris, 1861. 



1639] MÉMOIRKS DE SOUVIGNY. 19 

chevalier d'AlincourtS mestredecamp, qui mourut de 
ses blessures dans la citadelle, où tous les autres blessés 
étoient aussi retirés. Madame Royale fit bien connoltre 
sa charité en leur endroit par les soins qu'elle prit .de 
les faire nourrir et médicamenter, quoiqu'elle fût 
extrêmement incommodée, aussi bien que les dames 
qui étoient auprès d'elle, sans habits ni linge, n'ayant 
emporté dans la citadelle que ce qu'elle avoit sur elle. 
M. le prince Thomas lui envoyoit tous les jours des 
vivres de la ville. Quelques jours s'étant passés, elle se 
résolut de se retirer en Savoie, comme elle fit. 

Après son départ, M. le cardinal de la Valette étant 
mort*, l'armée fut commandée par M. le comte d'Har- 
court^, auquel d'abord fut proposée une trêve entre 
Madame et Messieurs ses beaux-frères; à quoi il 

1. Lyon-François, fils de Charles, marquis de Villeroy et 
d'Alincourt, et de Jacqueline de Harlay, commandeur de Malte, 
mestre de camp du régiment de Lyonnais. 

2. A Rivoli, le 28 septembre. Voy. le Cardinal de la Valette^ 
par le vicomte de Noailles, p. 534. 

3. a Dans ce même temps, le comte d'Harcourt fut choisi 
pour commander Tarmée d'Italie, et, comme il passa à Gre- 
noble pour y aller, le cardinal de Richelieu lui dit que l'inten- 
tion de Sa Majesté étoit qu'il ne fît rien qui fàt tant soit peu 
considérable sans le conseil du comte du Plessis, à qui cet 
honneur donna beaucoup d'inquiétude, aussi le témoigna-t-il 
au cardinal de Richelieu, lui disant que cette grâce lui attire- 
roit fort la jalousie des autres maréchaux de camp de l'armée, 
savoir M. de Turenne et M. de la Motte-Houdancourt, qui, 
ayant beaucoup de mérite, ne pourroient pas souffrir que le 
comte du Plessis parût avoir plus de crédit qu'eux dans l'ar- 
mée. B [Mém, du maréchal du Plessis y p. 179, coll. Petitot.) 
U ne faut toutefois pas oublier que les Mémoires du maréchal 
du Plessis ne manquent jamais d'attribuer à ce dernier une 
part prépondérante dans les événements auxquels il prend part. 



20 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1639 

répondit, en généreux capitaine comme il étoit, qu'il 
n'avoit pas passé les monts pour traiter la paix, mais 
pour faire la guerre aux ennemis de Madame Royale, 
et reprendre les places qu'ils avoient occupées. Néan- 
moins, quand il fut bien informé qu'il n'y avoit ni 
vivres ni munitions dans la citadelle, et de la difficulté 
d'y en mettre que par le moyen d'une trêve, il y con- 
sentit. M. le cardinal Mazarin^, qui en étoit entremet- 
teur, comme nonce de Sa Sainteté auprès de Madame 
Royale, disposa' aussi les Espagnols, leur ayant fait 
connoltre l'avantage qu'ils en tireroient de pouvoir 
librement achever les travaux commencés à l'Espla- 
nade, pour se défendre contre la citadelle, dans les 
six semaines que dureroit la trêve. Je ne sais s'ils 
étoient bien avertis de l'état où étoit la citadelle; mais 
enfin, la trêve étant conclue et signée de part et d'autre, 
chacun se fortifia de son côté entre la citadelle et la 
ville, jusqu'aux lieux dont on étoit convenu, et qui 
avoient été marqués à cet effet et entre les travailleurs 
de chacun parti. 

L'on voyoit promener ensemble les capitaines, offi- 
ciers françois et espagnols, et boire à la santé des uns 
des autres avec autant de civilité que s'ils avoient tou- 
jours été bons amis, ce qui dura jusqu'à la rupture de 

1. Mazarin ne reçut le chapeau de cardinal qu'en 1642. 
Richelieu le lui obtint pour avoir négocié^ en 1640, la réconci- 
liation des princes Thomas et Maurice de Savoie avec la 
France. Il fut naturalisé Français cette même année 1639. 
Monglat (t. I, p. 250] dit aussi que « Cafarelli, neveu de 
Sa Sainteté, négocia si bien de tous côtés qu'il imagina une 
suspension d'armes dans l'Italie pour deux mois, savoir depuis 
le 15 d'août jusqu'au 15 octobre ». 

2. Il y a dans le texte : il disposa. 



1639] MÉMOIRES DE S0UVI6NT. 21 

la trêve, que Ton recommença la guerre. M. de Cou- 
vonges, gouverneur de la citadelle*, s'y acquit beaucoup 
d'honneur. Après qu'on lui eut baillé ce qui lui étoit 
nécessaire, il travailla si diligemment à se fortifier 
du côté de la ville, qu'à la fin du siège ses travaux 
se trouvèrent plus avancés que ceux des ennemis, 
contre lesquels il fit jouer plusieurs fourneaux. En ce 
temps-là M. de Roqueservière^ fut tué à l'Esplanade, 
et fort regretté pour son mérite. 

Après que M. le comte d'Harcourt eut donné l'ordre 
nécessaire à la citadelle de Turin, il chercha les moyens 
de faire subsister l'armée. Pour cet effet, il prit le loge- 
ment de Chiers, ville abondante en vivres et fourrages, 
à cinq milles de Turin'. M. le prince Thomas et le 
marquis de Léganès, pour l'affamer et empêcher ses 
fourrages, fortifièrent plusieurs quartiers à l'entour de 
lui; mais cela n'empêcha pas d'y subsister tant qu'il y 
eut des vivres. N'en ayant plus, il en partit et, en étant 
environ à quatre milles, il rencontra M. le prince 
Thomas en tête, avec son armée, pendant que le mar- 
quis de Léganès attaqua son arrière-garde avec la 
sienne; la mousqueterie de laquelle incommoda fort 
notre cavalerie à l'abord; mais M. de Turenne*, qui la 

1. M. de Couvonges venait d'être nommé gouverneur en 
récompense de sa brillante conduite dans les affaires précé- 
dentes. 

2. Voy. t. I, p. 187. 

3. Chieri, bourg à Tentrée de Montferrat, arr. et prov. de 
Turin. 

4. Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, fils 
du duc de Bouillon (1611-1675), alors maréchal de camp, avait 
servi déjà plusieurs années sous ses oncles Maurice et Henri 
de Nassau et en Lorraine. Il fut blessé Tannée suivante devant 



22 MEMOIRES DE SOUVIGNT. [1639 

commandoit, la sortit adroitement du détroit, et, ayant 
pris un champ de bataille plus spacieux, arrêta toute 
l'armée du marquis de Léganès avec M. le comte du 
Plessis, pendant que M. le comte d'Harcourt, avec 
l'avant-garde et la bataille, mit en déroute l'armée de 
M. le prince Thomas en un lieu qui s'appelle la Route^, 
et, en après, poussa si bien l'armée du marquis de 
Léganès, qu'il fut contraint de faire sa retraite. 

Après cette glorieuse action, qui fut le conmience- 
ment du bonheur des armées du Roi et des avantages 
remportés sur les ennemis sous sa conduite, l'heure 
s'approchant, il alla prendre ses quartiers dans le pays 
qui n'avoit pas été ruiné ; et, après avoir pris Busqué ^ 
le cinquième jour de son siège, toutes les villes et châ- 
teaux depuis Saluées, la val de Pô, de Maire ^, Dro- 
nero*, jusqu'auprès de Coni, se rendirent à lui. M. de 
Ghampfort, qui commandoit l'artillerie, m'ayant fait ce 

Turin^ reçut le bâton de maréchal en 1643 et remplaça la 
même année Rantzau à Tarmée du Rhin. 

1. La Rotta (20 novembre). D'Harcourt a partit le matin (de 
Chierij et marcha jusqu'à une prairie, sur le bord d'un ruis- 
seau nommé le Rouge de Santena, où il y a un passage fort 
difficile appelé la Route ». Voy. dans Monglat (t. I^ p. 254) les 
détails de la bataille de la Route^ qui plaça le comte d'Har- 
court au rang des meilleurs capitaines de son temps et chan- 
gea le sort de nos armes en Italie. Voy. aussi sur la bataille de 
la Route la « Succincte narration des grandes actions du roi » 
par le cardinal de Richelieu, coll. Petitot, t. XI, 2* série, 
p. 334. 

2. Busca, bourg du Piémont, sur la Maira, arr. de Coni. 

3. La Maira, affluent du Pô, descend du mont Chambeyron, 
dans les Alpes, et entre dans la plaine du Piémont à Dronero 
et Busca. 

4. Dronero, sur la Maira, arr. de Coni. 



i639] MÉMOIRES DE S0UVI6NY. 23 

discours, ajouta que les murailles de Busqué étoient 
bâties de gros cailloux, qui jetoient de grosses flammes 
en même temps que les coups de canon y donnoient, 
et faisoient une grande clarté la nuit. 

Pendant que M. le comte d'Harcourt établissoit ses 
quartiers, je reçus ordre du Roi de désarmer les habi- 
tants de Quérasque, à quoi je répondis que je suppliois 
très humblement Sa Majesté d'avoir agréable de m'en- 
voyer, auparavant, le nombre de gens de guerre pour 
garder la place, avec les régiments de Bonne et de Mont- 
pezat qui y étoient déjà, qui ne faisoient pas sept cents 
hommes les deux, et il y avoit près de deux mille habi- 
tants portant les armes. M. d'Hémery, ambassadeur 
du Roi, qui m'avoit envoyé ses ordres, auquel je fis 
entendre mes raisons, me fit une brusque réponse que 
c'étoit à moi à obéir, qu'il y alloit de ma tête et qu'il 
ne falloit pas m'imaginer que, dans la rébellion uni- 
verselle de tout le Piémont, je puisse contenir les habi- 
tants de Quérasque dans la fidélité. Je répliquai que 
je trouvois bien ma justification devant les honunes, en 
l'obéissance des ordres que j'avois reçus et pouvois 
faire exécuter, sans aide de personne que de la garni- 
son, qui étoit pour lors à Quérasque, mais que je croi- 
rois conmiettre une grande lâcheté si, par l'appréhen- 
sion des menaces qu'on me faisoit, j'avois manqué au 
serment que je dois au Roi, en perdant une place que 
Sa Majesté m'a fait l'honneur de me confier. J'aimois 
beaucoup mieux hasarder ma vie, en attendant qu'il 
plût à Sa Majesté envoyer du renfort. 

Là-dessus, M. le comte d'Harcourt et M. d'Hémery, 
ayant tenu conseil, envoyèrent M. de la Motte-Hou- 
dancourt, maréchal de camp, qui a été depuis mare- 



24 MÉMOIRES DE S0UVI6NY. [1639 

chai de France par son propre mérite. Il vint donc 
à Quérasque me dire qu'il m'amenoit deux mille 
honunes de pied et cinq cents chevaux, pour m'ai- 
der à désarmer les habitants, et me montra son 
ordre, signé de M. le comte d'Harcourt. Je lui deman- 
dai^ s'il n'en avoit point un particulier pour me 
laisser partie de ses troupes. Il dit que non : < Vous 
pouvez donc les renmiener quand il vous plaira, lui 
dis-je : car je suis assez fort pour désarmer les habi- 
tants; mais je n'aurois pas assez de gens pour garder 
Ia{)lace sans eux jusqu'à ce qu'il ait plu à M. le comte 
d'Harcourt de m'en envoyer. Vous êtes homme de 
guerre, intelligent et fidèle serviteur du Roi ; je vous 
supplie que je vous aie cette obligation de voir l'état 
de cette place, la garnison et les habitants, et, en après, 
me donner conseil de ce que vous estimerez que je 
dois faire. » Il considéra toutes choses fort ponctuel- 
lement, et, après qu'il eût tout vu, je lui demandai : 
€ Eh bien! Monsieur, quel est votre avis? • Il me 
répondit : c Voici mon ordre. » Quand je le voulus 
presser davantage, il me dit : < Je vous plains. » Je 
lui dis : < Ce n'est pas tout. Je sais bien que, par le 
rapport que vous ferez, vous pouvez sauver cette place 
et m'obliger infiniment en mon particulier, me faisant 
envoyer environ mille hommes. » 

Il me laissa cinquante dragons et, à son retour 
auprès M. le comte d'Harcourt, l'on m'envoya les 
régiments d'O'Reilly* et de la Rochette et, dès le len- 

1. Il y a dans le texte : je lui en demandai. 

2. Le régiment irlandais d*0'Reilly fut admis à la solde en 
1635, servit dans le nord de la France, vint en Italie vers 1639 
et fut licencié en 1641. Souvigny écrit d'Orgueil pour O'Reilly. 



1639] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. t5 

demain, [je] désarmai les habitants, qui, à l'abord, se 
trouvèrent fort surpris, parce qu'ils avoient bien su de 
la manière que j'en avois usé, pour m'opposer à leur 
désarmement, et qu'ils croyoient qu'on ne leur feroit 
pas cet affiront, après tant de marques qu'ils avoient 
données de leur fidélité ; je dis en général, car il y en 
avoit quelques-uns avec les ennemis. 

Pour ne pas désespérer les habitants et éviter les 
désordres qui arrivent souventes fois aux désarme- 
ments, après avoir mis la garnison en bataille aux 
lieux nécessaires, j'envoyai quérir les syndics et les 
principaux de la ville, et leur dis qu'ils savoient bien 
que j 'avois fait mon possible pour empêcher de leur 
donner ce déplaisir, ayant toute confiance en leur 
fidélité et l'amitié particulière qu'ils avoient pour 
moi ; que je les aimois comme mes frères, et que je [le] 
leur témoignerois même en cette occasion en leur con- 
servant leurs armes, pour les leur remettre quand il 
sero[it] besoin, ne doutant pas qu'ils ne s'en servent 
fort bien ; qu'il faudro[it] mettre leur étiquette sur cha- 
cune arme et les porter au château, où mon secrétaire 
les recevro[it] et en fero[it] un inventaire, afin que cha- 
cun reconnoisse plus facilement les siennes : < Je vais 
faire publier par toutes les rues l'ordre de les y por- 
ter dans deux heures. Vous avertirez un chacun de 
n'en point cacher, parce que je serois contraint de faire 
punir ceux qui contreviendront dans la visite exacte 
que j'en ferai faire. » Ces Messieurs, m'ayant remercié 
de la manière que j'usois en leur endroit, se retirèrent, 
et je cantonnai les quatre régiments pour faire la visite 
chacun en son quartier, afin qu'ils fussent responsables 
des désordres, s'il en arrivoit, et qu'à mesure que les 



26 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1639 

sergents avec des soldats feroient la visite, il y eût 
toujours un officier à la porte du logis, pour savoir de 
l'hôte ou de l'hôtesse s'ils auroient sujet de s'en plaindre, 
. afin que, sous prétexte de chercher des armes, ils ne 
prissent pas la liberté de piller leurs maisons. 

L'ordre ne fut pas plus tôt publié que l'on vit tous 
les habitants porter leurs armes au château et, deux 
heures après, l'on commença la visite en toutes les par- 
ties des maisons, depuis le fond des cours jusqu'au 
haut des greniers, et par tous les couvents et monas- 
tères, sans rien réserver que le respect et la révérence 
que l'on doit aux églises. Pendant ce temps-là, MM. les 
mestres de camp et commandants étoient à la tète de 
leurs corps, dont ils détachoient officiers, sergents et 
soldats pour visiter les maisons, et moi j'allai par tous 
les quartiers pour faire observer l'ordre, qui fut si 
exactement observé qu'il n'y eut pas une seule plainte 
de la part des habitants. Aussi avoient-ils été si obéis- 
sants qu'en toute la visite il ne se trouva que dix ou 
douze fusils et environ quinze paires de pistolets, 
quelques vieilles piques et hallebardes déferrées, et 
mousquets sans serpentins. Mais, enfin, quel soin que 
je pusse prendre pour apaiser leur douleur, ils ne se 
pouvoient empêcher de la faire paroître et de se 
plaindre d'avoir été traités en rebelles, eux qui avoient 
si fidèlement servi, comme il étoit vrai. 

Après ce déplaisir, j'en eus un autre en mon parti- 
culier de l'arrivée du marquis de Rangon à Quérasque, 
lequel, avec son train, coûtoit presque tous les jours 
cent pistoles à la ville. Après que lui et ses troupes 
eurent ruiné quelques cassines du dehors, je fis en 
sorte auprès de M. le comte d'Harcourt qu'il se retirât, 



1639] MÉMOIRES DB SOUVIGNY. 27 

dont je fiis bien aise pour le soulagement de Qué- 
rascpie, qui m'étoit plus cher que toute autre chose, 
désirant extrêmement leur conserver l'affection et 
lamitié avec la garnison, afin que le Roi en fût mieux 
servi. Auparavant que j'eusse obtenu du foin pour les 
chevaux des capitaines et officiers, ils les envoyoient 
paître en un pâturage de la communauté de Quérasque, 
à la conjonction de la Sture au Taner ; et, comme il [y] en 
eut quelques-uns de pris, je fis avertir, par tous les vil- 
lages à l'entour de Quérasque, que, s'il passoit quelques 
ennemis, bandits ou autres par leurs terres, qui prissent 
des chevaux de notre garnison, je les ferois payer à leurs 
communautés et punir ceux qui les auroient recelés. 
Les premiers et derniers qui contrevinrent furent ceux 
de la Moure* qui, trois jours après, en firent péni- 
tence par le payement de deux cents pistoles qu'ils 
baillèrent à M. de Bonne, mestre de camp*, pour quatre 
mules qui lui avoient été prises. Messieurs du Sénat de 
Turin envoyèrent des défenses contraires. M. le mar- 
quis de Pianesse^, lieutenant général de l'État de Pié- 
mont après que Madame eut passé en Savoie, ayant 
ouï mes raisons, fit subsister mes ordres pour ce 
sujet. 

1. La Morra, bourg du Montferrat, arr. d'Albe, prov. 
de Goni. 

2. Alexandre de Bonne, seigneur d'Auriac et de la Rochette, 
vicomte de Tallard, fils d'Etienne de Bonne et de Madeleine 
Rosset, épousa Marie de Neufville-Villeroy. 

3. Emmanuele-Filiberto-Giacinta de Simiane^ marquis de 
Pianezza, conseiller du conseil secret d'Etat, lieutenant géné- 
ral en Piémont, grand chambellan de Savoie et chevalier de 
Tordre suprême. 



28 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1640 



\&A0. 

Au commencement de Tannée 1640, M. O'ReilIy, 
mestre de camp, qui avoit son régiment dans Qué- 
rasque, sachant qu'il leur étoit dû quelque chose sur 
la communauté du marquisat de Nouvelle^, qui avoit 
été ordonnée du consentement de Madame Royale et de 
M. le marquis de Pianesse par M. Le Tellier, pour lors 
intendant de la justice, police et finances de l'armée 
d'Italie, présentement secrétaire d'État au département 
de la guerre^, ledit sieur O'Reilly voulut entreprendre 
par force de s'en faire payer, contre mon sentiment, 
parce que je connoissois bien ceux à qui il avoit affaire, 
qui, en deux heures, peuvent être secourus de deux 
mille hommes des Langues, et [parce que je] dési- 
rois faire venir les syndics du lieu, pour en traiter à 
l'amiable, ainsi que j'avois toujours fait envers les autres 
régiments, sans autre intérêt que celui de leur faire 
donner satisfaction ; car, grâces à Dieu, je n'ai jamais 
profité de contributions. Les ordres étoient expédiés 

1. Novello, an*. d'Alba, rive droite du Tanaro. 

2. Michel Le Tellier (1603-1685), intendant de l'armée en 
Piémont, secrétaire d'Etat à la guerre en 1643, devint chance- 
lier en 1677. Voy. dans Michel Le Tellier et t organisation de 
V armée monarchique^ par Louis André, 1906, le chapitre inti- 
tulé : Michel Le Telliery intendant à V armée d^Italie^ p. 45 à 
88. On y trouve, p. 49, le texte de la commission d'intendant, 
délivrée à Le Tellier le 3 septembre 1640, avec l'énumération 
des pouvoirs attachés à cette charge. Cf. également Michel Le 
Telliery son administration comme intendant d'armée en Pié" 
monty par Caron, 1880. 



i640] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 29 

sur les extraits des revues des troupes, et je délivrois-au 
commandant de chacun corps les originaux des ordon- 
nances, sans me mêler d'autre chose que de prouver 
leur payement. Ainsi, ayant les mains nettes, j'agissois 
hardiment et avec toute l'autorité requise au service 
du Roi. C'est pourquoi, pour détromper M. O'Reilly 
par lui-même, quand il me demanda deux cents mous- 
quetaires pour faire obéir ceux de Nouvello, je lui dis 
que je lui en baillerois quatre cents, et même tout son 
régiment s'il vouloit, mais qu'il se souvint que sa per- 
sonne et son régiment étoient au Roi, et qu'il ne le 
devoit pas engager mal à propos. 

Après m'avoir remercié et fait sortir les quatre cents 
mousquetaires, il s'achemina comme au triomphe. 
Tous les officiers de la garnison, mieux informés que 
lui, faisoient leur possible pour m'empêcher de le 
laisser aller plus avant, disant qu'il s'alloit perdre; 
mais il falloit de nécessité qu'il se désabusât, parce que 
toute la garnison n'avoit pas été satisfaite. Je ne le fis 
pourtant pas sans prendre une précaution qui lui fut 
utile. J'envoyai quérir le major de son régiment, auquel 
je baillai une lettre pour le marquis Alerame^ premier 
des marquis de Nouvello, qui est une terre impériale, 
consistant en cinq ou six paroisses, qui reconnoit 
pourtant la couronne de Savoie. Ayant fait voir le con- 
tenu de ma lettre, je la fermai et dis audit major de 
[ne] la pas faire voir à M. O'Reilly, et ne s'en point 
servir qu'alors que M. O'Reilly et lui verroient qu'il 



1. Aleramo del Carretto, marquis de Novello, était né en 
1596. 



30 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1640 

serait nécessaire. Après que M. O'Reilly eut passé le 
Taner au bac de Narzole, et fut mis en bataille au-delà 
pour marcher droit à Nouvello, il entendit sonner le 
tocsin aux paroisses des environs, et, en moins de 
deux heures après, toute la colline [fut] couverte 
d'hommes armés de fusils, resplendissants comme des 
miroirs, desquels il se détacha environ trois cents au 
pied de la colline, et les autres séparés en diverses 
brigades, paroissant comme par degrés; ce qui l'ayant 
obligé à faire halte et tenir conseil avec ses officiers, 
il fut conclu de se retirer, et, comme on trouvoit de la 
difficulté de repasser le Taner en leur présence, parce 
qu'il n'y avoit qu'une barque, le major dit à M. O'Reilly 
qu'il avoit une lettro de ma part, dont il savoit le con- 
tenu, pour M. le marquis Alerame, qui commandoit 
tous ces gens-là ; que, s'il trouvoit bon qu'il la lui ren- 
dît, il croyoit qu'il leur laisseroit faire leur retraite en 
toute sûreté; ce qui ayant été approuvé et la lettre 
rendue, M. le marquis Alerame dit au major qui la 
portoit qu'il pouvoit bien dire à celui qui conmiandoit 
les troupes, qui étoient venues l'attaquer sans sujet, 
que, sans le respect qu'il portoit à M. le gouverneur 
de Quérasque et à sa lettre, il^ n'auroit jamais repassé 
le Taner; mais, à sa considération, il le pouvoit faire 
librement sans qu'aucun des siens lui donnât empê- 
chement. Ainsi se retira M. O'Reilly avec plus d'hu- 
milité qu'à son départ. 

Environ le 1 5' janvier que le régiment d' Alincourt 
fut réformé dans Quérasque et celui de . . .'^, je gardai la 

1. Il y a quil dans le texte. 

2. Le nom est en blanc dans le manuscrit. Il s*agit probable- 



4640] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 31 

plupart des sergents et caporaux, et baillai dix sols aux 
premiers et huit aux autres, chacun jour, et les faisoit 
servir avec des pertuisanes et hallebardes pour faire 
les rondes et patrouilles dans la ville, en attendant les 
ordres qu'on m'avoit fait espérer pour une compagnie 
de carabins ^ J'aimai mieux auparavant faire cette 
dépense que de perdre l'occasion de conserver de si 
bons hommes, qui ont dignement servi à pied et à 
cheval dans la ville et à la campagne. ^ 

Environ le W de février de ladite année i 640, M. le 
comte d'Harcourt fit sortir de Quérasque plusieurs 
troupes et recrues, spécialement de Sault et de Mer- 
curin^, et ne me resta que les régiments de Bonne, 
Montpezat et la Rochette, qui étoient si foibles que 
j'obtins de M. le comte d'Harcourt qu'il m'enverroit 
cinq cents hommes auparavant que l'armée entreprit 
chose considérable^. Cependant, la plupart du temps 

ment du régiment de la Bessière, dont le mestre de camp avait 
été tué à la Rotta et qui fut licencié à cette époque. Le régiment 
d'Alincourty qui avait aussi fait de grandes pertes^ fut officiel- 
lement incorporé dans le régiment de Lyonnais. Il avait été 
levé le 31 juillet 1639. 

1. Souvigny forma quelques semaines après cette compagnie 
de carabins. 

2. Régiment levé en 1635 par le comte Mercurino. 

3. Les régiments servant alors en Italie, et qui, d'après TEtat 
de Tarmée, étaient au nombre d'une vingtaine, comptaient 
vingt compagnies de cinquante hommes. Il n'était plus pos- 
sible aux capitaines de maintenir leurs compagnies à cent 
hommes. Pour l'histoire des régiments et pour les ordon- 
nances concernant le commandement et l'administration de 
l'armée à cette époque, consulter Y Histoire de V infanterie en 
France, par le lieutenant-colonel Belhomme, fin du premier 
volume et commencement du second. 



32 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1640 

que je faisois redoubler les gardes, selon les avis, et tra- 
vailler diligemment aux réparations, spécialement aux 
retranchements que je fis faire en dedans la ville, 
au-dessus du vallon, qui étoit l'endroit le plus foible 
de la ville, et, pour assurer les corps de garde du 
dedans, je fis faire bonne palissade autour, sdSn qu'on 
ne les pût surprendre, n'épargnant point l'argent pour 
être ponctuellement averti de l'état des ennemis, et 
même dei^ qui se passoit parmi les familles de la ville, 
qui avoient de leurs parents et amis avec elles*. 

Environ le 22" avril de ladite année, M. le comte 
d'Harcourt [me] commanda à l'avance de l'aller trouver 
à Poirins*, où il avoit donné rendez-vous à son armée 
pour aller au secours de Casai, afin de me bailler les 
cinq cents hommes que je lui avois demandés, tant à 
cause de la foiblesse de la garnison de Quérasque que 
de la mauvaise volonté de la plupart des habitants, qui 
avoient converti leur bonne volonté en rage et en fureur, 
depuis qu'ils furent désarmés et que les fortifications, 
commencées et imparfaites, étoient autant de loge- 
ments faits pour les ennemis. M. le comte d'Harcourt, 
m'ayant reçu avec sa bonté ordinaire, bien informé du 
sujet de mon voyage, me prévint en me disant : < Je 
veux vous faire voir mon armée. > Je l'accompagnai à 
la revue générale qu'il fit de tous les bataillons et esca- 
drons, et, ayant considéré qu'il ne pouvoit avoir en 
tout qu'environ huit mille hommes de pied et quatre 

1. Il y a eux dans le texte. — Pour Tétude des sièges de 
CherascOy consulter à la Bibliothèque nationale, cabinet des 
Estampes, Vb^®, le a Plan de Cherasque en Piedmont, 1649, 
par Beaulieu n, provenant du fonds Gaignières. 

2. Poirino, arr. et prov. de Turin. 



4640] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 33 

mille chevaux, je lui dis que l'honneur qu'il m'avoit 
fait de voir ces troupes m'avoit fermé la bouche, qu'au 
lieu de ne lui rien demander, j'aurois désiré lui pou- 
voir bailler partie de notre garnison et l'accompagner 
en cette belle occasion, ayant ouï dire que les enne- 
mis avoient quatorze mille honunes de pied et huit 
mille chevaux, bien retranchés dans la circonvallation 
de Casai. Je lui dis : < Je prie Dieu qu'il bénisse les 
armes du Roi sous votre heureuse conduite. > Ainsi 
je pris congé de Son Altesse. 

Étant de retour à Quérasque, je départis les postes 
fixes aux régiments de Bonne, Montpezat et la Rochette, 
qui pouvoient faire en tout environ huit cents hommes, 
avec ordre de se relever entre eux, c'est-à-dire qu'il 
y eût toujours deux escadres sous les armes pendant 
que la troisième se reposeroit, cent vingt hommes à 
la place d'armes, avec un capitaine et quatre oflBciers, 
faisant incessamment, jour et nuit, des patrouilles par 
toutes les rues pour empêcher les assemblées. [Je] 
défendis aux habitants de sortir de leurs maisons après 
le signal de la retraite et ordonnai que, dès l'entrée de 
la nuit jusqu'au jour ensuivant, il y eût toujours de la 
lumière à leurs fenêtres ; et, sur l'avis que me donna 
M. de VignollesS gouverneur de Savillan, que les 
ennemis avoient assemblé toutes leurs troupes, où ils 
avoient joint les garnisons de Coni, Cève, Murassan et 
autres, sous le conmiandement du comte de Vivalde, — 
ci-devant gouverneur de Quérasque pour Son Altesse 
Royale, et à présent de Coni et Cève pour Messieurs 



1. Jean de Sarreteguy de Vignolles^ maréchal de camp en 
1651, devint gouverneur de Saint-Jean-Pied-de-Port. 
n 3 



34 MÉMOIRES DE SOUYIGNY. [1640 

les princes de Savoie, — [le] comte Broglio* , les marquis 
de Bagnasco, de la Trinité^ et de Purpurate^, le com- 
mandeur Balbian, et un colonel allemand qui y avoit 
son régiment, et que leur marche tenoit en égale jalou- 
sie Quérasque et Bène, j'envoyai deux carabins de ma 
compagnie dans leur armée, avec ordre de faire sem- 
blant d'y vouloir prendre parti et de n'en revenir point 
qu'elle n'eût passé la croisée des deux chemins au deçà 
de Salmour^, l'un tendant à Quérasque et l'autre à 
Bène. L'un desdits carabins étoit françois ; mais il par- 
loit aussi bien piémontois que son camarade, qui 
m'a voit donné sujet d'être assuré de sa fidélité. 

Outre ce, j'envoyai presque toute ma compagnie de 
carabins battre l'estrade^ sur les avenues. Incontinent 
après, je reçus lettre par laquelle M. de Sénantes, gour 
verneur de Bène, me manda qu'ayant depuis trois jours 
envoyé quatre cents honmies de son régiment à l'ar- 
mée, il ne lui en restoit qu'environ quatre-vingts pour 
défendre la ville et le château de Bène ; qu'il ne pou- 

1. François-Marie Broglio, comte de Revel, en Piémont, 
marquis de Sénonches, fils d'Amédée Broglio et d'Angélique 
Tana, suivit partout lé prince Maurice de Savoie. En 1645^ il 
passa au service de la France^ devint lieutenant général^ gou- 
verneur de la Bassée, et fut tué d'un coup de mousquet au siège 
de Valence en 1656. 

2. Feriolo Costa, marquis de la Trinita. (Claretta, l, 486 et 
passim.) 

3. On trouve à cette époque le capitaine Antonio Porporati 
di Sampeyre gouverneur de Villeneuve-d* Asti. (Claretta, I, 517, 
et II, 440.) 

4. Salmour, rive droite de la Stura, arr. de Mondovi. 

5. Battre Testrade est un terme de guerre qui signifie éclai- 
rer en avant de Tarmée en parcourant les routes. L expression 
vient de Titalien strada, route. 



4640] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 35 

voit agir, n'étant pas guéri de sa grande blessure, et 
alloit se faire porter à la place d'armes pour mourir 
Tépée à la main, en attendant le sm)urs qu'il me prioit 
de lui envoyer de cent hommes, avec des instantes 
prières. Sur quoi ayant fait réflexion, je me résolus de 
lui envoyer quarante mousquetaires et dix carabins, 
croyant qu'avec cela et ce qu'il avoit, s'il étoit con- 
traint d'abandonner la ville, il pouvoit au moins con- 
server le château, et que la privation de cinquante 
honmies de plus ou de moins n'étoit pas considérable 
à l'égard d'une grande ville conmie Quérasque, et que 
ce seroit un grand service à Son ÂHesse Royale d'em- 
pêcher la prise de Bène. Ainsi, le temps ne permet- 
tant pas d'en avoir ordre exprès, je les y envoyai 
promptement. Je ne sais si les ennemis les recon- 
nurent, passant près d'eux, la nuit même du 5* mai 
1640^, qui fut à peu près le temps que M. le comte 
d'Harcourt força le retranchement des Espagnols à 
Casai. 

Lesdites troupes de Messieurs les princes de Savoie 
ayant laissé le chemin de Bène à la droite et mardié 
en^-iron un mille par celui de Quérasque, lesdits deux 
carabins* tentèrent de passer à cheval pour m'en venir 
avertir; mais, ne l'ayant pu faire, ils abandonnèrent 
leurs chevaux et se jetèrent à travers des broussailles, 
le long de la rivière de Sture, et n'arrivèrent à Qué- 
rasque qu'au point du jour. Nous avions été sous' les 
armes, comme les six jours précédents, depuis deux 

1. Attaque de Quérasque du 5* may iSkO : note marginale 
dn manuscrit. 

2. Ci-dessus, p. 34. 



36 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1640 

heures devant jour jusqu'à soleil levant. Cet avis pour- 
tant ne sembloit pas véritable, parce que les ennemis 
ne parurent et ne commencèrent leurs attaques qu'il 
ne fût trois quarts d'heure de jour. Ils donnèrent tou- 
tefois assez vigoureusement, spécialement aux bastions 
de Madame, de Saint-Jacques, de Son Altesse Royale, 
à la fausse porte du Château, à l'Esplanade, à la porte 
Cervère* et au vallon, et, conrnie les gardes de M. le 
prince Maurice s'étoient déjà rendus maîtres du bas- 
tion de Madame Royale, j'y courus avec la moitié du 
corps de réserve, conunandé par le chevalier de Mont- 
pezat*, et trouvai les sieurs Baron, major du régiment 
d'Aiguebonne^, et la Palus, lieutenant, et un brigadier 
de ma compagnie, qui défendoient vaillamment la cour- 
tine proche dudit bastion. Les ayant joints, nous les en 
chassâmes après quelques combats et secourûmes faci- 
lement les bastions de Saint-Jacques et de Son Altesse 
Royale, attaqués par les Allemands. Les tentatives qu'ils 
avoient faites partout ailleurs ne leur ayant pas mieux 
réussi, [ils] conunencèrent à se retirer, ayant fait une 
perte considérable. Ma compagnie de carabins escar- 
moucha avec eux environ une heure, à leur retraite, 
lorsqu'ils prirent le chemin de Salmour. Pendant l'at- 



1. Le bourg de Cervère est à 10 kilomètres au sud-ouest de 
Cherasco, sur la Stura. 

2. Jean-François de Trémolet de Bucelly, marquis de Mont- 
pezat en 1665, lieutenant-colonel du régiment de Calvisson en 
1637, mestre de camp en 1638, maréchal de camp en 1646, 
lieutenant général en 1651, lieutenant général du pays d'Ar- 
tois en 1665 et en Bas-Languedoc en 1674, mourut en 1677. 

3. Levé en 1628 par Antoine-Rostaing d*Urre, marquis d*Ai- 
guebonne, il fut licencié en 1658. 



1640] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 37 

taque, les habitants observèrent ponctuellement la 
défense qui leur a voit été faite. Nous n'avons perdu 
en cette occasion que ledit sieur de la Palus, Lapierre, 
lieutenant au régiment de la Rochette, dix ou douze 
soldats et environ vingt-cinq blessés*. 

Le* jour de la Fête-Dieu de ladite année, un mauvais 
prêtre, qui s'appeloit Fabio, se voulant venger d'un 
nommé Travail et l'assassiner à la procession générale 
du Saint-Sacrement, s'en alla au corps de garde de la 
place, qui avoit pris les armes, dire à M. de Retordier, 
capitaine au régiment de Bonne, qui y commandoit, 
que, sous prétexte de cette procession, les habitants 
dévoient couper la gorge à la garnison et commencer 
par son corps de garde, que le temps ne permettoit 
pas de m'en avertir, parce que les premiers étoient 
déjà au droit du corps de garde, qu'il les falloit pré- 
venir, qu'il les chargeroit le premier et chargeroit l'au- 

1. Voy., à TAppendice du troisième volume, la lettre de 
compliments adressée le 16 mai 1640 par la duchesse de 
Savoie à Souvigny à Toccasion de la défense de Quérasque, et 
la lettre du 25 mai pour lui en recommander les habitants. 

2. U y a ici dans le manuscrit un renvoi à la marge, déve- 
loppé plus loin (voy. p. 43), où on lit la note suivante, qui a 
été effacée : « Si j*eus quelque joie de cet heureux succès, elle 
fut incontinent après changée en afiBiction par la nouvelle de 
la mort de M. de Beauregard, mon très cher et honoré oncle, 
auquel j'avois toutes les obligations qu'on pût dire, étant 
décédé à sa maison, à la Bresle, le jour de Saint-Médard, 
8* juin 1640, avec une fin digne de sa chrétienneté, s'étant 
jeté de son lit à terre tout seul pour aller recevoir le Saint- 
Sacrement à la porte de sa chambre; après quoi, les forces 
lui ayant entièrement manqué, il rendit Tesprit à Dieu, comme 
on le reportoit sur son lit, ayant été également pieux et vail- 
lant. » 



38 MÉMOUKS DK S0C¥1G!IT. [1640 

teur de cette actk». Tout antre qa'O eâl été qœ ledit 
sieur de Retordier ne se seroit pas si légèrement oooh 
porté sur on semblable rapport, comme fl fit en fri- 
sant marcher tonte la garde dn côté de la procession, 
pour soutenir le prêtre FalMO, ce disoit-il. Par bonne 
fortune, j'arriyms lorsqu'O avoit déjà baillé des coups 
d'épée à Travafl, et Tauroît achevé sans mm qui le fis 
prendre et mettre en prison au diiteau, retirer la 
garde et laisser finir la procession^. 

En ce temps-là, j'eus divers avis que qudques par- 
ticuliers de Quérasque oxispiroîent contre la garnison, 
ce qui fut cause qu'ayant fait prendre un pa3rsan de 
delà le Taner, qui avoit assassiné un soldat fi*anç<MS et 
que Ton disoit avoir tué son onde, son tuteur, sa 
femme et sa putain, et autres assassin[at]s, je m'imagi- 
nai que les mal intentionnés pourroient bien se servir 
d'un tel instrument, s'il étoit vrai qu'ils eussent attenté 
contre la garnison, et lui fis dire que, s'il confess<Mt 
la vérité, je^ ferois en sorte, auprès de Madame Royale, 
de lui faire donner la vie. Ce malheureux n'en dit que 
trop pour embarrasser la plupart des prindpales 
familles de Quérasque, et, quoique je fusse bien 
assuré qu'il en avoit faussement accusé plusieurs, je 
ne laissai pas de les faire mettre tous en prison dans 
le château, pour satisfaire au dû de ma diai^, en 
attendant le grand prévôt de l'armée et un sénateur 
de Turin pour faire leur procès, en ayant écrit à M. le 
comte d'Harcourt et à M. le marquis de Pianesse, qui 

1. Ce prêtre, nommé Fabîo Grimaldo, fut mandé auprès de 
la duchesse de Savoie à la date du 12 juin pour rendre compte 
de sa conduite. Voy. Appendice, 3* toI. 

2. n y a dans le texte : que Je, 



1640] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 39 

me firent la faveur d'envoyer l'un et l'autre. Ce per- 
fide souffrit tous les tourments que les juges purent 
inventer, sans confesser son crime ni se désister des 
fausses accusations qu'il avoit faites contre les prison- 
niers, jusqu'à ce qu'il fût conduit au supplice. Alors, 
voyant qu'il n'avoit plus d'espérance de vie, il déclara 
les meurtres qu'il avoit commis et la malice d'avoir 
accusé les innocents, en suite de quoi il fut exécuté. 
Cela fut exemplaire pour le côté des Langues. Il n'en 
étoit pas de besoin pour le finage* de Quérasque; car, 
aussitôt qu'il arrivoit des gens de notre armée, ils 
étoient en sûreté. Aussi j'ai une obligation toute par- 
ticulière à M. le comte d'Harcourt, et à ceux qui com- 
mandoient les troupes par ses ordres, des soins qu'ils 
prenoient à le conserver, spécialement à M. de Mar- 
sin*, dont le régiment de cavalerie y passoit fort sou- 
vent. Je ne manquai de mon côté d'y contribuer ce 
qui pouvoit dépendre de moi, ce qui m'acquit de l'es- 
time et de l'amitié des citadins de Quérasque et des 
paysans de la campagne, qui sauvèrent plusieurs ofiî- 
ciers et soldats, notanmient M. de Saint-Miac, capi- 
taine en mon régiment^, qu'un nommé la Grande- 

1. Finage est une expression française qui signifie Tétendue 
du territoire d'une commune. 

2. Jean-Gaspard-Ferdinand de Marsin devint gouverneur de 
Bellegarde et de Tortose, lieutenant général en Catalogne, en 
1649-1651, gouverneur de Stenay, passa, en 1653, au service 
de l'Espagne et mourut en 1673. 

3. Le régiment de la Rochette ne fut donné officiellement à 
Souvigny, pour devenir régiment de Souvigny, que le 15 juil- 
let 1641. Souvigny ne possédait en propre, en 1640, outre 
son emploi de major au régiment d'Auvergne, que sa compa- 
gnie de carabins de Quérasque. 



40 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1640 

Barbe, du village de la Fresca, empêcha d'être tué 
par des bandits. 

Après la glorieuse victoire que M. le comte d*Hap- 
court remporta sur les ennemis, au secours de Casai, 
dont on ne sauroit assez dignement louer la valeur^, 
il se résolut de marcher du côté de Turin, dont le pays 
n'étoit point ruiné, tant pour rafraîchir son armée que 
pour se prévaloir de l'occasion de l'assiéger, s'il y 
avoit apparence de l'entreprendre auparavant que les 
ennemis pussent mettre la leur^ ensemble, après leur 
déroute de devant Casai; ce qui lui réussit si heureu- 
sement qu'ayant détaché M. le comte du Plessis, maré- 
chal de camp, avec dix-huit cents hommes de pied et 
cinq cents chevaux pour se saisir du fauboui^ du Pô, 
il s'en rendit facilement maître et fît une traverse à la 
grande rue, environ à la moitié du fauboui^, sur la 
hauteur, de sorte que ses troupes furent à couvert de 
la ville^. 

1. Les Espagnols qui, malgré leur défaite de la Route, 
s*étaient fortifiés pendant Thiver en Piémont, songèrent au 
printemps à profiter de nouveau du mauvais état des affaires 
de la duchesse de Savoie et à s'emparer de Casai, qu'ils assié- 
gèrent au mois d'avril. Le comte d'Harcourt rassembla en 
hâte une petite armée, à Pignerol, et se porta au secours de 
Casai avec les maréchaux de camp Turenne, du Plessis-Pras- 
lin, La Motte-Houdancourt, et les Piémontais, marquis de Ville 
et de Pianezza. La victoire fut enlevée avec un entrain extraor- 
dinaire, « mais les François, qui n avoient que sept mille 
hommes, y allèrent si gaiement que, quoi qu'ils en attaquassent 
dix-huit mille, ils ne doutèrent jamais de la victoire ». (AfoA- 
glat, t. I, p. 287.) 

2. C'est-à-dire leur armée. 

3. Cf. Mém. du maréchal du Plessis, p. 182, où sont donnés 
des détails sur le siège de Turin. 



1640] MÉMOIRES DE SOUYIGNT. 41 

Ce bon commencement fut cause que, dès le lende- 
main, M. le comte d'Harcourt envoya M. de Turenne, 
maréchal de camp, avec deux mille honmies de pied, 
pour forcer le couvent des Capucins à la Madone del 
Mont, le fort d'au-dessus, et une cassine entre deux 
que les ennemis tenoient. Mon frère de Champfort 
y conduisit deux pièces, et les fit tirer si à pro- 
pos qu'elles rompirent les barricades et retranche- 
ments qui étoient au-dessous; en suite de quoi M. de 
Turenne fit donner la plupart de ce qui se trouva 
dans ledit couvent, et, la cassine ayant été prise, M. de 
Turenne fit sonmier le commandant du fort, lequel, 
après plusieurs bravades espagnoles, ne laissa pas de 
capituler le même jour, si bien qu'en deux jours M. le 
comte d'Harcourt se saisit de toute la colline, du fau- 
bourg et pont du Pô ; en suite de quoi il commença 
sa ligne de circonvallation sur le bord du Pô, environ 
mille pas au-dessus du Valentin, traversant le chemin 
de Turin à Moncalier par la Purpurate, où il traversa 
le grand chemin de Turin à Suse, et de là à la Doire, et 
de là au Pô. En faisant travailler aux lignes, il écrivit au 
Roi et à M. le Cardinal l'état des choses, et que, si on 
lui envoyoit un puissant renfort, il espéroit de prendre 
Turin, d'autant que nous tenions toujours la citadelle, 
que les ennemis étoient en désordre et leurs généraux 
en mauvaise intelligence, parce que le marquis de 
Léganès s'étoit obstiné au siège de Casai, au lieu de 
faire celui de la citadelle de Turin, ainsi que désiroit 
M. le prince Thomas. 

Comme il arrive souventes fois par ces différents 
intérêts des armées confédérées, le marquis de Léga- 
nès préféra celui du roi d'Espagne, son maître, parce 



42 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1640 

qu'en prenant la citadelle de Turin il eût fallu la 
remettre au prince Thomas, et il auroit gardé Casai, 
s'il l'eût pris, et, par conséquent, tout le Montferrat*. 
Gomme on se persuade facilement ce qu'on désire, 
cette conquête lui parut infaillible, d'autant plus que la 
garnison de Gasal étoit en fort petit nombre, les soldats 
foibles et exténués, réduits au pain et à l'eau, depuis 
cinq ou six mois, et qu'ils n'avoient point touché d'ar- 
gent. Il faisoit son compte que, si on les mettoit aux 
dehors pour la garde, ils déserteroient en leur baillant 
à chacun un ducaton^ et un passeport pour sortir de 
cette misère; que, si on abandonnoit les dehors, il 
attaqueroit promptement le corps de la place et s'en 
rendroit bientôt maitre. Mais la politique de M. de la 
Tour^ et l'affection des habitants de Gasal rendirent son 
espérance vaine, d'autant qu'il fit donner une pinte de 
vin et demi-livre de viande par jour à chacun soldat, 
et autres vivres avec leur pain de munition, de sorte 
que, cette bonne nourriture les ayant rendus plus forts, 
il fit des sorties si brusques et hardies qu'ayant rega- 

1. Suivent, dans le manuscrit, quelques lignes effacées et, en 
marge, un renvoi de la main de Fauteur à une feuille de mesme 
marque. Le texte effacé est le suivant : a Cela se passoit envi- 
ron le 20* juin 1640, que M. le comte d'Harcourt manda, etc. » 
Voy. la fin du paragraphe à la page suivante. 

2. Le ducaton de Savoie était une monnaie d'argent qui 
valait à peu près 6 fr. 50 de notre monnaie. Il y avait aussi les 
ducatons des Pays-Bas et de Toscane qui avaient la même 
valeur. Le ducaton de Venise valait quelques centimes en 
moins. 

3. Philippe de Torcy, marquis de la Tour, mit sur pied en 
1628 un régiment qui fut licencié en 1636. Gouverneur de 
Casai en 1640, maréchal de camp en 1641, lieutenant général 
en 1650, gouverneur d'Arras, il mourut en 1652. 



1640] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 43 

gué plusieurs postes que les euDemis avoient pris en 
dehors, ils furent contraints d'attaquer Casai par les 
formes, et ainsi M. le comte d'Harcourt eut le loisir 
de le secourir. 

L'on peut dire avec vérité, outre l'inclination des 
Montferrins envers la France et leur fidélité pour 
leur prince, qu'ils firent un effort particulier en cette 
occasion pour l'amour de la Tour, qui n'a pas moins 
acquis de réputation à Arras, où il ramena si bien l'es- 
prit du peuple du rude traitement qu'ils recevoient 
auparavant qu'il en fût gouverneur, [et] que l'on 
pouvoit librement sortir plus de la moitié de la gar- 
nison ordinaire, sans craindre aucun soulèvement des 
habitants, qui s'estimoient heureux de vivre en l'obéis- 
sance du Roi, sous la conduite d'un si bon gouverneur. 
C'est ainsi que Sa Majesté savoit dignement choisir 
ceux qui étoient capables de commander dans des 
places. 

Environ Je 20* juin 1640, M. le comte d'Harcourt 
manda à tous les gouverneurs des places que le Roi 
tenoit en Piémont, de lui envoyer du blé et de la farine. 
Je lui envoyai cinquante charrettes, chargées de l'un et 
de l'autre, qui passèrent heureusement dans son camp, 
dont il fut bien satisfait. 

En ce temps-là, j'appris une nouvelle qui modéra 
grandement la joie que je pouvois avoir de ce qui 
s'étoit passé à Quérasque et m'affligea extrêmement, 
ce fut du décès de M. de Beauregard * , mon très cher et 
honoré oncle, auquel j'avois toutes les obligations 
qu'un fils peut avoir d'un bon père, desquelles ne pou- 

1. En marge : Monsieur de Beauregard. 



44 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1640 

vant témoigner ma recomioissance, je ferai un petit 
crayon de sa vie exemplaire, pour servir de mémoire 
à mes frères et à mes neveux pour imiter ses vertus. 
Je dirai donc que, sur la fin de la guerre civile, 
M. de Beauregard, mon oncle, servit le Roi avec mon 
père, son aîné. La paix étant faite en France, il alla 
au siège d'OstendeS aimant mieux servir le roi d'Es- 
pagne que les HoUandois, parce qu'il étoit bon catho- 
lique, et, après s'être trouvé en plusieurs occasions en 
Allemagne, il fut à l'entreprise de Genève, laquelle, 
ayant eu un bon conamencement, eut une mauvaise fin, 
parce que, celui qui la conmiandoit ayant été blessé, 
bien avant dans la ville, d'une mousquetade tirée par 
une fenêtre, étant à la tête des troupes, elles demeu- 
rèrent immobiles faute d'un autre commandant pour les 
faire agir; sur quoi, les habitants, [qui] s'étoient assem- 
blés à la place d'armes, [les] chargèrent, en taillèrent en 
pièces une partie et contraignirent les autres à se reti- 
rer*. M. de Beauregard étant de ces derniers, ayant ral- 
lié environ cent hommes, se jeta dans une maison envi- 
ron demi-lieue de la ville, où s'étant défendu deux ou 
trois heures, il fut incité par de ses amis de notre pays, 
qui surent qu'il commandoit cette troupe-là, de se 

1. Le siège d'Ostende, où se déploya tout Tart de la guerre 
du temps, dura trois ans (1601-1604), au bout desquels Spi- 
nola, commandant l'armée espagnole, s'en empara sur les 
Hollandais. 

2. Après cette entreprise avortée du duc de Savoie (22-23 dé- 
cembre 1602), les Genevois traitèrent fort durement leurs pri- 
sonniers. Voy. (Economies royales de Sully, t. IV, p. 173, 
coll. Petitot. Le duc de Savoie et les Genevois firent ensemble, 
le 21 juillet 1603, le traité de Saint-Julien, qui mit fin d'une 
façon à peu près définitive à leurs différends. 



1640] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 45 

rendre. Il traita à condition que lui et ceux qu'il com- 
mandoit seroient traités en prisonniers de guerre. Mais, 
quand ils furent dans la ville, le conseil de Genève man- 
qua de foi, si bien que, tout ce que purent faire ses amis, 
ce fut d'obtenir qu'il auroit la vie sauve, et M. Dupré 
qui étoit avec lui, tous les autres ayant été pendus. 

Étant pris prisonnier avec M. Dupré, il fut fort sol- 
licité par les huguenots de ses amis de se faire de leur 
religion. Il ne leur en ôta pas entièrement l'espérance, 
tant pour n'en être pas plus maltraité que pour avoir 
des livres, par le moyen desquels il s'instruisit si bien, 
en la controverse et en affermissement de sa foi, qu'il leur 
persuadoit lui-même de se faire catholiques. Il me l'a 
raconté plusieurs fois que c'est dans cette prison, où 
il demeura seize mois, que Dieu le voulut attirer à lui 
par les fortes résolutions qu'il y fit de ne le plus offen- 
ser, ayant jusqu'alors vécu dans la licence d'une jeu- 
nesse débordée. J'ai remarqué les effets de ce change- 
ment de vie, en l'espace de plus de vingt-cinq ans que 
j'ai demeuré auprès de lui, sans lui avoir jamais ouï 
jurer le nom de Dieu, quoiqu'il fût fort prompt à se 
courroucer, n'ayant pu gagner sur son inclination natu- 
relle de réprimer sa colère. 

Je sais deux actions admirables de sa continence, que 
je ne veux pas dire, ne voulant scandaliser personne. 
Je l'ai toujours vu observer les abstinences et les jeûnes 
ordonnés par l'Église, parmi les travaux de la guerre, 
si ses J^lessures ou maladies ne l'en ont empêché, 
jamais sorti de son logis sans faire sa prière, de demi- 
heure pour le moins, ni passé un jour sans entendre 
la messe toutes les fois qu'il la put ouïr. 



46 MÉMOIRES DE S0UVI6NT. [1640 

Il étoit fort autorisé^ à ses commandements, pen- 
chant du côté de la sévérité par des paroles souventes 
fois assez rudes. J'appréhendois toujours que cela ne 
lui fît quelque mauvaise affaire, parce qu'il y a peu 
d'officiers qui soufifrent volontiers d'être repris avec 
aigreur. Néanmoins, comme les personnes de juge- 
ment connoissoient son intention droite, qu'il n'étoit 
point intéressé, et que ce qu'il faisoit n'avoit point 
d'autre fin que le service du Roi et l'honneur du corps 
qu'il commandoit, il n'en étoit pas moins aimé et 
promptement obéi. douce et salutaire prison qui 
n'ayant retenu le corps que pour la liberté de l'esprit 
et le faire triompher des vices ! 

Vaincre soi-même est la grande victoire : 
Chacun chez soi loge ses ennemis, 
Qui, par l'effort de la raison soumis, 
Ouvre le pas à Tétemelle gloire^. 

Au sortir de la prison, il se mit dans le régiment de 
Bourg, en l'an 1600, que le Roi, ayant pris Mont- 
mélian et presque toute la Savoie, fit échange du 
marquisat de Saluées avec la Bresse^. Quelque temps 

1. Autorisé pour autoritaire. 

2. XLVIP quatrain du sieur de Pybrac. Ces vers et la phrase 
précédente : « O douce..., etc., » sont en marge du manus- 
crit avec un renvoi. Les quatrains de Guy du Faur, seigneur 
de Pybrac (1529-1584), chancelier de la reine de Navarre, 
furent publiés pour la première fois, en 1574, sous le titre : 
Cinquante quatrains, contenant préceptes et enseignements utiles 
pour la vie de t homme, composés à V imitation de Thucydide^ 
Épicharmus et autres poètes grecs, Paris, 1574, in-4*. 

3. La Bresse, le Bugey et le Valromey furent cédés par 



1640] MÉMOIRES DB SOUYIGNY. 47 

après, M. de la Guiche, gouverneur du Lyonnois, Forez 
et Beaujolois, lui donna le commandement de Pierre- 
Encise*. M. d'Alincourt, ayant été pourvu du gouver- 
nement de ces provinces, voulant mettre une de ses 
créatures dans Pierre-Encise, en ôta M. de Beauregard 
qui, en après, ftit enseigne de la compagnie de M. de la 
Poivrière au régiment de Bourg, ensuite lieutenant ; et 
ayant traité de la compagnie avec M. de la Poivrière, 
capitaine, il fut capitaine en sa place et fut lieutenant- 
colonel du même régiment quelque temps après. 

Étant en garnison à la Bresle, [il fut] logé chez 
M. Ponchon, qui avoit efifectivement du bien et que 
Ton croyoit encore plus riche. Il étoit âgé d'environ 
quatre-vingts ans, avoit un fils et une fille, et sa femme 
grosse*. Ce bonhomme prit une telle affection pour 
M. de Beauregard qu'il ne pouvoit vivre sans lui et 
lui dit un jour qu'il auroit une grande consolation, au 
reste de ses jours, s'il vouloit épouser sa fille, à laquelle 
il donneroit tout son bien, excepté la simple légitime, 
qu'il ne pouvoit ôter à son fils, et autant à l'enfant qu'il 
plairoit à Dieu lui donner de la grossesse de sa fenmie. 
M. de Beauregard le remercia de sa bonne volonté, 
et, quoique je fusse bien jeune, il me communiqua la 
chose. Il y avoit une grande difficulté, savoir l'inéga- 

Charles-Emmanuel P% duc de Savoie, à Henri IV par le traité 
de Lyon en 1601. Le régiment du Bourg fit partie des troupes 
chargées de la conquête de la Savoie, en 1600. 

1. Voy. t. I, p. 10. 

2. Antoine Ponchon, marchand à TArbresle, épousa Fran- 
çoise Raby, hôtelière à l'enseigne du Dauphin, faubourg Saint- 
Julien, à l'Arbresle. Le domaine de la Ponchonnière, habité 
jusqu'au xix* siècle par la famille Ponchon, aujourd'hui éteinte^ 
se trouve à quelques minutes de l'Arbresle. 



48 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1640 

lité de l'âge ; car la fille n'avoit guère plus de onze ans. 
Néanmoins, raffection du père, la considération du 
bien et Tespérance de bien faire nourrir la fille par sa 
mère, qui étoit une des plus sages et vertueuses 
femmes que j'aie connues, ayant entièrement porté 
M. de Beauregard au mariage à l'épouser, il m'envoya 
à Lyon en donner avis à M, Payon, lieutenant de l'ar- 
tillerie, son ami intime, lequel, à l'abord, improuva tout 
h fait ce mariage pour la même raison de l'inégalité 
d(^ r&gc et plusieurs autres, qui n'étoient pas moins 
importantes, me faisant connoitre avoir quelque des- 
sein de l'engager ailleurs ; et, à ce que j'ai pu remar^ 
quer, c' étoit un parti avantageux et une pensée digne 
do son amitié. Mais, quand je lui eus fait entendre que 
M. do Beauregnrd étoit engagé de parole, il changea 
do discours et ne parla plus que du désir qu'il avoit de 
le servir en cela, comme en autre chose. En suite de 
quoi i\it signé le contrat de mariage de M. de Beaure- 
gai\l avec M"* Jacquème, fille de M. Ponchon*, qui fiit 
mise en pension avec les dames religieuses d'Alix* 
pondant qu'il servoit dans les armées du Roi, où il 
s*acquil beaucoup de réputation et d'estime particu- 
Hèi\> do Sa Majesté, spécialement au siège de Saint- 
JiHin-il*Angt^ly, où il fit une action si généreuse que le 
Roi le voulut voir et Ta toujours aimé du depuis, aux 

is L^ m4Lri9^ est du 17 avril ld22. Vot., à TAppendice da 
inM^i^UKC v\%Uitu<^« Tacle extrait des anciens registres parois- 
siaux de rXrKresle» 

i. Xlix« eant. d\\nse« arr, de Villefrandie, Rlitee, à 10 kilo* 
mitres au nord de rXrKresle. U sV trxHiTait on clu^itre noble 
de cKan\Mne4^es rff^i^res de Tordre de Saint^Benolt, déptat- 
daut de Tabbi^te de Saxtgnv. 



1640] MÉMOIRES DB SOUYIGNY. 49 

sièges de Royan, Négrepelisse, Saint-Antonin, Som- 
mières, Lunel, Montpellier, où il eut une mousquetade 
au travers du corps, à l'attaque du Pas-de-Suse, siège 
de la citadelle de Suse, de Pignerol, où il se signala 
partout. 

Étant malade à Pignerol, en Tan 1630, il repassa 
les monts avec congé, et, s'étant un peu remis, il alla 
trouver le Roi à Lyon, et, après lui avoir rendu compte 
de l'état du régiment d'Auvergne, pour lors appelé de 
la Rochefoucauld, — dont il étoit lieutenant-colonel, et 
[qui] avoit été tellement afToibli à Pignerol par la con- 
tagion que, de quatorze cents hommes que nous avions 
en entrant, à peine en pouvoit-on en mettre cent cin- 
quante sous les armes, y étant mort aussi vingt-neuf 
officiers, — le Roi, à la prière de M. de Beauregard, 
ordonna des recrues pour le régiment, des armes et des 
habits, et lui donna la disposition de toutes les charges 
de lieutenant et d'enseigne vacantes. Mais, bien loin 
d'en faire son profit, il y fit pourvoir ceux que vou- 
lurent les capitaines des compagnies où elles vaquoient, 
sans en garder une pour l'un de mes deux frères qui 
n'en avoient point. Il fit bien davantage; car il obtint 
la compagnie de M. de Moncamp, vacante par cassa- 
tion, pour le comte de Béreins, son lieutenant, qu'il 
pouvoit faire avoir à mon frère de Ghampfort. Quoi- 
qu'il nous aimât bien tous, il préféroit toujours l'intérêt 
d'autrui au sien. 

Nos recrues ayant été mises en quartiers à Romans, 

Crest, Montélimar et Saint-Marcellin, il y fit observer 

un tel ordre qu'il n'y eut pas une moindre plainte 

entre les gens de guerre et les habitants, excepté d'un 

n 4 



50 MÉMOIRES DE SOUYIGNY. [1^0 

soldat qu'il fit pendre à Montélimar, pour avoir dérobé 
en une boutique. 

Nos recrues ayant ordre d'aller joindre le corps du 
régiment à Pignerol, il partit de Montélimar, une des 
fêtes de Noël de l'année 1630, avec celles qui [y] 
étoient, pour aller loger à LorioL Ce jour-là, il faisoit 
un froid rigoureux. Le vent de bise se leva avec telle 
fureur que les soldats, auxquels il frappoit le visage, 
ne pouvoient avancer. Il crut que, cheminant où le 
sentier étoit élevé, ils seroient plus à l'abri ; mais le 
froid étoit si extrême que le vent de bise enlevoit des 
gouttes d'eau du Rhône, qui se congeloient en l'air et 
donnoient si rudement au visage des soldats qu'elles 
leur faisoient baisser la tête, et fallut les faire serrer 
les uns aux autres de si près qu'ils se pussent entre-' 
tenir. Alors M. de Beauregard, qui pouvoit bien 
s'avancer au quartier, ou envoyer des officiers deman- 
der quelque secours de chevaux et charrettes pour faire 
voiturer ceux qui demeuroient par le chemin, ne* 
voulut jamais quitter la troupe. Ces bonnes gens de 
Loriol en ayant sauvé plusieurs, il n'y en eut que 
quinze ou seize de maltraités, dont il en mourut trois 
ou quatre, et quelques-uns les pieds gelés ^. 

Ayant joint nos recrues à notre régiment à Pignerol, 
M. le maréchal de Villeroy, qui y commandoit en qua- 
lité de maréchal de camp, fut bien aise de voir M. de 
Beauregard qu'il aimoit. Les habitants de Pignerol, qui 
connoissoient sa politique, n'en eurent pas moins de joie . 

1. Il y a dans le texte : mais il ne, 

2. Cf. p. 253 et 254, t. I, où le même fait est rapporté. 



1640] MÉMOIRES DE S0UVI6NT. 51 

L'an 1635 que nous assiégeâmes Valence, M. de 
Beauregard, qui y servit d'aide de camp, s'y acquit beau- 
coup d'honneur. En après il eut commission de com- 
mander dans Nice-de-la-Paille, et à toutes les troupes 
du Roi qui étoient dans les Langues et pays du Mont- 
ferrat, delà le Taner. Les bonnes relations que le feu 
Roi eut de ses services, avec l'estime qu'il avoit de 
longtemps conçue de sa personne, obligèrent Sa 
Majesté à lui donner une charge de maître d'hôtel de 
Sa Majesté et de [lui faire] servir un quartier, comme 
il fit, et [il] se retira avec grande espérance que le Roi 
lui donnât quelque gouvernement à sa commodité, 
voyant qu'il étoit fort incommodé de ses blessures. 
Mais il ne fut pas plus tôt de retour en sa maison que les 
forces [allèrent] défaillant à mesure que ses maux aug- 
mentoient, ce qui le fit résoudre à se défaire de sa 
charge de lieutenant-colonel, dont il traita avec M. de 
Toron. 

Quelque temps après son traité, le Roi, passant 
à la Bresle^, alla loger au Cygne, et la Reine en sa 
maison. Ne se pouvant soutenir, il se fit porter au logis 
du Roi, qui lui fit de grandes caresses, comme il avoit 
Ëdt toutes les autres fois qu'il avoit passé en Lyon- 
nois, afin que l'on sût par toute la province l'estime 
que Sa Majesté faisoit de sa personne. Il eut même la 
bonté de vouloir voir son fils, mon cousin, qui ne pou- 
voit pas avoir pour lors plus de six ans. Cet enfant 

1. En septembre-octobre 1639, Louis XIU se rendit à Gre- 
noble, où il eut une entrevue avec sa sœur la duchesse de 
Savoie. Celle-ci vint Vy visiter depuis Chambéry, où elle 
s'était réfugiée après sa fuite de Turin. C*est au cours de 
ce voyage qu'il dut s'arrêter à TArbresle. 



52 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1640 

plut au Roi, parce qu'il étoit bien fait et bien résolu*. 
Sa Majesté ayant favorablement accordé à M. de Beau- 
regard de se défaire de sa charge et d'agréer M. de 
Toron, il le pria d'avoir agréable que M. le comte de 
Launay l'en fit souvenir. Sa Majesté lui dit qu'il n'étoit 
pas nécessaire et qu'il ne l'oublieroit pas, disant cda 
avec des marques de bonté extrêmes. 

Ce fut la dernière fois que M. de Beauregard prit 
congé de Sa Majesté : car, après son départ de la Bresle, 
il se trouva encore plus mal, et, prévoyant bien (ju'il 
ne la feroit pas longue, désira que mon frère de Champ- 
fort ou mon frère de la Motte se trouvassent auprès de 
lui à son décès, sachant bien que je n'y pouvois pas 
être, étant engagé dans Quérasque. Il en eut quelque 
consolation par la nouvelle que Dieu m'avoit fait la 
grâce de me bien défendre. Parmi ses douleurs, il ne 
laissa pas d'aller à Lyon recevoir l'aident que M. de 
Toron 2 lui donnoit de sa charge de lieutenant-colonel. 
Il en eut la fièvre et, s'étant fait porter en sa maison à 
la Bresle, il se disposa, en bon chrétien, à mourir en 
Dieu conune il a voit vécu. Il fit son testament, par lequel 
il déclara sa femme son héritière universelle, tant de la 
baronnie de Belmont^ que d'autres biens, et, de l'arçent 

1. Un fils de M. de Beauregard, du nom de Camille, 
d'après les registres paroissiaux de TArbresle, naquit le 
26 août 1635, ne fut baptisé que le 8 avril 1640 et mourut 
ledit jour. Il eut pour parrain Tabbé d'Ainay, à Lyon, Camille 
de Neufville. Un autre fils, âgé d'environ quatre ans^ décéda, 
d'après les mêmes registres, à l'Arbresle, le 3 mars de la 
même année 1640. 

2. On trouve deux familles de Toron en Provence : Tune à 
Digne et Tautre à Brignoles. Voy. p. 178 et 179, t. I. 

3. Belmont, cant. d'Anse, arr. de Villefranche, Rhône. Voy. 



i640] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 53 

qu'il avoit chez M. Bay à Lyon, il ordonna que je m'en 
paierois de la somme de cinq mille francs qu'il me 
devoit, et légua le surplus à mon père, auquel je l'ai 
baillé. 

Il témoigna une grande joie d'avoir mis ordre 
à ses affaires temporelles et, après, ne voulut plus 
parler que de son salut, disant des paroles de grande 
édification, et enfin, comme il s'aperçut que les forces 
lui manquoient, il demanda le viatique. Quelque temps 
après, il demanda ce que c'étoit d'une clochette qu'il 
entendoit, et comme on lui répondit : c C'est qu'on 
vous apporte le Saint-Sacrement, > il étoit alors si 
foible et inmiobile qu'il falloit plusieurs personnes pour 
le remuer, mais, quand il entendit ces paroles, il 
rassembla toute la puissance de son àme et de son 
corps et s'écria, en disant : « Conmient, mon Dieu, 
mon maître, me viendra visiter et je n'irai pas 
au-devant? i> Il se jeta en bas de son lit et alla tout 
seul à la porte de sa chambre, où il reçut le Saint- 
Sacrement avec une admirable dévotion. En après, ses 
forces étant entièrement défaillies, l'on eut peine à le 
reporter sur son lit. 

Il rendit l'esprit à Dieu incontinent après*, le jour 
Saint-Médard, S'^juin 1640. Voilà la fin de ce généreux 
guerrier et fidèle serviteur de Dieu qui, je m'assure, 
lui aura fait miséricorde. J'ai fondé une grand'messe à 
perpétuité, en l'église de Saint-Jean de la Bresle, qui 
se doit dire, avec diacre et sous-diacre, pour le salut de 
l'àme de feu M. de Beauregard, mon très honoré oncle, 

la Seigneurie de Belmont-tV AzergueSy en Lyonnais^ par Tabbé 
Pagani, Lyon, 1892. 

1. En marge : Décès de M, de Beauregard, 



54 MÉHOIBSS DS SOUVIGHT. [1640 

qui se doit dire tous les ans, le jour de son décès, 
ledit jour Saint-Médard, 8* juin^, par contrat passé 
avec le curé de la Bresle, ladite fondaticNi hypothéquée 
sur un fonds que j*ai acheté audit lieu de la Bresle. 

La piété, la valeur, la grandeur, le courage 
Se sont joints ensemble au sage Beauregard, 
Avec égal pouvoir et semblable avantage 
Qu'elles ont régné au cœur du généreux Bajard. 

Feu M. de Beauregard ayant adieté la baronnie de 
Belmont de H. de la Baume de Bouthéon^ comme terre 
substituée', il est dit en termes exprès par son con- 
trat d'acquisition qu'en cas que ladite terre sdit évin- 
cée, il prendra possession de la terre de Veaudie* qui 
n'est pas de la substitution, d'autant que M. de la 

1 . Les registres paroissiaux de TArbresle donnent U date 
du 4 : c Le 4 da moys de juin 1640 est déceddé noble Pierre 
de Gaignières de Beauregard, escuier, premier cappitaine au 
régiment d'Auvergne, maistre d*hostel chez le Roy et baron 
de Belmont, et a esté enterré en Téglise Saint-Jean de Lar- 
brelle. Ainsi le certifie Lepin, curé. » En mai^ est écrit : c De 
Beauregard, aetatis sus 72. d 

2. Balthazar d'Hostun, dît de Gadagne, marquis de la Baume 
d^Hostun, comte de Verdun, baron de Mirabel, Belmont, 
Charmes et Ruinât, seigneur de Bouthéon, sénéchal de Lyon, 
épousa Françoise de Toumon en 1613. 11 hérita par testament 
de son grand-père maternel Guillaume de Gadagne, seigneur de 
Bouthéon, Saint-Bonnet-le-Chàteau, Saint-Galmier, Meys, etc., 
en Forez. Il tesU à Bouthéon le 27 octobre 1640. 

3. En terme de jurisprudence, une terre substituée est une 
terre désignée pour être laissée en héritage à une personne 
déterminée après le décès de l'héritier actuel. L'héritière 
actuelle était ici Diane de Gadagne, mère de M. de la Baume. 

4. Veauche et Bouthéon sont des villages du cant. de Saint- 
Galmier, arr. de Montbrison, Loire. 



1640] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 55 

Baume l'a achetée de M. de Saint-André^, étant si bien 
à la bienséance de Bouthéon qu'il n'y a que demi- 
lieue de distance, sur le bord de la rivière de Loire, du 
même côté que Bouthéon, ce qui fait d'autant plus 
croire que les héritiers de M. de la Baume ne la vou- 
droient pas changer pour Belmont, qui n'est pas de si 
bon revenu. L'an 1652, M"** de Beauregard, ma 
tante ^, vendit ladite terre de Belmont à mon frère du 
Fresnay-Belmont aux conditions portées par leur con- 
trat». 

Je devois bien cette digression pour l'honneur que 
je dois à la mémoire de M. de Beauregard, de la vertu 
duquel ne pouvant assez dignement écrire, je dirai 
seulement que je lui suis infiniment obligé. 

Et, pour reprendre le discours du siège de Turin, 
au commencement du mois de juillet M. le maréchal de 
Villeroy* arriva au camp avec quatre mille hommes. 
Les ennemis, ayant rassemblé leurs troupes, se cam- 
pèrent sur la colline et furent repoussés des attaques 

1. Jacques d*Apchon^ marquis de Saint- André, gouverneur 
de Roannais, petit-fils, par son père, de Marguerite d'Albon, 
sœur du maréchal de Saint- André, épousa, en 1606, Eléonore 
de Saulx-Tavannes de Lugny. 

2. M™" de Beauregard mourut en 1685 à TArbresle et fut 
enterrée en Téglise Saint- Jean. A quelques minutes au nord de 
TArbresle se trouvait le fief de Beauregard, dont il ne reste 
plus, de Tancienne habitation, que les dépendances. 

3. En 1671, Daniel de Gangnières, baron de Belmont, fit 
hommage pour la terre et baronnie dudit Belmont (Archives du 
Rhôncy C397). 

4. Nicolas de Neufville, marquis de Villeroy (1598-1685), 
que nous avons vu commander à Pignerol, en 1630, comme 
maréchal de camp, ne reçut en réalité le bâton de maréchal 
qu'en 1646 ; il devint duc et pair en 1663. 



56 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1640 

qu'ils firent au fort, en ayant construit un sur la hau- 
teur de la colline. Ils allèrent à Moncalier, où ayant 
déjà fait passer le Pô à environ six cents hommes, 
M. de Turenne y accourut avec la plupart de la cava- 
lerie, et les défit si bien qu'en après ils n'osèrent plus 
entreprendre ce passage*, mais bien de passer au-des- 
sous, à la faveur de l'île, où ayant mis vingt pièces 
de canon, il leur fût facile de mettre pied à terre et se 
retrancher de l'autre côté, comme ils firent. Ayant mis 
ce quartier en bonne défense, ils en allèrent établir un 
à Bénasque^, poste avantageux sur la rivière de San- 
gon^, chemin de Turin à Pignerol, et de là ils forti- 
fièrent le quartier de ...*, commandé par Charles de 
La Guatte^, à un quart de lieue du chemin de Turin à 
Rivole. 

C'est l'état au conunencement du siège de Turin, 
dont je ne sais point les particularités, pour ce que je 
n'y fus pas, mais seulement ce que j'en ai appris de 
mon frère de Champfort, qui y commandoit l'artillerie, 
de ce qui s'y est passé de plus considérable ; en quoi 
M. le comte d'Harcourt a fait d'autant plus connoître 
sa valeur et sa capacité qu'il avoit à faire à un prince 
adoré du peuple de Turin, et [à] cinq ou six mille 
honmies de guerre, avec lesquels il faisoit souvent des 

1. Le vicomte de Turenne, blessé, dut se rendre à Pignerol. 
[Mém. du maréchal du Plessis, p. 183.) On peut consulter 
ces Mémoires pour le récit du siège de Turin, dont le 
maréchal du Plessis fut nommé gouverneur après la capitu- 
lation. Cf. également les Mémoires de Monglat, t. I, p. 289. 

2. Benasco, arr. de Turin. 

3. Le Sangone se jette dans le Pô à Moncalieri. 

4. Le nom est en blanc dans le manuscrit. 

5. Don Carlo délia Gatta, général espagnol. 



i640] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 57 

puissantes sorties. Il étoit investi dans son camp par 
l'armée du marquis de Léganès, composée de quatorze 
mille ou quinze mille honmies de pied, et de six à sept 
mille chevaux, si bien que, compris les habitants de 
Turin, il avoit à combattre trente-quatre ou trente-cinq 
mille honunes, tant pour garder la circonvallation que 
la contrevallation de son camp, avec environ quatorze 
mille honunes de pied et cinq mille chevaux; aussi 
demeura-t-il dix-sept ou dix-huit jours qu'il n'y pût 
rien entrer, quoique les gouverneurs des places du 
Piémont fissent plusieurs tentatives pour y passer des 
vivres. Il en falloit prendre des magasins de la cita- 
delle pour nourrir l'armée, et, lui restant encore deux 
brindes de vin, il les fit donner aux soldats et se 
réduisit au pain et à l'eau, comme le moindre de son 
armée, à qui cette nécessité n'abattit pas le cœur, ainsi 
qu'ils firent paroître à la défense des lignes, gardées par 
les régiments d'Auvergne et de Nérestang, enfilées de 
sept pièces de canon que les ennemis avoient mises en 
batterie, au-dessous de la Gassine de Madame, de l'autre 
côté du Pô; [ce] qui empêchoit de former aucun 
bataillon ni escadron, si bien que, pour défendre la 
ligne, il falloit attendre que les ennemis l'eussent passée 
en désordre, et les en chasser à coups de piques et 
épées. Cette attaque fut d'autant plus opiniâtre qu'elle 
étoit conunandée par le marquis de Léganès, lequel, 
finalement, fut contraint de se retirer après une grande 
perte. 

M. de la Motte-Houdancourt, maréchal de camp, 
n'acquit pas moins d'honneur de son côté, quoiqu'il ne 
pût éviter que la ligne qu'il gardoit ne fût forcée, 
parce qu'ayant combattu à la tète de toutes les troupes, 



58 MÉMOIRES DE SOUYIGNY. [4640 

qui coururent à son secours, d'un courage admirable, 
il poussa la cavalerie de Don Carlo Gatta, qui commaD* 
doit à son attaque, et, Tayaut contraint à se sauver 
dans la ville, il n'eut plus à faire qu'à l'infanterie, dont 
il n'échappa aucun de mort ou de prison, quoique 
plusieurs se défendirent quelque temps dans les 
redoutes qu'ils avoient gagnées. 

La sortie que fit H. le prince Thomas en même 
temps, du côté du Yalentin, quoiqu'avec beaucoup de 
vigueur, ne lui réussit pas mieux que les attaques du 
marquis de Léganès et Carlo délia Gatta aux lignes, 
ayant été bien repoussé par notre cavalerie et le régi* 
ment d'Auvergne, dont un enseigne défendit si géné- 
reusement une redoute, que son nom ne doit pas 
être oublié, il s'appelle Lestang de Lens^, de la famille 
de Lestang de Dauphiné. 

A la sortie que M . le prince Thomas fit faire, quelques 
jours après, au quartier du Parc, où étoit campée la 
noblesse de Dauphiné, il eut quelque avantage à 
l'abord, les ayant surpris ; mais il perdit quelques gens 
en se retirant, spécialement un capitaine, Capon, officier 
de cavalerie, qui faisoit la retraite, dont le corps fut 
reconnu parmi les morts par sa servante, qui se disoit 
sa garce, laquelle déclara ce qu'elle n'avoit pas voulu 
dire pendant sa vie, que c'étoit^ une fenmie qui, depuis 

1. Jacques de Murât de Lestang, seigneur de Lens, Marco- 
Ion, Lentiol, Maras, épousa, en 1606, Laurette de Grôlëe. Il en 
eut quinze enfants, dont plusieurs devinrent officiers, et parmi 
lesquels se trouve vraisemblablement cet enseigne. L*atnë, 
Antoine, seigneur de Lens, fut maréchal de camp en 1653. 
Le marquisat de Lestang fut érigé en sa faveur, en 1643^ pour 
ses longs et grands services. (Arch, du château de Terrebasse.) 

2. Cest-à-dire : que ce Capon était. 



1640] MÉMOIRES DB S0UVI6NT. 59 

dix à douze ans, s'étoit déguisée en homme pour cou- 
vrir la foiblesse de son sexe. Les officiers, qui la 
croyoient homme, dirent qu'elle avoit fait de fort belles 
actions dans les troupes, mémement en des combats 
particuliers; mais pourtant que, lorsqu'elle se mettoit 
en colère, elle pleuroit, quoiqu'en après elle témoignât 
beaucoup de résolution et de grandeur de courage. 
L'on dit qu'elle étoit chaste et que, hors les factions 
militaires, [elle] se trouvoit rarement parmi les honunes 
et se retiroit toujours avec sa servante, qui étoit 
méchante et la menaçoit de la découvrir, quand elle 
ne faisoit pas tout ce qu'elle vouloit. 

L'on inventa, au siège de Turin, un moyen d'avoir 
conununication d'un camp avec une ville par une inven- 
tion qui, jusques alors, nous^ étoit inconnue, y faisant 
entrer en plein jour des courriers qui bravoient et mena- 
çoient leurs ennemis, en passant, sans qu'on les pût arrê- 
ter ni leur faire aucun dommage. S'ils ne rapportpient 
point de réponse, les assiégés l'envoyoient* par d'autres, 
avec pareille bravoure et facilité. Le courrier étoit une 
bombe, où l'on mettoit des lettres, et le canon pointé 
justement à l'endroit convenu, au lieu où elles dévoient 
tomber, où l'on prenoit la bombe, et, ayant ouvert 
l'avis qu'elle renfermoit, on trouvoit les lettres. Par le 
même courrier, le marquis de Léganès envoya quelque 
sel à M. le prince Thomas. Mais cette invention ne 
peut servir que pour une petite place, et non pour 
une grande ville comme Turin ^, où il en manquoit 

1. Il y a dans le texte : que^ jusques alors y elle nous... 

2. C'est-à-dire : envoyoient la réponse. 

3. Monglat raconte (t. I, p. 295) que le marquis de Léga- 
nès, commandant Tarmée de secours, se servait de bombes. 



60 MÉMOIRES DS SOUYIGNT. [1640 

aussi bieo qoe plusieurs autres choses, œ qui oUigea 
M. le prince Thomas à capitula et se rrtirw. M. le 
comte d^Harcourt, ayant ainsi pris Turin, Madame y 
vint bientôt après avec les princes ei princesses ses 
enfants. Je me trouvai à son triomphe^ par ordre de 
M. le comte d'Harcourt, qui me conmianda le lende- 
main d'aller à Casai, conférer et résoudre avec M. de 
la Tour Tentreprise de Trin, qui Ait tentée. Tannée 
d'après, inutilement; je n'en sais pas la raison. 

Je fiis bien aise de trouver mon frère du Fresnay- 
Belmont à Casai, d'apprendre de M. de la Tour de la 
manière qu'il y avoit fait servir l'artillerie, cpi'il com- 
mandoit pendant le siège, et s'étoit acquis de l'honneur, 
faisant sa diai^e de capitaine et major au régiment de 
Courcelles^ à la sortie que fit faire M. de la Tour, en 
même temps que M. le comte d'Harcourt attaqua et 
força les lignes des ennemis. 

Ayant pris congé de M. de la Tour et de mon fi^re, 

tirées par des mortiers, pour envoyer des vivres et des rafrat- 
chissements aux assiégés, par-dessus la ligne des assiégeants, et 
qa'nn Espagnol adressa ainsi à sa maîtresse une bombe, char- 
gée de cailles grasses, avec un billet dedans. 

1. La capitulation fut signée, le 24 septembre, par le prince 
Thomas, qai se retira à Ivrée. c La duchesse, revenue de 
Chambéry, fit à Turin une entrée triomphale le 20 novembre. 
Ainsi, le comte d'Harcourt couronna la fin de cette campagne 
par la prise de Turin, qu'il avait si glorieusement commencée 
par le secours de Casai, Tune et l'autre contre toute appa- 
rence. » [Monglaty t. I, p. 296.) 

2. Le régiment de Courcelles, levé en 1637 par Louis- 
Charles de Champlais, baron de Courcelles, qui fut nommé 
maréchal de camp en 1639, assista, en Italie, aux affaires de 
Verceil, Cengio, Casai, la Route; mais, ayant reçu l'ordre, en 
1642, d'aller en Allemagne, il déserta et fut cassé en 1643. 



1640] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 61 

je partis de Casai pour m'en retourner avec MM. de la 
Cassagne, de Florimond et quelques autres officiers. 
Nous pouvions avoir en tout vingt-cinq ou trente che- 
vaux, quand nous rencontrâmes entre Cas* et Turin, 
environ deux heures devant jour, que la nuit étoit fort 
obscure, un parti des garnisons d'Ast, Villeneuve-d'Ast 
et Verrue, qui emmenoit environ cent charrettes de 
vin que Ton menoit à Turin. Le grand bruit que nous 
fîmes en allant à eux et l'obscurité de la nuit leur ôtant 
la connoissance de notre petit nombre, ils abandon- 
nèrent leurs prises pour se sauver, et nous fîmes payer 
à ceux qui étoient [restés] le vin, [et] un cheval qui 
avoit été pris, en ce rencontre, à un capitaine du régi- 
ment d'Huxelles*. 

Ayant rendu compte à M. le comte d'Harcourt de 
mon voyage de Casai, je m'en retournai à Quérasque, 
où je trouvai tout en bon état. 

Le 25* décembre de ladite année 1640, je reçus 
ordre de M. le comte d'Harcourt de l'aller trouver à 
Turin pour chose importante qu'il ne me pouvoit écrire. 
Étant arrivé auprès de M. le comte d'Harcourt, il me 
dit que c'étoit pour arrêter de la part du Roi M. le 
comte Philippe d'Aglié, premier ministre d'État de 
Madame Royale, que la chose devoit être exécutée dans 
trois ou quatre jours. Je répondis que je tenois à grand 
honneur d'être employé pour le service du Roi, en quoi 
ce soit, et que je ferois toujours aveuglément toutes les 
choses qu'il me conmianderoit à son particulier. 

1. Gassino, rive droite du Pô, arr. de Turin. 

2. Le régiment d'Huxelles, levé, en 1634, par Louis-Chalon 
du Blé, marquis d*Huxelles, devint le 41" régiment d'infanterie 
à la Révolution. 



Gi MBMOIRK8 DE SOU¥I(»T. [1640 

Je confesse pourtant [que], » c'eût été à moi à dioî- 
sir, je n'aunns pas pris cette coaunissioa^ parce que 
je savois fort bien le d^laisir qu'en auroit Madame, 
à laquelle j'avois l'obligation de m'avcHr demandé pour 
gouvameur de Quérasque, rt, de plus, que M. le comte 
Philippe étoit fort de mes amis. Néanmoins, je ne 
balançai point à me résoudre à l'exécuter, préférant 
rd[)éissance et la fidélité que je dois, à mes intérêts par- 
ticuliers. Mon frère de Ghampfort, avec qui je coudims 
deux ou trois nuits, après avoir re^ ces ordres, s'âant 
ap^*çu que je ne dormois point et ne faisms que sou- 
pirer, m'en ayant demandé la cause, je la lui dis £ran- 
diement, étant bien assuré de sa ferm^, ei m'en trou- 
vai fort soulagé. Nous arrêtâmes ensemble que j'anrois 
avec moi mon firère du Fresnay, de r^our de Gasal, 
d&MX capitaines de mon régiment, mon cornette^, mon 
maréchal des logis et M . de la Forest *, qui a èbéj dqrais, 
capitaine au régiment de Lorraine, demeurant pour 
lors avec moi. 

Le dimanche, dernier jour de l'année 1640, que 
toute la cour se préparoit pour danser un grand ballet, 
M. le comte Philippe d'Âglié êLant allé souper avec 
M. de Montpezat chez le président ZaCEeunon', — M. le 
comte d'Harcourt m'ayant donné mes (M*dres, avec 
M. d'Argencourt^, aide de camp, pour m'acccmipagnar, 

1. Le cornette de sa compagnie de carabins. 

2. n s*agit peut-être là de Balthazar de Charpin, comte de 
la Forest-des-Halles, qui devint cousin de Souvigny par alliaiiee 
et dont il est question à Tannée 1648. 

3. Giovanni-Pietro Zaffarone, chevalier, fîit sjmdic de Turin 
(1642-1643) et lieutenant de police de la même ville (1644-1646). 

4. 11 pouvait être fils on parent de Pierre de Gontj d*Argen- 
courte alors maréchal de camp. Voj. 1. 1, p. 112, acte 4, 



1640] MÉMOIBES DE SOUYIGNT. 63 

et M. le comte du Plessis sa compagnie des chevau- 
légers pour me faire escorte, que je laissai à la porte, 
— j'entrai dans le logis avec ledit sieur d'Argencourt, 
mon firère et les autres que j'ai nonunés^. Je trouvai 
M. le comte d'Aglié entre le marquis de Lullin^ et le 
comte de Polonguières^. Je lui dis que j'avois un mot 
à lui dire en particulier. En même temps M. d'Ârgen- 
court et mon frère entrèrent dans la chambre. Je lui 
dis que j'avois bien du déplaisir d'avoir ordre du Roi 
de l'arrêter, que je ne pouvois faire du moins, qu'il ne 
branlât pas, que j'étois en état de le faire par force, s'il 
ne le vouloit de bonne volonté, et, conmie il voulut 
dire qu'il n'étoit pas sujet du Roi, [qu']il ne devoit pas 
obéir, et intéressoit ces messieurs à le défendre, je lui 
fis voir ceux qui m'avoient suivi, en leur disant en peu 
de mots ce que je devois, et, à M. d'Aglié, de descendre 
promptement, que j'avois un carrosse tout près pour 
lui. Il me demanda où je le voulois conduire. Je lui 
répondis, en le pressant, que je [le] lui dirois à loisir. 
Étant descendu du logis, je me mis auprès de lui au 
fond du carrosse et M. d'Argencourt, et mon frère 



1. Le Père Griffet [Hist. de Louis Xllî) dit à tort que d*Aglié 
fut arrêté chez le comte du Plessis-Praslin. Garetta prétend 
que ce fut chez M. de Montpezat, mestre de camp [Storia délia 
Reggenza di Cristina di Francia), et donne un récit détaillé de 
Tarresution. 

2. Albert-Eugène de Genève, dernier représentant d'une 
branche bâtarde des comtes de Genève, marquis de Lullin et 
de Pancalieri, baron de la Bâtie, chevalier de TAnnonciade en 
1638, mourut en 1663. 

3. Costa di Polonghera, premier écuyer de la duchesse de 
Savoie [Claretta, HI, 282). 



64 MÉMOIRES DE S0UVI6NT. [1640 

avec quatre autres sur le devant et aux pmiières, la 
moitié de la compagnie de M. le marédial du Plessis 
devant le carrosse, et l'autre moitié derrière. 

Il fiit environ dix heures du soir quand nous arri- 
vâmes dans la citadelle, à la porte du secours de laquelle 
je devois trouver le baron des Prez^, avec trois cents 
chevaux, pour m'escorter à Pignerol. En attendant qu'il 
arrivât, [nous] nous allâmes chauffer chez M. le gou- 
verneur de la citadelle^, faisant un froid extrême, dont 
M. le comte Philippe étoit d'autant plus incommodé 
qu'il n'avoit qu'un habit de ballet fort léger. Pendant 
que je fis chercher quelque casaque pour le tenir plus 
chaudement, il demanda permission d'écrire à Madame. 
Je lui dis que je le voulois bien, mais que j'enverrois sa 
lettre à M. le comte d'Harcourt toute ouverte. Il la fit 
fort belle, en peu de mots, conunençant en ces termes : 
€ Le dernier jour de l'année 1 640 et le premier de mes 
disgrâces, j'ai été arrêté par M. de Souvigny et conduit 
à la citadelle où je suis, > et témoignant beaucoup de 
constance en cet accident, d'espérance en la protection 
de Madame et en sa fidélité. Ayant envoyé sa lettre à 
M. le comte d'Harcourt, M. le cardinal Mazarin^ me fit 
tenir deux cents pistoles de la part du Roi pour mon 
voyage, et, aussitôt que le baron des Prez parut avec 

1. Pierre-Emmanuel de Noblet, baron des Prez, fils de CUade 
et de Gaudine de Rébé, fut mestre de camp du régiment d'Au- 
vergne du !•' mars 1647 à 1650. 

2. M. de Couvonges, Yoy. plus haut, p. 3. 

3. Mazarin, qui n*était pas encore cardinal, était pour lors 
employé en Italie par Richelieu à différentes missions, notam- 
ment à négocier avec les princes de Savoie en vue de les rame- 
ner dans le parti de France. 



1641] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 65 

l'escorte, nous sortîmes de la citadelle et montâmes à 
cheval pour Pignerol. J'en baillai un ^ à M. le comte 
Philippe, qui avoit les jambes fidèles et alloit fort bien 
le pas, sans se précipiter à la course. Je le mis entre 
mon frère et moi, et mes officiers devant et derrière, 
M. des Prez ayant aussi mis notre escorte en bon 
ordre. Je lui laissai son épée et ses éperons, parce que 
M. le comte d'Harcourt, à qui je demandai une ins- 
truction de ce que j*aurois à faire, ne m'en voulut 
jamais donner. Il remettoit tout à ma bonne conduite, 
ce qui fut cause qu'après les précautions nécessaires à 
ma sûreté, je lui fis toutes les courtoisies qu'il m'étoit 
possible, de sorte qu'il ne paroissoit point être pri- 
sonnier*. 

\&4\. 
M. de Maleissye^, gouverneur de Pignerol, nous 

1. C'est-à-dire : Je baillai un cheval. 

2. A propos de Tarrestation du comte d*Aglié, Monglat 
écrit ce qui suit (Mémoires, t. I, p. 338) : « Comme les peuples 
étoient naturellement portés au parti de leurs princes, qui 
décrioient la conduite de Madame leur belle-sœur, et publioient 
tout haut la trop grande privante que le comte d'Aglié avoit 
avec elle, le Roi et le Cardinal, voyant que les avis qu'ils lui en 
avoient donnés ne servoient de rien..., firent arrêter le comte 
Philippe et conduire au château de Vincennes. d Cf. également 
Richelieu, Testament politique ou Succincte narration.., du roi 
Louis XIII, t. XI, p. 340, coll. Petitot. Il est aussi fréquem- 
ment question de M. d'Aglié dans les Lettres, instructions,,, de 
Richelieu, éd. Avenel, t. V, p. 877, 904, et VII, 363, 540. Les 
instructions pour Tarrestation se trouvent dans la lettre au 
comte d'Harcourt, t. VII, p. 823, les détails sur Tarrestation, 
p. 840. On y a imprimé à tort Louvigny au lieu de Souvigny, 

3. Henri Martin, marquis de Maleissye, fils d'un gouverneur 

II 5 



66 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [4641 

ayant fait bonne chère le 2* [jour] de Tan 1644 *, je 
pris la route par la vallée de Pragelas et allai loger à 
Fenestrelle, de là à Briançon, à Embrun, Gap, Corps, 
Vizille^. Je passai à Grenoble, où M. le duc de Lesdi- 
guières^ me fit donner de ses gardes, et allai \og&r à 
Moirans, de là à Ârtas^, Lyon, d'où j'écrivis à la Cour 
le jour précisément que j'arriverois à Briare avec M. le 
comte d'Aglié, afin d'y recevoir les ordres de ce que 
j'aurois à faire. M. d'Alincourt me donna de ses gardes 
pour passer dans son gouvernement, suivant les ordres 
du Roi. J'en avois des semblables pour tous les gou- 
verneurs des provinces par où je devois passer ; mais je 
ne m'en servis pas, n'en ayant point besoin, parce que 
mon escorte étoit assez forte. Je louai des chevaux à 
Lyon pour tous et même pour porter les bardes de 
M. d'Âglié, et payai tout. 

Étant près de la poste de Bel-Air^ par delà Briare, 
le courrier que m'envoya M. de Chavigny, secrétaire 
d'État^, nous rencontra que nous parlions ensemble, 
M. d'Aglié et moi, et me demanda si j'étois M. de Sou- 
de la Capelle, gouyemeur des ville et citadelle de Pignerol 
en 1633, maréchal de camp en ld37, lieutenant général en 
1645, mourat en 1666. 

i. Leî^ de tan iôki, addition aatographe. 

2. Corps et Vizille, ch.-l. de cant., arr. de Grenoble. 

3. Charles de Blanchefort, sire de Créquy, duc de Lesdi- 
goières, époux de Madeleine de Bonne, était gendre du conné- 
table de Lesdiguières, décédé en 1626. 

4. Moirans, cant. de RItcs, arr. de Saint>Marcellin ; Artas, 
cant. de Saint- Jean-de-Boumay, arr. de Vienne, Isère. 

5. Bel-Air, comm. d'Arablov, cant. de Gien. 

6. Léon Bouthillier, comte de Chavigny et de BoBançois, 
secrétaire d*Éut et grand trésorier des Ordres do roi (lOOB- 
16S2}, époasa Anne Phélypeaux. Il était ils de Claude Boathil- 



1644] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 67 

vigny. Je lui dis qu'oui et pourquoi il désiroit savoir, 
en le tirant à part, m'en doutant bien. Il me dit que 
c'étoit pour me remettre des ordres du Roi, avec une 
lettre de M. de Chavigny. J'appris, par l'une et l'autre, 
que je devois aller, par Fontainebleau, Gorbeil, Ville- 
neuve-Saint-Georges* et Gharenton, conduire le comte 
Philippe au château de Vincennes* et le remettre à 
celui qui commandoit, lequel en ayant fait avertir, il 
m'envoya ouvrir la porte du parc du côté de Gharen- 
ton, par où je me rendis au château, où je lui remis 
le comte Philippe, et m'en allai trouver M. de Ghavi- 
gny, qui me présenta à M. le Gardinal, et en après au 
Roi, qui fut satisfait de ma conduite. Quelques-uns 
disoient que la cause de la détention de M. le comte 
Philippe étoit parce qu'il s'étoit opposé, dans le con- 
seil de Madame Royale, de remettre Montmélian au 
Roi, parce que son frère en étoit gouverneur. D'autres 
croyoient que c'étoit pour donner satisfaction à Mes- 
sieurs les princes de Savoie, avec lesquels on avoit 
commencé un traité qui s'acheva en après. 

Quoi qu'il en soit, je fus parfaitement bien reçu du 
Roi, de Son Éminence et de tous Messieurs les 
ministres, spécialement de M. de Noyers^, qui me dit 
qu'il avoit ordre de me bailler un brevet de pension 

lier, seigneur de Pont-sur-Seine, secrétaire d'État et surinten- 
dant des Finances. 

1. Villeneuve-Saint-Georges, cant. de Boissy- Saint-Léger, 
arr. de Corbeil, Seine-et-Oise. 

2. Le château ou plutôt le donjon de Vincennes, depuis 
Louis XI, n'avait pas cessé d'être prison d'État. 

3. François Subiet, sieur de Noyers, baron de Dangu, surin- 
tendant des bâtiments, intendant des finances, secrétaire d'État 
en 1636, mort en 1645. 



68 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1641 

de deux mille livres, et une ordonnance de les recevoir 
comptant, conmie je fis^. Il me bailla aussi dix-sept 
commissions en blanc, pour dix-sept compagnies de 
mon régiment, ne m'ayant gardé que trois du régiment 
de la Rochette que le Roi m'avoit donné, avec les 
ordres de l'argent et des routes pour aller à Quérasque ; 
et, parce que je n'étois pas bien assuré que tous les 
capitaines fissent leurs compagnies si fortes qu'ils 
étoient obligés, je fis faire quatre recrues à mes dépens 
pour suppléer au défaut qui pouvoit arriver. Cette pré- 
caution ne fut pas inutile, parce que Saint-Vivien, 
neveu [de] feu M. de la Rochette, qui étoit en assez 
bonne réputation jusques alors, n'a point paru depuis 
qu'il reçut l'argent pour lever sa compagnie, et que 
Lalanne, quoiqu'estimé honune de service parmi les 
troupes de Son Altesse Royale, où il avoit demeuré 
longtemps, ne se rendit point à sa compagnie. Il y 
envoya seulement un lieutenant, avec dix ou douze 
soldats. Je leur fis bien faire le procès à tous deux; 
mais, au lieu de m'attacher à le faire exécuter, je ne 
pensai qu'au plus pressé pour le service du Roi. Je 
donnai donc lesdites deux compagnies à MM. d'Ho- 
son et de Gervais, avec les soldats que j'avois 
levés à mon particulier, et, comme je vis que 
M. Speaute, de Grenoble, avoit une maladie qui l'em- 
pêchoit de pouvoir servir, je le disposai à quitter et 
baillai sa compagnie à M. de Brunières, que j'avois vu 

1. On trouve aux Archives nationales (P2682, Plumitif de la 
Chambre des comptes, années 1641-1643) : « De Gaignières; 
pension de 2,000 livres pour Jean de Gaignières, sieur de Sou- 
vigny, aide de camp es armées du Roy, à prendre à TÉpargne. » 
Vérifié en la Chambre des comptes le 26 février 1641. 



1641] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 69 

servir dans le régiment de Sault avec honneur et 
estime. Ce changement me coûta deux cents livres que 
je baillai de bon cœur. 

Ayant été trouvé le Roi à Chantilly, il me demanda 
exactement ce que je savois du comte Philippe, 
Sa Majesté disant qu'il me vouloit faire du bien. M. de 
Cinq-Mars* étant survenu là-dessus, Sa Majesté parla 
plus haut et plus indifféremment, me demanda les par- 
ticularités de mon voyage et s'il n'étoit pas vrai que le 
comte Philippe jouoit bien du violon. Je répondis que 
je l'avois bien remarqué à Tarare 2, où les violons du 
lieu nous ayant donné des aubades, pendant qu'ils 
allèrent boire le comte Philippe prit un violon, et 
Rousseau, valet de chambre de Son Altesse Royale, un 
autre, les portes fermées. Les joueurs de violon du lieu 
et plusieurs personnes, qui s'étoient assemblées au 
bruit, furent étonnées d'entendre si bien jouer : t Eh 
bien ! dit^ le Roi à M. de Cinq-Mars, ne vous l'ai-je pas 
dit? > Après cela, M. de Cinq-Mars m'amena dîner avec 
lui. M. de Vaillac* s'y trouva aussi, et un autre. M. de 

1. Henri Coi£Qer, dit Ruzé d'E£Qat, marquis de Cinq-Mars, 
deuxième fils d'Antoine Coiffier, dît Ruzé, marquis d'Effîat, 
maréchal de France, et de Marie de Fourcy (1620-1642), grand 
maître de la garde-robe du Roi, grand écuyer de France, fut 
décapité à Lyon Tannée suivante. 

2. Tarare, ch.-l. de cant., arr. de Villefranche, Rhône. 

3. Il y a dans le texte : ce dit. 

4. M. de Vaillac, mestre de camp, fut tué au siège de Lérida 
en 1646. Il peut aussi s*agir ici de son fils Jean-Paul Ricard 
de Gourdon de Genouillac, comte de Vaillac (1621-1681), mestre 
de camp à la mort de son père, maréchal de camp en 1650, 
lieutenant général en 1655, premier écuyer de Monsieur en 
1656, chevalier des Ordres du roi, chevalier d'honneur de la 
duchesse d'Orléans. 



70 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1641 

Cinq-Mars nous servit tous trois de tout ce qu'il y eut 
sur la table, excepté d'une langue de chevreau que le 
Roi lui envoya. 

Sa Majesté, m'ayant donné un brevet de maître 
d'hôtel*, ne voulut point que je prêtasse le ser^ 
ment entre les mains de M. le comte de Soissons, 
grand maître de France^, qui étoit pour lors à Sedan 
et me donna un autre brevet de dispense de serment, 
attendu que Sa Majesté me renvoyoit promptement 
delà les monts. 

Je pris congé du Roi, de Son Éminence et de Mes- 
sieurs les ministres environ le 1 5® mars, et allai rendre 
mes devoirs à Monsieur mon père et à Madame ma 
mère, qui m'en témoignèrent beaucoup de joie, ayant 
demeuré plus de cinq ans sans l'honneur de les voir. 
J'ai remis à Monsieur mon père la sonune que feu M. de 
Beauregard, mon oncle, lui avoit léguée par son tes- 
tament que j'avois retirée de M. Bay^, de Lyon, avec 
celle qu'il me devoit qu'il lui avoit baillée à garder, et, 
après avoir demeuré environ quinze jours avec eux et 
reçu la bénédiction de mon père, qui fut pour la der- 
nière fois, ils me donnèrent congé de retourner à mon 
gouvernement; mais ce ne fut pas sans répandre bien 
des larmes à mon départ. J'eus bien de la peine à m'en 

1. Voir, à l'Appendice, 3* volume, les détails sur le service 
de maître d*hôtel du Roi. 

2. Louis de Bourbon, comte de Soissons (1604-1641), fils de 
Charles de Bourbon, comte de Soissons, et d'Anne, comtesse 
de Montafié, lieutenant général, conspira avec Cinq-Mars et fut 
tué au combat de la Marfée, le 6 juillet de la même année, 
sans avoir été marié. 

3. M. Bay pouvait être le père de Louis Bay de Caris, de 
Lyon, écuyer, secrétaire du roi. 



1641] MÉMOIRES DB SOUVIGNY. 71 

consoler jusques à Lyon, où je reçus l'argent des com- 
pagnies de mon régiment et, à Grenoble, les routes de 
M. le duc de Lesdiguières pour le Daupbiné. 

En ce temps-là, j'étois sollicité par une personne de 
qualité et de mérite que j'honorois bien fort, d'épouser 
sa nièce, personne de vertu et de beauté. Je l'aurois 
tenu à grand bonheur si mon inclination m'y avoit 
porté et que Monsieur mon père, qui me vouloit retirer 
auprès de lui et avoit en main un parti considérable 
pour moi, y eût voulu consentir. Cela n'étant pas, je 
dis ma pensée à M. de la Garde du Mas^, mon fidèle 
ami, que je priai de m'en débarrasser le plus civilement 
qu'il se pourroit faire, m'excusant sur ce que j'étois 
pressé et n'avois pas le temps d'avoir le consentement 
de Monsieur mon père. La chose étant faite le [moins] 
mal qu'il nous fût possible, je ne songeois plus qu'à 
faire de bonnes troupes et à passer les monts, lorsque 
M. de la Garde du Mas me dit tant de bien des rares 
vertus de M"® Anne du ChoP, nièce de M. l'archevêque 
de Vienne^, qu'il m'engagea à la rechercher. Si les 

1. M. de la Garde, dont la seigneurie de la Garde du Mas 
passa par alliance à la maison de Simiane, était, en 1638, capi- 
taine au régiment d'Auvergne, et avait alors pour enseigne 
Claude de Trocezard, qui devint beau-frère de Souvigny. Voy. 
ci-dessous, p. 73. 

2. Anne du Chol, baptisée à Longes le 14 août 1622, décédée 
à Lyon le 6 mars 1659, fille de Claude, seigneur de la Jurary, 
de la Combe et de la maison forte de Longes, écuyer, et de Louise 
de Villars. 

3. Pierre de Villars, éyêque d'Éphèse, archevêque de Vienne 
(1626-1662), frère de Louise de Villars; voir note suivante. 
Cf., sur l'origine de la famille de Villars, Histoire et généa- 
logie de la famille de Villars, par H. de Terrebasse, manus- 



72 MâMOIRES DB SOUYIGNY. [1641 

discours de M. de la Garde m'en rendirent amoureux, 
je le ftis bien davantage quand je reconnus qu'il ne 
Tavoit pas assez dignement louée. Après qu'il eût [fait] 
agréer ma recherche, par l'avis de Madame sa mère*, 
de M. l'archevêque de Vienne et de M. de Villars*, ses 
oncles, dans dix ou douze jours notre mariage fut 
conclu avec notre grande satisfaction et [celle] de toute 
la famille. 

J'ai laissé à M. de la Garde du Mas le soin de faire 
dresser les articles de notre contrat de mariage, après 
avoir fait entendre que la personne de ma maltresse 
m'étoit plus chère que tous les biens du monde, cpie 
je n'avois qu'une chose à leur demander, qui étoit de 
faire en sorte que notre contrat fût si bien expliqué 
qu'il n'y eût aucune matière de procès, que je ne 
voulois rien avoir à faire avec toute la parenté que les 
servir : t Vous n'aurez rien à craindre pour cela, ce 
me dit-on, d'autant que la mère, en faveur du mariage, 
donne ses biens à sa fille, se réservant seulement une 
pension viagère que tous ses frères et sœurs lui 
donnent, aussi tous les biens qu'ils peuvent prétendre 

crite, et Tîntroduction aux Mémoires du maréchal de VUlarSy 
publiés par le marquis de Vogiié, ainsi que le Tableau généa- 
logique, t. VI, p. 168 du même ouvrage. 

1. Louise de Villars, fille de Claude IV de Villars et de 
Jeanne de Fay-Virieu, épousa : 1^ en 1597, Christophe Harenc, 
seigneur de la Condamine et de Trocezard, dont elle eut quatre 
fils et trois filles; 2'' Claude du Chol, fils de Claude et de 
Gabrielle de la Forest, d'où une fille unique, Anne du Chol, 
dame de Souvigny. 

2. Claude V de Villars, baron de Masclas, frère de Louise 
de Villars, fut grand-père du maréchal de Villars et mourut 
en 1662. 



i64i] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 73 

de l'hoirie de leur père*. > Je ne m'informai pas autre- 
ment, sinon que lesdits biens consistoient en la maison 
de Trocezard*, rente noble, et neuf domaines en dépen- 
dant qui étoient en décret^, et la maison forte de 
Longes^, rentes nobles et domaines en dépendant qui 
appartenoient à ma maîtresse à son particulier, conune 
étant de la succession de feu noble Claude du Ghol, 
son père, duquel elle étoit fille unique. Lesdits biens 
nous ayant été donnés par notre contrat de mariage à 
condition que je paierois vingt-quatre mille livres des 
dettes dont ils étoient chargés, M. Melchior Harenc 
de la Gondamine, doyen de l'église de Saint-Pierre de 
Vienne, et M. Nicolas Harenc de la Gondamine, frères 
utérins de ma maîtresse, fils de feu M. de Trocezard, 
auquel M"® Louise de Villars, ma belle-mère, avoit été 
mariée en premières noces, agréèrent et approuvèrent 
ladite donation des biens de leur père et la signèrent. 
M. l'archevêque de Vienne fit pareille donation pour 
M. Glande de Trocezard, capitaine au régiment d'Au- 
vergne, absent, lesquelles donations ils ont tous du 
depuis ratifiées. Mondit sieur l'archevêque fit la dona- 
tion de la mère, sa sœur, en vertu de sa procuration, 
et de plus donna à ma maîtresse la part et portion de 
noble Jacques Harenc de la Gondamine, aîné des 
enfants de Trocezard, selon le transport qu'il lui en 

1. Christophe Harenc, seigneur de la Gondamine et de Tro- 
cezard, fils d'André et de Michelle de Fay. 

2. Aujourd'hui Trois-Césars, comm. de Marcenod, cant. de 
Saint-Galmier, arr. de Saint-Etienne, Loire; c'était alors une 
seigneurie de la paroisse de Saint-Christophe-en-Jarrez. 

3. C'est-à-dire : qui étaient hypothéqués et devaient être 
vendus pour être libérés d'hypothèques. 

4. Longes, comm. du cant. de Condrieu, arr. de Lyon. 



74 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1641 

avoit passé, et lui donna aussi tous les droits qu^avoient 
les filles de TrocezardS auxquelles il avoit baillé de 
quoi se faire religieuses, de sorte qu'il sembloit qu'il 
n'y avoit rien à dire. 

Mais il n'étoit pas raisonnable que je n'eusse quelque 
petit déplaisir, pour modérer la paix et le plus grand 
bonheur qui me pouvoit arriver au monde d'épouser 
une personne d'un mérite et d'une si rare vertu, dont 
je ne saurois assez dignement parler. Notre contrat 
étant signé, je fus averti du dessein des ennemis d'at- 
taquer Quérasque, ce qui m'obligea de faire trouver 
bon à ma maîtresse et à toute la parenté de différer 
notre mariage, afin de m'en aller jeter promptement 
dans Quérasque pour me défendre; ce qui ayant été 
approuvé de tous, je fis sur moi-même une violence 
extrême en préférant le service du Roi à mon amour, 
et, m'étant rendu en diligence à Quérasque, je conver- 
tis tous mes soins à mettre la place en bon état et for- 
tifier mon régiment, qui étoit resté seul avec ma com- 
pagnie de carabins, M. le comte d'Harcourt en ayant 
retiré toutes les autres troupes. Il me fit espérer cinq 
cents hommes de renfort. 

Au lieu de me payer de capitaine de carabins de 
mon quartier d'hiver, qui étoit bien étabU en des 
terres proches de Quérasque, mon lieutenant me pré- 
senta une liste de la dépense qu'il avoit faite pour la 
maintenir*, n'ayant eu aucune subsistance des quartiers 
que l'on lui avoit donnés à Monbarquier^ et à 

1. Louise, religieuse à Feurs; Antoinette; et Gabrielle, qui 
épousa Antoine Baronnat, sieur de Soleymieu. 

2. C'est-à-dire : maintenir ma compagnie de carabins. 

3. MombarcarOy arr. de Mondovi^ prov. de Coni. 



1641] MÉMOIBES DE SOUVIGNY. 75 

Bagliasque^, dans les Langues, au delà de Mulassan^, 
et de Robin^, qui tenoient pour les ennemis; de sorte 
qu'au lieu de Targent qui m'étoit dû, il m'en fallut 
rendre ce qui avoit été avancé à ma compagnie, et 
bailler de l'argent pour la faire subsister, parce qu'elle 
étoit fort bonne, composée des sergents et caporaux 
qui avoient été réformés à Quérasque. Je crois pour^ 
tant que ce fut la faute de mon lieutenant, auquel on 
auroit maintenu mes quartiers ou donné d'autres, 
d'autant que M. le cardinal Mazarin, me donnant des 
ordres particuliers de la Cour pour la détention du 
comte Philippe, me fit l'honneur de me dire qu'il se 
vouloit charger de ce que j'aurois à faire en Piémont, 
auquel je répondis que je n'avois point d'autre affaire 
que de faire subsister ma compagnie de carabins dans 
ses quartiers, ce qu'il me promit [de] faire; mais il ne 
me l'a pas obtenu faute d'avoir été averti. 

Lorscpie M. le comte d'Harcourt s'achemina pour 
aller assiéger Coni, il me promit encore cinq cents 
hommes, quand il en auroit fait la circonvallation, 
dont mon frère de Champfort, qui y commandoit l'ar- 
tillerie, l'ayant ressouvenu et instamment supplié, n'en 
put obtenir autre chose sinon qu'il enverroit le marquis 
Ville, avec la cavalerie et quelques mousquetaires com- 
mandés, au-devant des ennemis qui couvrirent ma 
place. Effectivement, il m'envoya deux compagnies de 
carabins, savoir celle de Santus et de Rat. 

Le i 8 d'août 1 641 , j'eus plusieurs avis, spécialement 

1. Bossolasco, arr. d'Albe. 

2. Murazzano, arr. de Mondovi. 

3. Roddino, arr. d'Albe. 



76 MÉMOIRES DB SOUVI6NT. [!64i 

du parti envoyé à Céiîsoles^, que M. le prince Thcmias 
de Savoie avoit joint son armée et œlle de M. le prince 
Maurice, son frère, à celle du roi d'Espagne, dont il avoit 
détaché cinq mille cinq cents chevaux et quatre mille 
mousquetaires, sans canons ni bagages, mais avec 
quantité d'armes de main, pétards et échelles, haches, 
pics à roc et autres instruments d'attaque, faisant courre 
le bruit que c'étoit pour secourir Coni. Sa feinte marche 
m'auroit pu surprendre si je n'avois bien su qu'il 
lui étoit impossible de secourir Coni, et [je] fus d'au- 
tant plus persuadé qu'il ne pouvoit avoir autre motif 
que d'attaquer Quérasque, parce qu'il ne pouvoit faire 
prise plus considérable ni qui lui donnât plus de con- 
solation de la perte de Coni, qu'il n'y avoit nulle appa- 
rence qu'il fit aucune tentative sur Albe, Carmagnole, 
Saviglian et Fossan, dont les garnisons étoient extraor- 
dinairement fortes. 

n n'y avoit dans Quérasque que les deux dites com- 
pagnies des carabins et la mienne et mon régiment 
d'infanterie, dont il restoit environ quatre cents 
honunes sur les armes, le reste étant malade ou en 
garde dans les châteaux de Montèche, Pollenzo et 
Sainte- Victoire*, la place si grande qu'il y falloit dix- 
huit corps de garde, et en si mauvais état que les for- 
tifications conunencées étoient autant de logements à 
favoriser les attaques des gens de main, les fraises et 
palissades pourries et le terrain graveleux. Les bastions 
et courtines s'étant écroulés, les couches de fascines 

1. Ceresole d*Alba, arr. d*Albe. 

2. Monticello, Santa-Vittoria et Pollenzo, villages au nord du 
Tanaro, entre Cherasco et Albe, arr. d'Albe, prov. de Coni. 



4641] MÉMOmSS DE SOUYIGNY. 77 

étoient autant de degrés pour y monter, et, outre* tous 
ces manquements, il y avoit à craindre du dedans, 
parce que plusieurs habitants, officiers dans les troupes 
de M. le prince Thomas, soUicitoient secrètement leurs 
parents et amis de soulever le peuple contre la garni- 
son de Quérasque, [et de] se rendre maîtres de quelque 
poste pour le recevoir dans la ville, à l'exemple de 
plusieurs autres lieux où il avoit été bien reçu. 

Ces raisons et plusieurs autres m'ayant fait croire 
que je n'a vois point de temps à perdre, je départis les 
portes aux dix-neuf compagnies de mon régiment 
dans la ville et au dehors, la mienne étant dans le 
château. Je redonnai les armes aux habitants que 
j'avois désarmés par ordre du Roi, et divisai en quatre 
compagnies ceux de l'âge depuis quinze ans jusqu'à 
soixante, et mis à leur tète les sieurs Secondin, Bocca, 
Fogliaco. Je donnai rendez-vous à la noblesse de la 
ville au bastion del Garin et, après une belle exhorta- 
tion de bien servir le Roi, Son Altesse Royale leur 
prince souverain. Madame Royale, sœur de Sa Majesté, 
tutrice et régente de l'État, en cette importante occa- 
sion où il s'agissoit de la conservation de leurs privi- 
lèges, de leurs biens, de leurs vies, de l'honneur de 
leurs femmes et filles, et qu'ils m'eurent promis de 
bien faire leur devoir, je les envoyai séparément en 
divers postes, mêlant partout les habitants avec les 
gens de guerre. 

Je divisai les trois compagnies des carabins en six 
brigades, savoir deux en dehors, deux à la Place 
d'armes, dont l'une devoit faire incessanunent 

1. Il y a dans le texte : et qu'outre. 



78 MÉMOIBES DE SOUVIGNY. [1641 

patrouille par les nies pour empèdier qudque secrète 
assemblée, l'autre demairant ferme à la Place d'armes 
avec les cent hommes de pied divisés en quatre pelo- 
tons, pour secourir où il seroit de besoin. Les deux 
autres brigades de carabins, avec chacune un trom- 
pette, eurent ordre de faire continuellement ronde 
croisée entre les murailles et les maisons de la ville, — 
où la distance est si grande que Ton y peut marcher en 
escadron et mettre pied à terre où les ennemis auroient 
fait brèche ou [pu] entrer dans la place par escalade, — 
et se servir des armes de main que je fis mettre à cette 
intention. Je fis charger toutes les pièces de cartoudies 
à balles de mousquet et pointer, de sorte qu'elles 
pussent raser et défendre les courtines et faces des 
bastions. 

Je fis couper la grande allée de mûriers, depuis la 
porte Narsole^ jusqu'à la chapelle Saint-Jacques, où 
les ennemis se pouvoient mettre à couvert, et des 
branches desdits mûriers, qui étoient fortes, je fis faire 
une haie dans le fossé pour suppléer au défaut des 
mauvaises palissades, prendre toutes les charrettes qui 
étoient dans la ville, avec des pièces de bois pour bar- 
ricader en dedans. A l'Ëspade *, dont la muraille en plu- 
sieurs lieux est bâtie avec des gros cailloux qui ne font 
aucune liaison, sans aucun flanc, la tenaille que j'avois 
commencée devant n'étant pas en bonne défense, je ne 
mis qu'un sergent et dix mousquetaires avec ordre de 
se retirer après leur première salve. Je fis condanmer 

i. Le village de Narzole est à quinze kilomètres au sud de 
Cherasco. 

2. Espade semble avoir été mis là pour Esplanade, terrain 
vide compris entre la citadelle et les maisons de la ville. 



i64i] MÉMOIRES DE S0UVI6NT. 79 

et terrasser les portes Saint-Martin et de Cervières*, 
mettre trois cents mousquets chargés et trois cents 
piques de réserve, et autant de bandoulières garnies, 
avec poudre, balles et mèches, tant à la Place d'armes 
qu'aux autres postes, pour s'en servir au besoin, fermer 
les églises et couvents, et défendre aux supérieurs d'y 
recevoir d'autres personnes que les vieux honmies et 
vieilles femmes et enfants que j'y avois fait retirer, et, 
pour me servir de tout en cette occasion, je disposai 
les dames et autres femmes de la ville à faire des bri- 
gades entre elles pour porter des pierres aux postes 
où étoient leurs parents, et du vin pour les rafraîchir. 
[Je] fis mettre du feu, des lumières aux fenêtres, et 
observer silence partout, [porter] des pots à feu et gre- 
nades aux endroits où la muraille étoit mal flanquée, 
donnai ordre à M. de Joux, lieutenant de Roi, de 
prendre garde au dedans de la ville, et à M. de Rives, 
major, au dehors, et me réservai de me trouver par- 
tout où il seroit nécessaire. 

Les ordres susdits ayant été promptement et ponc- 
tuellement observés, le 20® de ce mois 1 641 , à l'entrée 
de la nuit, les sieurs Barthélémy Rat, capitaine de 
carabins, et le sieur de la Melue, mon lieutenant, me 
rapportèrent qu'ils avoient combattu quelque temps 
contre l'avant-garde des ennemis au passage de la 
Sture, àCervières, trois milles au-dessus de Quérasque, 
dont ils amenèrent quelques prisonniers, entre autres 
un garde de M. le prince Thomas, qui dirent tous 
qu'ils nous venoient attaquer, et, comme ils se mettoient 

1. On trouve, à la Bibliothèque nationale, un plan de Che- 
rasco à cette époque, Cabinet des estampes. 



80 MÉMOIRES DE S0UVI6NT. [1641 

en bataille à la vue et hors de la portée du canon de la 
place, je fis mettre le feu à la cassine du médecin 
Moret pour les empêcher de s'en prévaloir, et me servir 
de la clarté du feu du fourrage dont elle étoit pleine 
pour mieux voir dans le fond du vallon, au-dessous du 
bastion de Garin. [Je] défendis aux canonniers de ne 
point mettre le feu à leurs pièces, et aux mousquetaires 
de ne point tirer, que les ennemis ne fussent au pied 
des murailles ou attachés aux palissades, ce qui fiit 
exécuté de telle sorte qu'il demeura sur la place du 
premier salut la plupart de ceux qui commencèrent le 
combat. En même temps, je fis faire de grands cris de 
Vive le Roi! aux bastions du dehors et aux portes de 
toute la ville pour animer davantage les soldats et 
habitants. 

En suite de quoi, les corps ennemis qui dévoient 
soutenir la première [attaque] donnèrent aux bastions 
et courtines de Saint-Jacques, de Son Altesse Royale 
et de Madame Royale, à une fausse porte du château, 
à la courtine d'entre le château et la porte Saint- 
Martin, entre la porte Saint-Martin et l'Espade, à TEs- 
pade où ils se rendirent maîtres de la tenaille et per- 
cèrent la muraille, entre l'Espade et Relvédère, entre 
Relvédère et la porte Cervières, à la porte Cervières et 
le Vallon, où l'on avoit commencé une demi-lune, et 
entre le bastion Sainte-Marguerite et le Garin; et, 
ayant posé en divers lieux plus de cinquante échelles, 
le combat fut opiniâtre. Plus de trois heures en après, 
ils furent finalement repoussés de tous côtés, à quoi 
contribua beaucoup la bonne intelligence que j'avois 
établie entre la garnison et les habitants, qui combat- 
toient conjointement ensemble avec union et génère- 



1641] MÉMOIRES DE S0UVI6NT. 81 

site, si bien qu'étant secourus par la cavalerie qui met- 
toit pied à terre et les corps d'infanterie de réserve, 
non seulement ils défendirent les brèches, mais encore 
les fermèrent à la présence des ennemis avec des char- 
rettes et pièces de bois qui avoient été préparées à 
cet effet; et [les assaillants] furent contraints d'aban- 
donner le pied de la muraille par les pots à feu et gre- 
nades. Il n'en restoit plus que quelques-uns entre 
l'Espade et la porte Saint-Martin, qui ne pouvoient être 
vus d'aucun flanc. Je fis sortir sur eux vingt-cinq cara- 
bins, armés de hallebardes, qui les en délogèrent. 
Alors, les ennemis voyant paroître la pointe du jour, 
ils se retirèrent à la faveur de leur cavalerie, laissant au 
pied de nos murailles et dans nos fossés quantité de 
morts et de blessés avec leurs armes, pétards, échelles 
et autres instruments d'attaque; et s'étant mis en 
bataille à la plaine d'entre Quérasque et Bène, où 
M. le prince Thomas tint conseil avec les marquis de 
Caracène*, deBagnascoetDon Maurice, [pour] savoir 
s'ils dévoient redonner ; et, comme nous étions pré- 
parés à les bien recevoir, il vint un trompette qui 
demanda à me parler de sa part, auquel je ne fis point 
d'autre réponse, sinon qu'il se retirât promptement 
ou qu'autrement je lui ferois tirer, estimant que je ne 
devois avoir aucune communication avec les ennemis 
tant qu'ils seroient en bataille à la vue de la place, et 
d'autant plus que cela pouvoit faire un mauvais effet 
envers les habitants, qui avoient de leurs parents et 
amis parmi eux. C'est pourquoi je renvoyai ce trom- 

1. Don Luis de Benavidès, marquis de Caracena, devint gou- 
verneur du Milanais en 1648 et des Flandres en 1659, puis 
maréchal de Castille et conseiller d'État; il mourut en 1668. 
n 6 



82 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1641 

pette promptement, et, étant retourné à M. le prince 
Thomas, il fit défiler son armée par le même chemin 
qu'ils étoient venus, emmenant avec eux soixante-ei- 
dix charrettes, qui étoient chargées des corps de plu- 
sieurs capitaines, officiers, cavaliers et soldats blessés. 
L'on fit état qu'ils ont perdu plus de neuf cents 
honmies en cette occasion de morts et blessés, et nous 
le sieur Barthélémy Rat, de qui on ne sauroit assez 
estimer la valeur*, environ vingt-cinq soldats, trois 
habitants, et cinquante de blessés. 

Et comme M. le prince Thomas se fut retiré à Bra* 
avec son armée, à la réserve de deux mille chevaux 
qu'il laissa à la plaine, entre Quérasque et Bène, je 
baillai le meilleur de mes chevaux au sieur de Saint- 
Orange^, pour passer à travers les deux mille des enne- 
mis, et aller avertir M. le comte d'Harcourt, lequel, 
ayant été bien informé de ce qui s'étoit passé et de 
l'état auquel nous étions, fit détacher incontinent après 
trois cents chevaux et cinq cents honmies de pied pour 
se jeter dans Quérasque, et en donna la copduite à 
M. de la Motte, mon frère, capitaine au régiment d'Au- 
vergne, avec M. de Bessèges. 

Cependant, je fis chanter le Te Deumy pour rendre 

1. a Le sieur Barthélémy Rat, capitaine de carabins, après 
avoir fait des merveilles pour la défense de cette place qui 
estoit le lieu de sa naissance, fut tué d'une mousquetade par 
un trou que les ennemis avoient fait à la muraille, d*où il 
les chassa plusieurs fois, Tépée à la main » [G<izette de France^ 
année 1641, p. 627). 

2. Bra, arr. d*Albe, prov. de Coni. 

3. Le sieur de Saint-Orange fut blessé, au mois de novembre 
de la même année, au siège de Tortone (Gazette de France^ 
année 1641, p. 1176). 



i64i] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 83 

grâces à Dieu de notre victoire ; mais je ne m'amusai 
pas tant à la cérémonie des feux de joie, qu'après 
avoir donné ordre de panser les blessés, je ne fis 
promptement réparer les brèches et nous mettre en 
état de soutenir d'autres assauts, ne doutant pas que 
M. le prince Thomas ne revînt nous attaquer, quand le 
reste de son armée l'auroit joint, si nous n'étions 
secourus; à quoi je ne voyois point d'apparence, 
sachant bien que M. le comte d'Harcourt ne le pouvoit 
faire sans lever le siège de Goni, et que les cinq cents 
hommes de pied et les trois cents chevaux, comman- 
dés par M. de la Motte, mon frère, et M. de Bessèges, 
— que j'avois avis que M. le comte d'Harcourt avoit 
détachés pour me secourir, — ne pourroient passer. 
Ils servirent pourtant utilement lorsqu'ils tentèrent le 
passage, parce qu'ils obligèrent les ennemis à mettre 
ensemble leurs deux mille chevaux pour s'y opposer 
du côté de Bène, [et] lever la garde du côté d'Albe, 
d'où M. Renat Royer\ gouverneur de la ville, avoit 
conmiandé M. de Morges, capitaine au régiment de la 
Tour 2, avec cent hommes guidés par le prieur de Ver- 
dun, qui se mit à leur tête pour l'afiFection qu'il avoit 
pour moi, lesquels entrèrent dans Quérasque sans dif- 
ficulté. 

Pendant les quatre jours que M. le prince Thomas 
séjourna à Bra et que Quérasque se trouva investi, je 
fus averti que ceux de la ville qui étoient dans l'ar- 
mée, continuoient à solliciter et séduire leurs parents 

1. Le comte Renato Roero. 

2. Le régiment de la Tour, levé en 1628 par Philippe de 
Torcy, marquis de la Tour, fut donné, en 1652, à Jean de 
Schulemberg, comte de Montdejeu, et licencié en 1668. 



84 MÉMOIRES DE S0UVI6NY. [1641 

et amis pour leur livrer quelque poste, ofib*ant de 
grandes récompenses, ou du moins qu'ils se retirassent 
dans les églises, parce qu'il n'y auroit point de quar- 
tier pour ceux qui seroient trouvés les armes à la main. 
Je dissipai bientôt non seulement cette pratique, mais 
je persuadai encore par mes discours tout le peuple à 
se bien défendre, leur faisant entendre que M. le mar- 
quis de Ville* avoit été détaché de l'armée de M. le 
comte d'Harcourt avec toute la cavalerie, mais qu'il 
ne paroitroit point que celle des ennemis ne fût 
derechef engagée à une nouvelle attaque, afin de les 
tailler en pièces, si bien que nous n'avions qu'à soute- 
nir le premier état pour participer à la gloire de cette 
entière victoire. Ainsi il ne fallut pas grands discours 
à ce peuple, qui étoit affectionné pour moi, à le per^ 
suader de bien faire. 

M. le prince Thomas, ayant augmenté son armée de 
quelques compagnies d'ordonnance de Piémont et des 
milices de Bra, Sanfré, Sommarive del Bosque, Gara- 
magne, Gavalinesnes et Raconis^, donna ses ordres 
pour retourner attaquer Quérasque et fit reprendre à 
son armée le même chemin qu'elle avoit fait la pre- 
mière fois, savoir de Bra passer le gué de la Sture au 
même lieu, laissant néanmoins ceux qui dévoient faire 
l'attaque du côté de Bra vers les cassines de la Fresca. 

1. Ghiron Francesco Villa, marquis de Ciglione, gouverneur 
d'Asti, obtint en France des lettres de naturalité en 1648. 
Maréchal de camp la même année, lieutenant général en 1653 
au titre français, maréchal de camp général dans Tarmée de 
France et de Savoie, il mourut en 1670. 

2. Sanfre, Sommariva del Bosco, Garamagna, Cavallerleones, 
Racconigi sont des bourgs et villages groupés à une journée de 
marche au nord-ouest de Gherasco, arr. d'Albe. 



1641] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 85 

Pendant ce temps-là, j'employai le temps pour la con- 
servation de la place en réparant les brèches qu'ils 
avoient faites, raccommoder les fraises et palissades 
des bastions, à départir les postes des soldats et habi- 
bants, mettre l'artillerie en état, préparer feux d'arti- 
fice et toutes les choses qui pouvoient servir à la 
défense de ladite place, faisant entendre à un chacun 
qu'infailliblement nous serions secourus, quoique nous 
n'en avions pas de besoin, que j'avois mis un corps 
de réserve des cent hommes venus d'Albe et que nous 
étions assez forts sans cela, et fis faire les prières et 
crier Vive le Roi! partout. 

L'armée se trouvant sur la plaine au côté de Bène 
prête à donner, M. le prince Thomas envoya me som- 
mer pour la deuxième fois. Je répondis que je tien- 
drois à grand honneur qu'il nous voulût encore atta- 
quer, étant bien préparés à le recevoir, et, pour faire 
connoître ma résolution, je fis mettre le feu à deux 
cassines proches de nos murailles pour se servir de la 
lumière que donneroit le feu des fourrages dont elles 
étoient pleines, comme j'avois fait, à la première 
attaque, à celle du médecin Moret, d'autant que la lune 
ne devoit [se] lever qu'à deux heures de nuit; ce qui 
fut de telle utilité que l'on vit toute la nuit aussi clair 
dans la place et dans le vallon qu'en plein midi. 

M. le prince Thomas, ayant appris par son trompette 
que je ne voulois pas ouïr parler de capitulation, se 
résolut de faire un dernier effort pour emporter la 
place, espérant y réussir mieux que la première fois, 
d'autant plus qu'il avoit rassemblé toutes ses forces. 
Ainsi, le S4® août 1 641 , toutes ses troupes ayant ordre 
de ce qu'elles avoient à faire, il ne fit que donner le 



86 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [i64i 

signal de l'attaque générale, qui coramença incontinent 
après, savoir aux raêmes lieux et endroits qu'ils avoient 
fait la première fois. Avec des pinces et presses de 
fer, des pics à roc, [ils] posèrent plus de soixante 
échelles, firent sept brèches aux murailles, renver^ 
sèrent et arrachèrent la plupart des palissades et 
fraises, forcèrent la demi-lune de Beaulieu, et, comme 
ils se servirent de toutes leurs troupes pour redoubler 
leurs efforts et opiniàtrer le combat, je fus aussi con- 
traint de me servir de tous les petits corps que j'avois 
réservés. Ainsi il n'y avoit pas un officier, cavalier, 
soldat et habitant qui ne fût aux mains avec les enne- 
mis, en toutes les parties de la place. 

Les églises retentissoient des prières du clergé et 
des vœux des vieux hommes, vieilles fenmies et enfants 
pour le salut conmiun. La victoire demeura presque 
deux heures en balance, sans que l'on pût juger de quel 
côté elle inclineroit et avec d'autant plus de péril pour 
ceux du dedans que si, par malheur, un seul poste eût 
été forcé, tout se fût perdu, n'y ayant point de troupes 
à les soutenir. Dans cette extrémité, je fis porter les 
drapeaux qui étoient en mon logis dans le château, à 
l'insu de toute autre personne que de mon valet qui 
étoit fidèle, pour ne pas faire perdre courage à la 
défense de la ville, afin que, si j'y étois forcé, on les 
pût reprendre par le moyen du château où il y a une 
porte donnant en dehors. Cette précaution fut aussi 
inutile que secrète, parce que, finalement, les ennemis, 
se voyant repoussés de tous les côtés avec si grandes 
pertes, se rebutèrent, et, dès que le jour conmiença à 
paroître et que je voyois qu'ils abandonnoient quelques 
attaques, je me servois de ceux qui les défendoient 



1641] MÉMOIRES DE SOU VIGNY. 87 

pour aider leurs voisins et les chasser des autres 
postes, de sorte qu'avant que le soleil fût levé toutes 
les attaques furent abandonnées et les ennemis retirés 
à la plaine du côté de Bène, après avoir perdu quinze 
cents hommes à cette dernière attaque, quantité de 
personnes de qualité blessées, entre autres le marquis 
de Bagnasque, le comte de la Val d'Isère, M. Pascal, 
capitaine des gardes de M. le prince Thomas, qui 
ayant fait mettre pied à terre à toute la cavalerie, il 
s'est trouvé plus de six cents chevaux qui ont perdu 
leurs maîtres. 

Il est juste de dire ici la vérité et louer la valeur 
de tant de braves gens qui ont dignement servi le 
Roi en cette occasion; car outre que M. de Joux, 
lieutenant de Roi, s'acquitta dignement de sa charge 
dans la ville et M. de Rives, major, au dehors, M. de 
Trocezard, mon beau- frère, capitaine au régiment 
d'Auvergne, M. de Beaulieu, gentilhomme de M. le 
cardinal de Richelieu, ordonné aux fortifications, 
M. du Reliée, écuyer de M. le comte d'Harcourt, 
MM. d' Aimes, aide de camp, de Bussy, capitaine au 
régiment du Plessis, Saint -Aubin, capitaine dans 
Marolles, d'Austrain, Ueutenant de la mestre-de-camp 
de Nérestang, lesquels se trouvèrent dans les postes 
les plus pressés et, en donnant la mort à plusieurs des 
ennemis, ont recouvré la santé qu'ils avoient perdue à 
l'armée. Le sieur de Morges, qui étoit venu avec les cent 
hommes qu'il avoit conduits d'Albe, y témoigna son 
courage. Le sieur de la Jaconnière^ conmiandoit au bas- 



1. Le sieur de la Jaconnière commanda, Tannée suivante, 
dans Buby [Gazette, année 1642, p. 1174). 



88 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [!64i 

tion Saint-Jacques, assisté du sieur de Félix, son cou- 
sin, le sieur de Brunières au bastion de Madame, les 
sieurs de Bragard et de Marquet à celui de Son Altesse 
Royale, le sieur de la Rivière, lieutenant, au château, 
avec le sieur de la Grange, enseigne. Le sieur de 
Lumeau conunandoit à la porte de Saint-Martin, le 
sieur Moron à l'Espade, le sieur Falavière à la porte 
Cervières avec le sieur d'Armanville, et le sieur Ger- 
vais au Vallon. Tous, capitaines et officiers de mon 
régiment, se sont dignement acquittés de leurs 
charges. Les sieurs Santus, de la Melue, mon Ueute- 
nant, Saint-Orange, mon cornette, et les officiers des 
compagnies du comte Santus et Rat combattirent vail- 
lamment à la défense des brèches avec les officiers de 
mon régiment. Le colonel Rat avec ses firères Fran- 
çois et Vittorio, le sieur Salmatoris, mon hôte, le 
chevalier Brisio et autres de leurs famiUes, aflTection- 
nés à leur prince, ont bien servi aux bastions de 
dehors. Les sieurs Secondin, Bocca, Fogliaco, Bouget 
et Guerra, capitaines de la ville, ont agi avec beau- 
coup de vigueur en cette occasion et la plupart de la 
noblesse, entre autres le colonel Brunasio, les sieurs de 
Lunel, Carlo, Aurelio, Paul Rêne, Jouvenal, Gorsin, 
TaUan, le médecin Moret, spécialement le sieur Mori- 
cio Raquis, premier syndic, ses collègues, le lieute- 
nant Motta, dont le fils tua un capitaine allemand sur 
le bastion de Madame d'un coup de pique ^. 

1. On lit dans les Mémoires de Monglat, 1. 1, p. 334, coll. Peti- 
tot : a Durant ce siège, le prince Thomas fit une entreprise sur 
Quérasque, qu'il voulut emporter d'emblée, mais il fut si bien 
reçu par Souvigny, qui en étoit gouverneur, qu'il fut contraint 
de se retirer avec beaucoup de pertes le 21 d'août... H revint 



i64i] IfÉMOIRES DE SOUVIGNY. 89 

Nous avons d'autant plus de sujet de louer Dieu de 
cette dernière victoire que nous n'y avons perdu que 
le frère du comte Santus, son lieutenant, qui avoit 
beaucoup de mérite, vingt-huit soldats, cinq habitants, 
et environ cent de blessés. 

Et conrnie nous croyions avoir obtenu cette victoire 
de la bonté de Dieu par Tintercession de saint Louis, 
dont le jour de la fête comraençoit à paroître lorsque 
nous chassions les ennemis des brèches et autres lieux 
où ils s'étoient attachés, aussi, en reconnoissance de 
cette grâce, la conmiunauté de Quérasque a fait un 
vœu particulier à saint Louis d'en célébrer la fête à 
perpétuité*, et, pour leur faire paroître à tous, en géné- 
ral et en particulier, qu'ils dévoient avoir part aussi 
bien au triomphe qu'ils en avoient eu en ce combat et à 
la victoire, je pris le bras du premier syndic et lui fis 
mettre la main avec moi au flambeau qui alluma le 
feu de joie. En suite de quoi, nous allâmes ensemble au 
Te Deum, pendant que nos canons firent entendre aux 
environs de Quérasque que la valeur de la garnison 
et la fidélité de ses habitants la faisoient triompher sur 
toutes celles du Piémont, avec d'autant plus d'avan- 
ie 24 ; mais, après huit heures, ses gens furent si bien battus, 
etc.. D — La Gazette de France, année 1641, p. 625, a donné 
huit pages de récit détaillé sur les assauts de Quérasque, 
sous le titre : les Entreprises du prince Thomas y faillies sur 
les villes de Quérasque et Rosignan, dans t Italie.., On y trouve 
un éloge complet de Souvigny. Voy. aussi les Attaques de Qué- 
rasque , racontées dans le Mercure français, année 1641, p. 235- 
238. L'Appendice, 3^ vol., contiendra également des documents 
concernant ce fait de guerre. 

1. Souvigny fit ériger en reconnaissance une statue de saint 
Louis dans Téglise Saint-Dominique, à Quérasque, le 17 oc- 
tobre 1642. 



90 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1641 

tage qu'elle est Tunique de toutes celles qui ont été 
attaquées sans être prise ; aussi n'ai-je pas manqué à 
bien faire valoir leurs services, que Madame Royale a 
dignement et libéralement récompensés, en déchar- 
geant la conununauté de cent mille livres, gratifiant 
les particuliers qui se sont signalés en cette occasion 
par des bienfaits extraordinaires. Son Altesse Royale 
accorda aussi un don au médecin Moret sur la bar- 
rière de Quérasque, pour le dédommager de l'incendie 
de sa cassine, et fit un beau présent à celui qui lui porta 
cette bonne nouvelle. M. de Trocezard, mon beau- 
frère, en auroit eu aussi un considérable si son impa- 
tience ne l'eût porté à n'attendre pas la réponse de 
Madame Royale. 

 la retraite des ennemis, les Espagnols conunen- 
cèrent à se plaindre de M. le prince Thomas de leur 
avoir fait attaquer Quérasque. La mésintelligence dura 
entre eux, de sorte que, l'année d'après, M. le prince 
Thomas s'en sépara par le traité qu'il fit avec Madame 
Royale. Quant au siège de Goni, que M. le comte 
d'Harcourt avoit réduit à l'extrémité, le comte Vivalde, 
qui en étoit gouverneur et l'avoit été de Quérasque, 
voyant qu'il ne pou voit être secouru, fut contraint de 
se rendre^ . Je le vis sortir de Coni avec sa garnison, qui 
remit les clefs de la ville à M. le comte d'Harcourt, 
lequel m'avoit envoyé quérir pour me trouver à son 
triomphe. Quoique M. le comte Vivalde fût gouver^ 

1. Le 8 septembre. La prise de Coni marqua Téchec définitif 
de la révolte des princes de Savoie contre la régente. Ils ces- 
sèrent les hostilités et signèrent un accommodement définitif le 
14 juin 1642, et le cardinal Maurice épousa sa nièce^ sceur de 
Charles-Emmanuel II, le 14 août suivant. 



1641] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 91 

neur, le comte Brouille * ne laissoit pas d'avoir autant 
d'autorité que lui dans la ville, étant plus estimé des 
gens de guerre; aussi étoit-il homme de mérite. Je ne 
veux pas ternir sa réputation, quoiqu'il soit vrai 
qu'après cela M. le cardinal Mazarin l'attira au ser- 
vice du Roi, lui donna le régiment de Champagne, le 
gouvernement de la Bassée, commission de lieutenant 
général, dont il a servi, et a été un grand seigneur. 
Ainsi il a fait sa fortune, se faisant connoltre à la 
défense de Coni contre son prince souverain. Mais 
l'on peut dire pour sa justification que ce n'est pas par 
rébellion, qu'étant domestique de M. le prince Maurice 
de Savoie, nourri son page et en après capitaine 
de ses gardes, il semble qu'[il] ne pou voit faire 
autrement que de demeurer dans son parti. L'on peut 
dire aussi qu'il a bien et fidèlement servi le Roi, spé- 
cialement au siège de Bar^ et à celui de Valence, où il 
fut tué. 

Après avoir reçu des lettres du Roi, de Son Émi- 
nence et de Messieurs les ministres, qui me donnoient 
sujet d'espérer un gouvernement plus considérable que 
Quérasque, et de la satisfaction qu'avoit la Cour du 
service que j'y avois rendu, des lettres de louanges 
de M. le comte d'Harcourt et de M. Le Tellier, inten- 
dant de l'armée, et des officiers généraux qui y ser- 
voient, et, de Madame Royale, des témoignages de ses 
bontés de lui avoir conservé Quérasque, et plusieurs 
lettres de ses ministres et du premier président de 
Turin sur ce sujet^, je ne me trouvai point soulagé, 

1. Le comte Broglio, voy. p. 34. 

2. En décembre 1652. 

3. Voir quelques-unes de ces lettres à TAppendice. 



92 MÉMOIRES DE SOUYIGNY. [1641 

pour tout cela, de mon a£Qiction de la maladie de Mon- 
sieur mon père et du peu d'espérance d'avoir mon 
congé pour l'aller trouver et voir en après. 

Environ le 1 5* septembre 1 641 , j'appris avec une 
douleur indicible le décès de feu Monsieur mon père, 
qui étoit certainement l'un des meilleurs pères du 
monde, des plus soigneux en l'éducation de ses enfants, 
ayant eu la satisfaction de nous avoir tous nourris et 
élevés en l'âge d'honmie, et, comme j'étois l'aîné de 
sept frères, il m'appeloit toujours : < Mon fils », et mes 
autres frères : < Mon fils tel », et pendant sa maladie 
demandoit toujours : « Quand sera que mon fils vien- 
dra? » Pour le consoler, on lui disoit souvent que 
j'étois en chemin, et, conune il étoit à l'agonie, il dit : 
< Mon fils n'a garde de venir; il est en danger », et en 
après il ajouta que Dieu m'avoit délivré. Je crois que 
c'étoit au temps de la dernière attaque de Quérasque 
et qu'il l'a sue par révélation. Quoi qu'il en soit, Dieu 
l'appela alors. J'ai espérance à sa miséricorde qu'il 
est bien heureux, ayant été son fidèle serviteur, bon 
chrétien, catholique, apostolique et romain, et aux 
besoins du monde des plus charitables et bienfaisants, 
des plus heureux de son temps en son mariage, Diai 
lui ayant donné une fenmie selon son cœur, douée de 
vertus et de mérites extraordinaires, grâce à Dieu, 
heureuse en ses enfants et en l'amitié et Testime 
qu'avoient pour lui les plus honnêtes gens du pays. 

A la fin de ladite année 1 641 , ayant perdu l'espé- 
rance d'avoir mon congé pour aller accomplir mon 
mariage, j'en donnai avis à Madame ma maltresse et à 
ses parents, lesquels, ayant tenu un conseil de famille 
sur ce sujet et résolu ensemble qu'elle passeroit les 



1642] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 93 

monts pour me venir trouver, mon frère de Champ- 
fort qui s'y trouva s'offrit de l'accompagner, et M. de 
Trocezard, mon beau-frère. M. l'archevêque devienne, 
son oncle, [lui prêta son] carrosse jusqu'à Grenoble . . 



^642. 

[Le gouverneur] de Pignerol, qui nous avoit aussi 
voulu traiter, nous prêta sa litière pour ma fenmie et 
ma [belle-sœur de la] Motte. 

J'avois ma compagnie de carabins pour [escorte], et 
quelques cavaliers de la garnison de Villeneuve d'Ast 
nous donnèrent l'alarme; mais j'envoyai les [carabins] 
faire [en sorte] que nous passâmes en sûreté. A Savil- 
lan, où M. de Roqueservière*, gouverneur, fit ce qu'il 
put pour nous arrêter, étant mon fidèle ami. Mes- 
sieurs les capitaines, officiers françois et suisses et 
quantité d'habitants étant venus quelques milles 
au-devant de nous, il fut trois heures de nuit quand 
nous arrivâmes à Quérasque au bruit du canon et de la 
mousqueterie. Il y avoit avec mon régiment trois com- 
pagnies suisses des capitaines May, Bisbach et Chance, 
qui faisoient pour le moins cinq cents honmies. Je ne 
saurois exprimer la joie de tout le peuple de Qué- 
rasque à l'arrivée de ma fenune, dont je ne pouvois 
assez dignement en louer Dieu. Mais notre bonheur, 
quoique béni par le sacrement de mariage, fut bientôt 
changé en sensible douleur de la maladie qui nous 

1. Dans le manuscrit, le bas de la page 405 est déchiré. 

2. Voy. t. I, p. 187, note 12. 



94 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [4642 

arriva à l'un et à l'autre, et à moi à mon particulier, 
qui fut la fièvre continue. Je reçus un ordre de M. le 
duc de Longueville [de me rendre] au siège de Nice 
de la Paille* 

Je me résolus, par le consentement de ma femme, 
touchée de compassion de mon anxiété, d'envoyer eu 
diligence à mon frère de la Motte à Pignerol que je 
croyois y être arrivé, ayant appris qu'après avoir 
accompagné M. de Bouillon*, qui avoit été arrêté à 
Casai par M. de Couvonges de la part du Roi et con- 
duit à Pierre-Encise, mondit frère avoit pris la poste 
pour aller passer quelques jours en sa maison avec sa 
femme, en attendant le retour des troupes avec les- 
quelles il avoit passé les monts. Il ne faisoit que quitter 
la poste quand il reçut la lettre et partit le jour même 
pour me venir trouver. Parmi mon sanglant déplaisir, 
j'eus d'autant plus de consolation que je connus bien 
que ma femme en eut beaucoup de son arrivée, si 
bien que nous tombâmes d'accord qu'il demeureroit 
auprès d'elle pendant que j'irois au siège de Nice de 
la Paille. 

M. le duc de Longueville témoigna d'être bien aise 
de mon arrivée et m'employa dès le lendemain, que 
nous allâmes au-devant du secours, que M. de Gaste- 
lan avec la cavalerie poursuivit plus de trois milles, la 

1. Par suite de la déchirure signalée ci-dessus, il manque 
dans le manuscrit environ un tiers de la p. 406. 

2. Frédéric-Maurice de la Tour, duc de Bouillon, prince de 
Sedan, duc d'Albret et de Château-Thierry (1605-1652), venait 
d'être envoyé en Italie pour y prendre le commandement de 
l'armée ; il fut arrêté pour avoir pris part à la conspiration de 
Cinq-Mars. 



i642] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 95 

place étant sur le point de capituler à cause de la 
grande brèche que mon frère de Ghampfort, coni- 
mandant l'artillerie, avoit fait faire, en sorte qu'on y 
pouvoit monter à cheval. En ce temps-là, le comte de 
la Roue* fut reçu mestre de camp du régiment d'Au- 
vergne au lieu du comte de Maugiron, étant mestre de 
camp dudit régiment. 

Je me trouvai le cœur si serré de douleur, quoique 
j'eusse tous les jours des nouvelles de ma femme, et la 
plupart du temps deux fois par jour, que je tombai 
malade et eus bien de la peine à me retirer. J'arrivai 
sous le château de Quérasque environ la minuit et, ayant 
répondu au Qui va là? de la sentinelle, ma femme me 
connut à la voix et fit un effort pour sortir du lit, vou- 
lant venir au-devant de moi. Mon frère de la Motte 
l'en empêcha. Sa grande joie fut bien diminuée quand 
elle vit que j'étois malade, quoique je fisse mon pos- 
sible pour ne le paroître pas à l'abord. Enfin il plut à 
Dieu nous visiter d'une maladie populaire, dont il y 
avoit peu [de] capitaines, officiers et soldats de la gar- 
nison exempts, non plus que des habitants de Qué- 
rasque. Nous nous trouvâmes au point d'avoir vingt 
domestiques malades dans le château. G'étoit tous des 
fièvres chaudes et malignes, dont, par la grâce de Dieu, 
il mourut peu de gens. Nous fûmes assez bien servis 
des remèdes humains, non par la quantité des méde- 
cins, qui étoient souventes fois jusqu'au nombre de 
cinq sans prendre une bonne résolution. Finalement, 
le mal commença à diminuer au 1 5® de septembre, que 

1. Balthazar, comte de la Roue, commanda, du 13 mars 
1641 au mois de mars 1645, le régiment d'Auvergne. 



96 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1642 

ma femme se trouva sans fièvre dans une grande foi- 
blesse, et que, craignant qu'elle retombât à Quérasque, 
où je croyois l'air infecté, je lui conseillai d'aller se 
remettre à Pignerol, où mon frère de Gbampfort, qui 
nous étoit venu trouver, l'accompagna et la fit porter 
sur un brancard. 

Mon frère et ma sœur de la Motte l'ayant parfai- 
tement bien reçue, dans peu de jours elle conmiença 
à se remettre; mais elle étoit dans une grande 
inquiétude de moi, qui lui mandois fort souvent 
que je me portois bien et l'irois trouver au premier 
jour, s'étonnant pourquoi je retardois tant. Je ne 
voulois pas qu'elle sût que j'étois retombé malade, lui 
faisant savoir que je ne retardois à Quérasque qu'en 
attendant qu'elle eût assez de force pour entreprendre 
à repasser les monts, qu'elle s'accoutumât à prendre 
l'air peu à peu, que je l'irois prendre quand je la sau- 
rois en cet état. Ayant mon congé du Roi et voyant 
que ces vaines espérances ne guérissoient point ses 
appréhensions, je n'eus pas la patience d'attendre que 
mes forces fussent revenues pour l'aller trouver ; je 
me fis porter en chaise. En partant de Quérasque, mes 
porteurs, qui n'étoient pas accoutumés à ce travail, n'al- 
lant pas si vite que je voulois, je montai à cheval et m'en 
allai coucher à Garignan, que j'en partis deux heures 
devant jour, qu'il faisoit les brouillards les plus épais 
que j'aie jamais vus, et, le même jour, j'eus l'honneur 
de voir à Turin et prendre congé de Madame Royale, de 
M. l'Ambassadeur ^ et fis toutes les affaires que j'avois 

1. Le marquis d'Aiguebonne, voy. t. I, p. 260, fat nommé 
ambassadeur en Piémont en 1641 et signa le traité de paix du 



1642] MÉMOIRES DE SOUYIGNT. 97 

à Turin, et me rendis le lendemain de bonne heure à 
Pignerol, où je trouvai ma fenmie étonnée de me voir, 
me croyant entièrement guéri. Le bon traitement que 
nous fit mon frère de la Motte contribua grandement 
à nous remettre; car, en moins de quinze jours que 
nous demeurâmes chez lui, nous nous trouvâmes en 
état de partir pour repasser les monts, comme nous 
fîmes. Après avoir conduit ma fenune en Lyonnois, je 
la laissai avec sa mère à Condrieu et m'en allai servir 
mon quartier de maître d'hôtel d'octobre 1 642, sui- 
vant l'ordre du Roi, qui me fit l'honneur de se sou- 
venir de moi, étant à Notre-Dame au Te Deum de la 
prise d'ArrasS et dit à M. de Noyers de m'écrire une 
lettre de sa part pour cet effet et [qu'il] seroit bien aise 
de me voir. Effectivement, Sa Majesté me fit la grâce 
de me recevoir avec des bontés tout à fait extraordi- 
naires, et Son Éminence aussi et tous Messieurs les 
ministres, spécialement M. le cardinal Mazarin, qui me 
fit l'honneur de me faire dîner avec lui en particulier, 
où il n'y avoit que lui, M. de Noyers, M. de Roque- 
servière et moi, M. de Noyers ayant dit à M. le Car- 
dinal qu'il étoit bien aise de nous avoir assemblés tous 
deux et que nous eussions l'honneur d'être connus de 
Son Éminence pour des meilleurs officiers de l'armée 
du Roi. 



14 juin 1642. Il commanda la citadelle de Turin, fut gouver- 
neur de Casai et devint lieutenant général des armées du Roi 
en 1648. 

1. Il doit y avoir dans le manuscrit une erreur de nom, car 
la ville d'Arras, assiégée le 13 juin 1640, s'était rendue par 
capitulation le 9 août de la même année. Il s'agit plutôt du 
II 7 



98 IfÉMOIBES DE S0UVI6NT. [1642 

J'eus en même temps deux choses à demander : les 
arrérages de ma pension ^ , et l'autre, mes gages de maître 
d'hôteP d'un quartier que je n'avois pas servi, quoique 
le Roi l'eût fait mettre sur l'état et qu'il y eût un 
fonds pour moi, qui ftit diverti, parce que des mous- 
quetaires, qui avoient perdu leurs chevaux en quelque 
occasion, le demandèrent au Roi, qui leur accorda 
et en même temps commanda à H. de Noyers de 
m'expédier une ordonnance de pareille sonmie, et 
prendre soin de me la faire payer, quand je serois de 
retour à la cour. Il me la remit d'abord et me dit d'aller 
trouver H. Bouthillier^, son surintendant des finances, 
qui refusa de la viser, disant qu'ayant une fois fait le 
fonds de la maison du Roi, il n'y pouvoit rien ajouter. 
Gonmie je répondis que l'intention de Sa Majesté éUnl 
que je serois payé, il me dit qu'il me falloit donc avoir 
un acquit-patent, lequel lui ayant rapporté bien scellé, 
il dit, pour se défaire de moi, qu'il falloit une ordon- 
nance de comptant et que, puisque j'étois si pressé de 
m'en retourner à ma charge, je laisse cette affaire4à 
à quelqu'un de mes amis pour l'en faire souvenir et me 
promettant de me faire payer. Je lui dis : < Je vois 
bien. Monsieur, l'estime que vous faites des serviteurs 

Te Deum qui fut chanté le 17 septembre 1642^ après la prise 
de Perpignan et la conquête du Roussillon. 

1. Pension de deux mille livres. Voy. p. 68. 

2. D'après un état trouvé dans les papiers de Sonvigny 
(voy. Appendice], ses gages de maître d'hôtel s'élevaient à 
quatre cents livres par quartier. 

3. Claude Bouthillier (voy. t. I, p. 223), seigneur de Pont- 
sur-Seine et de Fossigny, épousa, en 1606, Marie de Brage- 
longne et mourut en 1655. 



1642] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 99 

fidèles du Roi comme moi, et que mon malheur, en 
ce rencontre, ne procède d'autre chose que de ce que 
je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, » et me 
retirai assez brusquement. 

Après avoir remercié M. de Noyers, je lui ai fait le 
récit du refus de M. le Surintendant et il me dit : c Gar- 
dez-vous bien de vous en défaire. Vous en serez bien 
payé d'une façon ou d'autre. » Je m'en allai trouver 
M. de Chavigny, secrétaire d'État, fils de M. le Surin- 
tendant, qui étoit fort de mes amis, auquel ayant fait 
ma plainte, il me dit : < Je parlerai à mon père de la 
bonne manière. » Je lui dis donc : < Monsieur, puisque 
vous avez cette bonne volonté pour moi, je vous sup- 
plie d'y ajouter aussi un mot pour me faire payer des 
arrérages de ma pension ; » ce que m'ayant promis, je 
l'attendis au sortir du Conseil, qu'il me dit d'aller voir 
Monsieur son père, qu'il feroit mon affaire; lequel me 
dit à l'abord : « Vous aviez bien raison de me dire 
que je ne vous connoissois pas. Mon fils m'en a assez 
dit pour m'obliger à vous servir, » et, après m'avoir 
fait l'honneur de me faire dîner avec lui, il me donna 
les ordres pour être payé de mon ordonnance de 
maître d'hôtel du quartier que j'avois passé, que je 
n'avois pas servi, et des trois années d'arrérages de 
ma pension, dont je lui fiis d'autant plus redevable 
que je ne m'attendois pas d'en être si tôt payé*. 

1. Aux termes d'un acquit-patent du 23 décembre 1642, trouvé 
dans les papiers de Souvigny, le Roi donna en outre à celui-ci 
quinze cents livres en considération de ses services et pour lui 
donner moyen de les continuer (voy. Appendice). Cette somme 
de quinze cents livres semble être distincte de celles dont il 
est ici question. 



100 MÉMOIRES DE SOUYIGNY. [1643 

4643. 

Au mois de février 1 643 S il plut au feu Roi de glo- 
rieuse mémoire, en récompense de mes services» me 
donner des lettres de noblesse qui furent vérifiées et 
registrées à la Chambre des comptes le 5* mars 1 643, et 
à la Cour des aides le 9® ensuivant^. A la fin du mois de 
février, je pris congé du Roi et de Son Éminence, et 
m'en allai à Jargeau demeurer environ quinze jours 
auprès de Madame ma chère mère, de laquelle ayant 
reçu la bénédiction, je lui dis adieu, qui fut pour la der- 
nière fois ; car il plut à Dieu l'appeler la même année. 

Je me rendis à Condrieu environ le 25* de mars, où 
je trouvai ma femme en assez bonne santé avec Madame 
ma belle-mère. De là nous allâmes demeurer à Longes, 
dans la maison forte du Ghol, qui étoit l'héritage de ma 
femme avec les rentes et domaines en dépendant. 
Nous nous occupâmes, incontinent après, à la réparer 
d'une belle grande salle où il y avoit autrefois un 
manège couvert, avec une belle grande chambre au 
bout, attachée au corps de logement d'en haut^, faire 
racconmioder les tuyaux d'une belle et abondante fon- 

1. Il y a en marge dans le manuscrit : Lettres de noblesse^ 
février 16^3. 

2. On trouvera ces lettres de noblesse à l'Appendice. 

3. A cent pas du village de Longes, on trouve encore cette 
maison forte dans un état fort délabré. Une cour intérieure 
est fermée de bâtiments dont une partie seulement est ancienne. 
Une vaste fenêtre à croisillons donne sur la campagne. Une 
tour hexagonale, à pans coupés, subsiste encore et a fourni à 
cette habitation le nom de Torrepane sous lequel elle est par- 
fois dénommée. Voy. Notice historique et statistique sur Longes, 



4643] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. iOi 

taine dont la source étoit à plus de huit cents pas dans 
la montagne * , de sorte que ce fut une grande commodité 
et un bel ornement à la maison. Je rachetai aussi plu- 
sieurs fonds, bois et héritages qui avoient été aliénés, 
[fis] refaire les murailles du clos et autres réparations 
nécessaires*. 

Ainsi nous passâmes le plus heureusement du monde 
les mois d'avril, mai et juin, jusqu'au commencement 
de juillet, que je fus averti de la Cour qu'il avoit 
été résolu de rendre Quérasque à Madame Royale, ce 
qui m'obligea de partir le lendemain pour m'y rendre 
sans ma femme, qui vouloit venir avec moi, lui faisant 
entendre que dans deux mois je serois de retour, et je lui 
dis donc adieu avec ma belle-mère. Mon frère de Fres- 
nay de Belmont arriva chez nous tout à propos pour 
passer les monts avec moi, à son retour de sa prison en 
Flandre, où il avoit demeuré quinze mois, ayant été 
fait prisonnier dans le commencement de la bataille 
d'Honnecourt^, que d'Andelot*, mestre de camp de 

par Cochard, dans VAlmanach de la ville de Lyon et du dépar- 
tement du Bhône, année 1825, p. xxxu. 

1. Les débris de Taqueduc en terre cuite subsistent encore 
dans les champs à Tentour. 

2. On verra plus loin que Souvigny vendit, en 1656, la terre 
de Longes. On trouve la description des fonds de cette pro- 
priété dans l'acte d'acquisition, signé le 5 avril de cette année 
par Jean Gillibert Chaulvin, prieur de la Chartreuse de Sainte- 
Croix, située dans les environs. Voy. la Chartreuse de Sainte- 
Croix-en-JarreZy par A. Vacher. Lyon, 1904, p. 289. 

3. Le maréchal de Guiche perdit, le 26 mai 1642, la bataille 
d'Honnecourt (village sur l'Escaut, à l'entrée du Vermandois, 
comm. de Marcoing, arr. de Cambrai) contre le général espa- 
gnol Don Francisco de Mello. 

4. Gaspard d'Andelot, baron de Chemilly, fils de Charles 



102 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1643 

cavalerie, le voyant agir en personne de commande- 
ment, faisant escarmoucher les soldats du régiment de 
Gowcelles, dont il étoit capitaine et major, paré de force 
clinquants sur son collet, de bleu et de grandes plumes, 
s'avança [et], ayant fait arrêter son escadron, s'écria : 
€ A moi, cavaliers ! » Après s'être blessés tous deux à 
coups de pistolet et d'épée, un coup de mousquet tiré 
aux gens de notre armée ayant rompu un bras à d'An- 
delot, les officiers de son régiment, qui jusqu'alors 
n'avoient point bougé, se débandèrent sur mon frère 
qu'ils blessèrent à la mort, et auroient achevé de le tuer 
si l'on ne les avoit empêchés, mais il (d'Andelot) en 
usa si généreusement en ce rencontre et en tous autres 
qu'il prit un soin tout particulier de bien faire panser 
mon frère et bien nourrir, coucher dans sa tente, et le 
faire préférer à plusieurs autres capitaines et offiqers, 
quand il fut remis en prison dans les lignes de 
Flandre, étant en liberté sur la parole, ce qui lui fut 
quelque espèce de consolation en sa prison, et en la 
perte qu'il fit de son équipage et de cent chevaux 
qu'il avoit à l'artillerie de l'armée de Flandre. 

Enfin nous partîmes ensemble de Longes au com- 
mencement de juillet 1643. Nous apprîmes en passant 
à Turin qu'il étoit vrai que Madame attendoit les ordres* 
du Roi pour la restitution de Quérasque, où nous nous 
en allâmes. Étant bien avancé sur le chemin, j'envoyai 
à M. de Joux, lieutenant de Roi, à l'avance défendre 
qu'on me fît aucune cérémonie à mon entrée et sur- 
tout qu'on ne tirât point de canon, et, quoiqu'il fût bien 

d'Andelot, seignei^ de Hones, premier chevalier du roi catho- 
lique en la cour de Mons en Hainaut, et de Jeanne de Bout- 
gogne, vicomtesse de Loos. 



1643] M^OIRES DE SOUVIGNY. 103 

sage et homme d'ordre, [il] ne laissa pas de faire le 
contraire, dont je fus fâché, et bien davantage de la 
mort de Bernardin Sejon, bon canonnier, que je ne pus 
sauver en courant toute ma force à lui. Le voyant son 
boute-feu à la main, je lui criai de ne pmnt tirer. Je 
ne sais s'il ne m'entendit pas où s'il s'étoit obstiné, 
croyant me faire plus d'honneur, tant il y a qu'il mit 
le feu à la pièce, qui creva et se sépara en tant de 
parties qu'il en fut tué, et plusieurs habitants blessés, 
qui s'étoient avancés à la porte de Saint-Martin par 
curiosité. Excepté cet accident, j'eus grandissime satis- 
faction à mon retour à Quérasque, et reçus des témoi- 
gnages d'amitié des habitants indicibles. 

Le treizième ou quatorzième jour de mon arrivée, 
je reçus ordre de M. le prince Thomas et de M. le comte 
du Plessis, qui avoient assiégé Trin avec l'armée du 
Roi, d'aller conmiander un camp volant, composé des 
troupes que l'on devoit tirer des garnisons de Pigne- 
rol. Carmagnole et Quérasque, avec les gardes de Son 
Altesse Royale, pour faire diversion dans le Milanois, 
spécialement bien pourvoir à nos places d'Aste et de 
Nice de la Paille. A cet effet, je me rendis à Gastagnole 
délie Sanze* avec l'infanterie et les gardes de Son 
Altesse Royale, à Gastiolles et de là à Saint-Martin^ et à 
Govon, où je laissai les troupes et m'en allai en hâte 
savoir de H. le comte [de] Tavannes, qui en étoit 
gouverneur, l'état de sa garnison. Il me pria de la voir 
moi-même. Nous montâmes chacun un petit bidet. 
Passant à la place d'armes, nous n'y trouvâmes que 

1. Gastagnole Sanze, arr. d'Asti, prov. d'Alexandrie. 

2. Castiglione d'Asti et San-Martino al Tanaro, arr. d'Asti. 



lOi MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [4643 

nos hommes, et la plupart malades. En entrant dans 
la citadelle, qui est un fort carré des plus grands qui 
se fussent, nous n'y trouvâmes que trente-cinq 
honunes, dont il n'y en avoit pas la moitié qui pût 
tirer un coup de mousquet. Étant montés sur les rem- 
parts, où il n'y avoit nul chemin de ronde frayé, nos 
petits bidets ne se pouvoient tirer des herbes, qui 
étoient presque aussi hautes que nous, dont le bruit fit 
lever un canard sauvage des fossés, ce qui faisoit 
croire que la quantité des soldats n'effarouchoit point 
le gibier, les palissades et les fraises rompues en 
divers Ueux. Mais ce n'étoit rien à proportion de toute 
une face de bastion, qui étoit ébranlée et tombée dans 
les fossés, par où l'on pouvoit d'autant plus facilement 
monter dans la place que le fossé, en cet endroit, avoit 
été mis à sec par le major de la ville. De là nous fûmes 
à la porte du côté de Montcalme, aux forts Saint- 
Pierre, le Mollinier, le Château, bastion Sainte-Made- 
leine et autres postes, où la foiblesse étoit semblable à 
celle de la citadelle, vis-à-vis de laquelle M. de 
Tavannes faisoit ruiner une grosse tour de la ville. 
Lui en ayant demandé la raison, il me dit que c'étoit 
parce qu'elle voyoit dans la citadelle. Je lui dis que 
cela seroit bon s'il prétendoit garder la citadelle plus 
que la ville, mais que je ne voyois point d'apparence 
qu'il la pût garder avec toute sa garnison en l'état 
qu'elle étoit; [que] j'aimerois mieux n'ouvrir [que] du 
côté de la ville, dont les habitants, affectionnés à leur 
prince et bien satisfaits d'être sous son commandement, 
la pourroient garder avec la garnison non seulement 
d'une insulte, mais encore soutenir quelque temps un 
siège et donner le temps de les secourir, joint qu'il 



1643] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. i05 

avoit quatre compagnies de carabins qui pouvoient 
beaucoup servir au dehors et dans la ville. Après qu'il 
eût fait réflexion, il se résolut de cesser la démolition 
de la tour, et, m'ayant fait voir les copies des lettres 
et mémoires qu'il avoit envoyés à la Cour et les réponses 
qui ne lui donnoient aucune espérance, [ajouta] qu'il 
s'étoit résolu à n'attendre plus de secours que de Dieu 
et de n'en plus écrire. Le voyant en cette extrémité et 
que, si j'attendois à le- secourir qu'il fût attaqué, les 
ennemis, qui étoient plus proches d'Ast que maintenant 
nous, auroient plus tôt pris la citadelle que je n'au- 
rois avis de leurs marches, je lui baillai deux cents 
hommes de mes troupes et en donnai avis à M. le 
prince Thomas et à M. le comte du Plessis, qui, à 
l'abord, le trouvèrent fort mauvais; mais, en après, 
non seulement ils approuvèrent et en furent bien aises, 
mais encore d'y en mettre davantage, si j'estimois à 
propos, et pareillement à Nice de la Paille, dont M. de 
Breuil* étoit gouverneur, avec lequel j'ai demeuré d'ac- 
cord des moyens de le secourir s'il étoit assiégé, étant 
en état de s'empêcher de surprise. En après, je m'en 
retournai à Castagnole délie Sanze, d'où je donnai 
quelque alarme au Milanois du côté de la Rocque et 
Gastelnovo*. 

C'étoit au conmiencement d'octobre 1643, que je 
me promenois dans ma chambre à Castagnole, l'esprit 
agité de diverses pensées, dans une profonde mélan- 
colie, que je reçus la funeste nouvelle de la mort de 
feue Madame ma mère, dont j'eus bien de la peine à me 

1. Il s'agit du comte Broglio, nom dont Souvigny varie 
rorthographe. 

2. Castelnovo Belbo, arr. d'Acqui, prov. d'Alexandrie. 



106 MÉMOIRES DE S0UVI6NT. [1643 

consoler, ayant été à mon avis la meilleure des mères 
que j'aie jamais connue, la plus charitable aux pauvres. 

Quelques jours après, M. le prince Thomas m'en- 
voya la nouvelle de la prise de Trin et les ordres pour 
faire retirer les troupes dans leurs garnisons. 

Étant arrivé à Quérasque, j'y trouvai des bonnes 
nouvelles de la santé de ma femme, qui me donnèrent 
toute la consolation dont je pouvois pour lors être 
capable, et que le Roi avoit donné une compagnie à 
mon frère de Fresnay au régiment d'Auvergne pen- 
dant le siège de Trin, qu'il servoit de conunissaire pro- 
vincial de l'artillerie, mon frère de Cbampfort ayant 
envoyé à cet effet son fidèle valet rAUégrerie, lequel 
fit telle diligence qu'il alla de Trin à Paris en quatre 
jours*. 

Le 1 5^ novembre 1 643, je partis de Quérasque pour 
aller voir mon frère de Ghampfort, qui étoit tombé 
malade de travaux et des peines extraordinaires qu'il 
avoit eus pendant le siège de Trin, [tandis] qu'il y 
commandoit l'artillerie avec tant de satisfaction de 
M. le grand maître de l'artillerie et de Messieurs les 
généraux des armées du Roi en Italie [qu'ils] me 
témoignèrent beaucoup de déplaisir de son indiqfKMÎ- 
tion. Quand il conmiença à guérir, je m'en retournai 
à Quérasque me préparer d'en sortir, en attendsmt les 
ordres du Roi, que je reçus environ le 1 8* décembre 
de ladite année, de remettre ladite ville et château à 
Madame Royale ou à celui qu'elle enverroit pour en 
prendre possession de sa part, avec l'artillerie et muni- 

1. Il y a là évidemment dans le texte une erreur de chiffres, 
une telle rapidité ne semblant alors pas possible^ surtout à tra- 
vers les passages des Alpes. 



1643] MÉMOIRES DE SOUYIGNT. 107 

lions de Son Altesse Royale, qu'en après je condui- 
rois mon régiment et ma compagnie de carabins à Ast, 
et les munitions de guerre qui étoient dans Quérasque 
appartenant au Roi, avec des lettres particulières du 
Roi, de la Reine, de Son Éminence et de M. Le Tellier, 
le remerciement de mes services et espérance d'en être 
bien récompensé et de l'aller recevoir de Sa Majesté. 

Le comte Ardoin de Vallepergue* m'ayant rendu les 
ordres et certificats nécessaires à ma décharge, et 
[lors]que je fus prêt à partir avec les troupes, il y eut 
une désolation générale par toute la ville de notre 
départ. Ma discrétion . ne permettant pas d'en dire 
davantage, j'ajouterai seulement que la plupart du 
peuple de Quérasque nous vint accompagner jusqu'au 
bac de la Sture, que, s'ils étoient bien satisfaits de moi, 
conmie ils avoient témoigné par leur certificat et le 
faisoient encore paroître par leurs larmes à notre sépa- 
ration, je n'avois pas moins sujet de me louer de leur 
fidélité envers Madame Royale et de l'affection particu- 
lière qu'ils avoient pour moi, qui m'obligeoit à les 
aimer comme s'ils eussent été mes frères. 

Ayant remis mon régiment et ma compagnie de cara- 
bins en Ast et les munitions de guerre que j'y fis con- 
duire à mes dépens, je fus à Turin en avertir Mes- 
sieurs les généraux et M. de Grémonville^, intendant 
de l'armée, lesquels écrivirent au Roi, à la Reine et à 

1. Ardnino Valperga di Rîvara, des comtes de Valperga et 
Rivara, marquis d'Antragues, fut capitaine des gardes de Vic- 
tor-Amédée P'. 

2. Nicolas Bretel, seigneur de Grémonville (1606-1648), 
ambassadeur à Venise de 1644 à 1648, succéda, cette année-là, 
à Le Tellier comme intendant en Italie. 



108 MÉMOIRES DE S0UVI6NT. [1643 

Son ÉmiDence la ponctualité avec laquelle j'avois 
observé les ordres de Sa Majesté, en y ajoutant ce qui 
leur plût pour obliger la Cour à récompenser mes ser- 
vices, et ce avec d'autant plus de justice que j'avois 
bien défendu Quérasque et que je n'avois plus de gou- 
vernement. Mon régiment fut réformé et incorporé en 
celui des Galères ^ y ayant plus de sept cents hommes 
sous les armes et d'aussi bons officiers qu'il [y] en eut 
en aucun de France sans nul excepter^. Aussi ét(Mt[-ce] 
pour gratifier M. le prince Maurice de Savoie à qui 
le Roi avoit donné ledit régiment des Galères, qui étoit 
réduit à fort peu de chose. 

La principale afiiedre qui me restoit en Piémont étoit 
de retirer quelques ordres de Madame Royale pour être 
payé d'une partie des quartiers d'hiver de ma com- 
pagnie des carabins, qui étoit pour lors à Fossan, où 
elle me fit l'honneur de me les donner, dont je retirai 
quelque chose, mais rien du tout de l'AgneP et Moot- 
barquier qu'un présent de rabide^ et qudques 
volailles qu'ils me donnèrent quand je commandois les 
troupes à Gorseigne^. 

1. Voy. p. 14, notes 3 et 4. 

2. Bien que Fincorporation eût été ordonnée le il octobre 
1643, on trouve dans les papiers de Sonvignj on extrait de U 
revue faite de son régiment, à Quérasque, le 28 novembre 
1643, faisant ressortir, pour douze compagnies, on effectif de 
404 présents. Il est donc probable que le régiment de Sonvi- 
gnj fut réformé d'abord à cet effectif avant d*ètre incorporé 
dans celui des Galères. Vov. Appendice de notre tome m. 

3. >'iella, arr. d'Albe. 

4. Rabiole ou rabiolie : variété de chou-rave et de choa- 
navet. On dit aussi rabioule. 

5. Gonegno, arr. d*Albe. 



1644] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 109 

^644. 

Je me trouvois à FossaD le premier jour de l'an 
1644 dans la dépense des étrennes que Ton ne put 
refuser à la plupart des bas officiers de la maison de 
Savoie. Après m'en être débarrassé et pris congé de 
Madame Royale, qui me témoigna une grande recon- 
noissance de la manière que j'avois conservé Quérasque, 
le marquis de Palavicini * fît quitter à Son Altesse Royale 
une partie qu'il avoit au billard pour me donner moyen 
d'en prendre congé. Il me dit : c M. de Souvigny, je 
sais bien que vous avez maintenu une partie de mes 
États, dont je vous suis obligé. Voilà mon épée, que 
je vous prie de dire au Roi que je la porte pour son 
service. Quand je serai plus grand, j'aurai une pique et 
j'irai à l'armée avec lui. » Son Altesse Royale étoitpour 
lors dans sa sixième année, prince bien fait. Après que 
j'eus pris congé de lui et retiré les lettres que Madame 
Royale écrivit à la Cour à ma faveur, je revins à Longes 
le 1 6 ou 1 7 du mois de janvier. 

J'y trouvai ma femme et Madame ma belle-mère 
en bonne santé et bien aises de mon retour; ce 
qui ne dura guère : car il me fallut partir au com- 
mencement de février pour me rendre à la Cour. Ma 
femme se consola pourtant dans l'espérance que je 
n'y allois qu'en intention de recevoir les récompenses 
de mes services et non pour aller à l'armée. Mais il 
arriva tout autrement : car, étant arrivé par delà, M. le 
Cardinal me dit qu'il m'avoit destiné pour l'armée de 

1. Carlo-Emanuele Pallavicini, des marquis de Ceva, mar- 
quis de Frabosa, grand chambellan à la cour de Savoie. 



110 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1644 

Flandre, où il désiroit que je fusse aussi bien connu 
qu'en Italie ; qu'en après il pourroit mieux faire pour 
moi. Je répondis que je ferois toujours ce qu'il me 
commanderoit, mais que, n'étant pas préparé pour 
cela, n'ayant pas même de quoi me mettre en équi- 
page, je le priai de me donner permission d'aller chez 
moi mettre ordre à mes affaires, en attendant que l'ar- 
mée fût en campagne. Il m'accorda trois semaines, 
qui étoit le moins de temps qu'il me falloit pour aller 
voir ma femme et retourner à Paris, n'ayant point 
d'autre motif de mon voyage que celui-là. 

Je lui persuadai facilement à l'abord que je n'irois 
point à l'armée; mais, par malheur, deux ou trois 
jours après, elle trouva un billet dans mes poches où 
j'avois écrit le jour que je devois être de retour 
auprès de Son Éminence. Elle en eut le cœur si serré 
de douleur qu'elle demeura tout un jour sans boire 
ni manger, ni me dire le sujet de son affliction. Â la 
fin, elle me déclara qu'elle avoit vu ce malheureux 
billet. J'eus bien de la peine à la faire consentir à 
mon départ. Enfin elle s'y résolut, sur la croyance 
que je n'irois pas à l'armée, et me vint accompagner à 
la Bresle, où nous couchâmes chez ma tante de Beau- 
regard. Le lendemain que je l'allai conduire jusqu'à 
Saint-Pierre d'Éveux*, au-dessus de la Bresle, nous 
demeurâmes fort longtemps sans nous pouvoir dire 
adieu, comme si c'eût été le dernier. A la fin, nous nous 
séparâmes. Elle continua son chemin du côté de Longes 
et moi de celui de Paris. Je passai à Jargeau pour 

1. Éveux, cant. de l'Arbresle, à un kilomètre au sud de ce 
bourg, arr. de Lyon. 



1644] MÉMOIRES DE SOUYIGNT. 111 

faire prier Dieu pour feu Madame ma mère et voir 
mon frère le chanoine^. 

Ëtant arrivé à la Cour, M. le Cardinal me dit d'aller 
trouver M. Le Tellier, qui me fit entendre que Son Émi- 
nence vouloit que je servisse de maréchal de bataille en 
l'armée de Flandre, commandée parMonsieur^, et me 
fit payer de mes pensions et bailler une charrette d'ar- 
tillerie, attelée de quatre chevaux, pour mon bagage. 
J'en achetai de forts bons pour moi et un honnête 
équipage. 

L'armée s'assembla en trois rendez-vous différents : 
le premier, à Roye, qui étoit celui de Monsieur; le 
second, à Amiens, commandé par M. de la Meilleraye^, 
et le troisième à Guise, commandé par M. le maré- 
chal de Gassion*. Je me rendis au premier, où com- 

1. Dans un Registre des actes capitulaires du chapitre de 
l'église collégiale de Saint-Vrain de Jargeau (arch. départ. 
d'Orléans), on voit figurer Pierre Gangnières, le 14 février 
1632, comme « escolier chanoine ». Il avait alors vingt-deux ans 
et poursuivait ses études chez les Jésuites de Bourges. On le 
trouve déjà chanoine antérieurement, le 10 novembre 1631, 
quand il est reçu en la confrérie de Saint-Vrain. 

2. a M. le duc d'Orléans, poussé d'émulation des victoires 
du duc d'Enghien, et se voyant lieutenant général de l'État et 
généralissime des armées, voulut en faire la fonction et com- 
mander la principale, qui étoit celle de Flandre, d [Mém, de 
Monglat, t. I, p. 444, coll. Petitot.) Il prit le commandement 
de l'armée le 1*' juin. 

3. Charles de la Porte, duc de la Meilleraye (1602-1664), 
cousin de Richelieu, devint grand maître de l'artillerie en 1634 
à la démission du marquis de Rosny. Maréchal de France après 
la campagne d'Artois en 1639, il fut surintendant des finances 
(1649-1650) et nommé duc et pair en 1663. 

4. Jean de Gassion (1609-1647), fils de Jacques, président à 
mortier au conseil souverain de Béam, et de Marie d'Esclaus, 



112 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [4644 

» 

mandoit M. de la Ferté-Imbault, maînteDant maréchal 
d'Estampes ^ Nous passâmes la Somme à Péronne et 
[allâmes] camper à Moîslains^. Monsiem* nous vint 
trouver auprès d'Arras, où se joignit M. de Gassion 
avec son armée. Nous prîmes notre route par Saintr 
Pol, passâmes près de Saint-Omer, à Polincove^, par 
Ardres, et nous rendîmes à Saint-Folquin^, près Grave- 
lines, sur le bord de la rivière d'Aa^. Le même jour 
se présenta de l'autre côté, vis-à-vis de nous, M. le 
maréchal de la Meilleraye, qui avoit forcé le passage 
de Neuf-Fossé^ (c'est un retranchement par lequel il 
entra dans la Flandre) et prit les forts des Bajettes'' 
par le derrière. 

Le lendemain, l'armée fut séparée en trois quartiers : 

mestre de camp de cavalerie sous Gustave-Adolphe^ maréchal 
de France en 1643, fut blessé mortellement d'un coup de moas- 
quet au siège de Lens. 

1. Jacques d^Estampes, seigneur de la Ferté-Imbault, mar» 
quis de Mauny ( 1588-1668] , fils de Claude, capitaine des gardes 
du duc d'Alençon, et de Jeanne de Hautemer, chambellan 
d'affaires de Monsieur, capitaine lieutenant de sa compagnie, 
devint maréchal de France en 1651. 

2. Moislains, cant. et arr. de Péronne, Somme. 

3. Polincove, cant. d'Audruicq, arr. de Saint-Omer, Pas-de- 
Calais. 

4. Saint-Folquin, cant. de Gravelines, arr. de Dankerqae, 
Nord. 

5. La rivière d'Aa passe à Saint-Omer et se jette dans la mer 
au nord de Gravelines, après un cours de quatre-vingts kilo- 
mètres. Sur Gravelines et le siège qui suivit, voir Mém, de 
Goulas, t. II, p. 29. 

6. Le canal de Neuf-Fossé, d'une longueur de dix-huit kilo- 
mètres, relie la Lys à TAa. Il commence à Aire et finit à Saint- 
Omer. 

7. A deux kilomètres au sud de Gravelines, sur TAa. 



i644J MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 113 

Monsieur demeura à Saint-Folquin, M. le maréchal de 
la Meilleraye campa avec ses troupes près des Dunes, 
sur le chemin de Gra vélines à DunkerqueS et M. le 
maréchal de Gassion à Saint-Georges^, entre Grave- 
lines et Bourbourg^, qui tenoient pour l'ennemi, à la 
portée du canon de l'un et de l'autre. Nos lignes ne 
furent pas plus tôt conmiencées que les ennemis 
lâchèrent leurs écluses et inondèrent la campagne, de 
telle sorte qu'il n'y eût plus de communication entre 
les quartiers. L'on travailla quelques jours à faire des 
ponts et à mettre des fascines aux endroits les plus 
bas; mais ce remède eût été inutile, si un nommé 
Régnier Gence ne se fût servi de l'industrie de son art 
pour faire écouler les eaux dans la rivière d'Aa et des- 
sécher la campagne par le moyen des écluses qu'il fit 
à ladite rivière, lesquelles, s' ouvrant facilement aux 
descentes des marées, s'écouloient avec le reflux dans 
la mer et se fermoient avec la même facilité au mon- 
tant du flux, qui montoit droit dans le canal de ladite 
rivière quand les eaux se pouvoient répandre en 
dehors ; ayant fait plusieurs fossés, qui se rendoient en 
de plus grands pour se décharger dans le canal de 
ladite rivière, comme on fait communément en ce pays 
de delà, bas et maritime, où chacune paroisse a un ou 
deux grands canaux qu'on appelle watergangs^y qui 

1. Les Dunes de Loon sont à sept kilomètres à Test de Gra- 
velines. 

2. Saint-Georges, cant. de Gravelines, à trois kilomètres au 
sud-est de cette ville et à égale distance de Bourbourg. 

3. Bourbourg, ch.-l. de cant., arr. de Dunkerque. 

4. Du flamand water, eau, et gang, voie : fossé ou canal bor- 
dant un chemin ou un polder, en Flandre et dans les Pays- 
Bas. On dit aussi en français : wateringue, 

II 8 



114 MEMOIRES DE SOUYIGNT. [1644 

reçoivent les eaux des particuliers par des petits water- 
gangs j pour dessécher les campagnes et décharger à la 
mer les eaux qui les incommodent. 

Pendant qu'on travailloit aux lignes et à se loger. 
Monsieur me commanda d'aller reconnoitre le pays et 
remarquer si les ennemis pouvoient secourir Grave- 
lines par le côté du fort d'Hallines^ qu'ils tenoient, et 
me bailla cinquante mousquetaires du régiment des 
Gardes, [que] je fis mettre en cinq petits bateaux. M. de 
Courteilles*, lieutenant- colonel du régiment d'Har- 
court^, fut aussi conmiandé pour venir avec moi. 
J'allai passer à Vieille-Église*, au Fort-Brûlé, à la 
redoute de Coupe-Gorge. J'avois un fort bon guide qui 
me mena jusqu'auprès du fort d'Hallines, changeant 
souvent de canal à mesure que nous trouvions des 
digues, par-dessus lesquelles je faisois porter nos petits 
bateaux; j'avançai du côté de Romingan^ et passai à 
mon retour aux Forts Bâtard* et Rouge ''^j du côté 
d'Ardres. 

Étant revenu trouver Monsieur, il me demanda si 
l'armée des ennemis pouvoit venir par le côté d'Haï- 
Unes. Je lui dis qu'il étoit impossible qu'elle y passât 
toute ensemble, mais bien un corps de six œnts 
hommes avec soixante bateaux, semblables à ceux dont 

i. Hallines, cant. de Lumbres, arr. de Saint-Omer. 

2. N. de Saint-Contest^ marquis de Courteilles. 

3. Le régiment d'Harcourt, levé en 1G37 par Henri de Lor- 
raine, comte d*Uarcourt, fut réformé en 1640, rétabli en 1641 
et licencié en 1672. 

4. Vieille-Église, cant. dAudruicq, arr. de Saint-Omer. 

5. Ruminghem, cant. d'Audruicq. 

6. Fort-Bâtard, comm. et cant. d'Audruicq. 

7. Fort-Rouge, comm. de Guemps, cant. d'Audruicq. 



1644] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 115 

je m'étois servi, où j'avois mis à chacun dix mous- 
quetaires, mais qu'il étoit facile de les empêcher de 
passer en faisant bonne garde à Saint-Folquin, [et de] 
faire un corps de garde de cavalerie à la Masure et des 
redoutes sur la digue d'entre la Bajette et le fort de 
l'Écluse*, ce qu'il trouva fort à propos. Mais il ne s'en 
fit rien, parce que M. de la Rivière*, qui n'étoit pas 
homme de guerre, s'y opposa, et, la garde de Saint- 
Folquin ayant été négligée, les ennemis y passèrent 
sans donner l'alarme, au nombre de six cents hommes 
choisis, pendant la nuit obscure et un brouillard fort 
épais, et ne furent aperçus du corps de garde de la 
Masure qu'en montant sur la digue que j'ai dite, de 
laquelle ils alloient par-dessus une grande digue droit à 
la ville, lorsqu'ils furent brusquement chargés par le 
capitaine qui commandoit le corps de garde et par la 
garde du régiment de Piémont, qui étoit le long de la 
rivière d'Aa, qui y accourut, et tout ce secours fut tué 
ou fait prisonnier, excepté cinquante-deux qui pas- 
sèrent dans la ville à la nage, la marée étant haute. Ce 
secours ne se présenta pourtant qu'environ un mois 
après que nous eûmes commencé le siège, [alors] que 
Monsieur disoit hautement que je devrois avoir été cru, 
la plupart des officiers d'armée et les ingénieurs de 
M. le prince d'Orange^ ayant été de mon avis. 

1. A Touest de Gravelines. 

2. Louis Barbier, abbé de la Rivière (1595-1670), aumônier 
de Gaston d'Orléans et son favori. Disgracié en 1650, il devint 
évêque de Langres (Historiettes de Tallemant des Réaux, t. II, 
p. 98-99). Voy. aussi plus loin, année 1659. 

3. Henri-Frédéric de Nassau, prince d'Orange (1584-1647), 
fils de Guillaume le Taciturne, avait succédé à son frère Mau- 



116 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1644 

Gravelines est située sur la rivière d'Aa et fortifiée 
de six grands bastions, dont il y en a un tenaillé, revê- 
tus de murailles de briques. Ses fossés sont fort larges 
et profonds, avec bonnes demi-lunes et chemins cou- 
verts. Outre toutes ses fortifications qui la rendent une 
des meilleures places de Flandre, il y a, du côté de la 
campagne, un fossé d'environ soixante pieds de lai^e, 
de dix à douze pieds de profond, au pied du glacis du 
chemin couvert. Auparavant que de l'attaquer, il fallut 
prendre les forts et redoutes qui sont de l'autre côté 
de la rivière, savoir : le fort de l'Écluse, qui est entre 
les retranchements des Bajettes, que M. le maréchal de 
la Meilleraye avoit pris par derrière, et le fort Philippe*, 
ledit fort Philippe, de quatre bastions, [avec] fraises 
et palissades [et] avec un grand fossé. Les sept tours 
ou redoutes d'entre ledit fort et la ville couvrent un 
canal d'environ douze cents pas de long et fort large, où 
les Espagnols avoient commencé une œuvre dont Tex- 
trémité étoit couverte dudit fort, duquel il y avoit une 
forte et double palissade jusqu'à la mer, où il y avoit 
une redoute. La distance étoit d'environ six cents pas, 
qui étoit inondée en marée haute; mais l'on y pouvoit 
aller à pied sec à marée basse. 

Le jour même que nous ouvrîmes la tranchée de 
l'attaque du fort Philippe [vint] l'amiral Tromp *, qui 

rice de Nassau comme stathouder des Provinces -Unies en 
1625. 

1. Le fort Philippe est à l'embouchure de TAa, à deux kilo- 
mètres au nord de Gravelines. 

2. Martin Tromp, né en 1597, lieutenant amiral en 1Ô37, 
remporta en 1639 la victoire des Dunes sur les Espagnols et 
fut tué, en 1653, à Taffaire de Katwik. 



1644] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 117 

commandoit la flotte hollandoise, composée de vingt- 
neuf grands vaisseaux, qui tirèrent plus de cinq cents 
coups de canon à ladite redoute, que les ennemis 
abandonnèrent. Alors on croyoit qu'ils l'avoient mise 
en poussière. Monsieur m'ayant envoyé voir en l'état 
qu'elle étoit, je lui rapportai qu'elle étoit si peu endom- 
magée, que les ennemis s'y pourroient remettre, 
comme [ils] firent sur le soir que les Hollandois furent 
retirés. 

Le cinquième jour de l'ouverture de la tranchée sur 
le bord du fossé du fort Philippe, voyant que les enne- 
mis pourroient nous arrêter trop longtemps, tant 
qu'ils seroient assurés de se pouvoir retirer quand ils 
voudroient, nous résolûmes d'attaquer le fort du côté 
de la ville et fermer le chemin de leur retraite. Pour 
cet effet, nous coupâmes la double palissade d'entre le 
fort et la mer, de la largeur d'environ trente pieds, et, 
ayant fait une place d'armes de notre côté et com- 
mencé à ouvrir la tranchée, les ennemis abandonnèrent 
ledit fort la nuit ensuivant, ayant laissé une traînée de 
poudre, qui fit brûler toute celle qui étoit dedans et 
crever quelques-unes des sept pièces de canon qu'ils y 
laissèrent. Le lendemain. Monsieur, avec toute la Cour, 
alla loger au fort Philippe et me commanda d'y loger 
aussi. 

Tous les forts et redoutes détachés de Gravelines 
étant pris, l'on conmiença à ouvrir la tranchée pour 
attaquer la place. L'on fit deux attaques à deux bastions 
près l'un de l'autre. M. le maréchal de la Meilleraye 
commanda la droite avec les régiments des Gardes 
françoises et suisses et autres; M. le maréchal de Gas- 
sion, la gauche, avec Piémont, Navarre et autres régi- 



118 MEMOIRES DE SOUVIGNY. [1644 

ments. D'abord nous fîmes une grande diligence, 
conune il arrive souvent, de bien avancer la tranchée 
de loin; mais, étant parvenus sur le bord du fossé cpii 
étoit au pied du glacis du chemin couvert, ce fut la 
pierre d'achoppement qui nous arrêta tout court. 
D'abord M. de Courteilles commença par son pont de 
fascines qu'il conduisoit avec beaucoup d'adresse; 
mais ce que le flux et reflux de la marée pouvoient 
en porter étoit bientôt consumé par les feux d'artifice 
des ennemis; aussi bien, les ponts de bateaux, la 
matière plus rare, quoiqu'à l'épreuve des feux d'arti- 
fice, n'y furent pas plus utiles que le pont flottant de 
M. de Rantzau*. L'on tint plusieurs fois conseil là-des- 
sus. L'on tomboit bien d'accord qu'il falloit passer le 
fossé et faire un bon logement au delà; mais personne 
ne donnoit les moyens de le faire, d'autant que les 
ennemis, qui tiroient incessamment du chemin couvert, 
en faisoient des sorties en assurance pour rompre et 
brûler nos ponts, et tailler en pièces ceux qui conunen- 
çoient quelque logement au delà. 

En cette conjoncture, le marquis de Lavardin^, ayant 
relevé le marquis de la Ferté-Imbault de la tranchée, 
à la tête de laquelle le régiment des Gardes étoit en 
garde, en y rentrant se brouilla^ avec M. de Mont- 

1. Josias, comte de Rantzau (1609-1650), né dans le Hol- 
stein, vint en France avec les Suédois et y prit du service en 
1635. Fait maréchal de camp par Louis XHI, il devint maré- 
chal de France en 1645, après avoir abjuré le protestantisme. 

2. Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin (1618-1644), 
fils d'Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin, et de Mar- 
guerite de la Baume, maréchal de camp le 12 mai 1644. H 
avait obtenu une compagnie aux Gardes à dix-sept ans. 

3. Il y a dans le texte : il se brouilla. 



4644] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 119 

mège^ qui le commandoit, sur ce que, ayant voulu 
changer quelque chose sans l'en avertir, il s'en offensa, 
et, comme j'étois demeuré en garde avec lui, je ména- 
geai si bien les choses qu'ils s'en accommodèrent. Mais 
pourtant M. de Montmège ne commandoit pas tous les 
soldats qu'il désiroit pour le travail, ceux mêmes qui 
étoient commandés ne le faisant pas avec vigueur. M. de 
Lavardin et moi nous avançant diverses fois pour les 
animer, nous y perdîmes quantité de soldats. Lui-même 
y reçut une mousquetade au travers du corps, dont il 
ne mourut que deux jours après. 

Enfin, après avoir perdu deux mille honunes sans 
nous pouvoir bien établir au delà du fossé, tant à cause 
du flux et du reflux de la marée et des feux d'artifice, 
et des sorties des ennemis, qui renversoient nos loge- 
ments avant qu'ils fussent achevés, il fut résolu de faire 
une digue à travers le fossé, mettre des pièces de canon 
à droite et à gauche, avec quantité de mousquetaires 
et des bataillons, qui auroient ordre de passer aussitôt 
que les ennemis sortiroient de leur contrescarpe, pour 
attaquer ceux qui travailleroient au logement au delà 
du pont. M. le maréchal de la Meilleraye fit exécuter 
cet ordre avec tant* de vigueur que les ennemis, 
ayant été bien battus aux deux sorties qu'ils firent en 
après, ne s'y hasardèrent plus, si bien qu'en trois ou 

1. Montmège était capitaine au régiment des Gardes [Mém, 
de Monglaty t. I, p. 447). Jean de Souillac, marquis de Mont- 
mège, mestre de camp d'un régiment d'infanterie de son nom 
en 1634, maréchal de camp, conseiller d'État, lieutenant géné- 
ral en 1652, capitaine colonel de la compagnie des Cent-Suisses 
en 1653, mourut en 1655. 

2. Il y a autant dans le texte. 



120 MÉMOIRES DE S0UVI6NT. [4644 

quatre jours ensuivant, nous nous logeâmes sur la 
hauteur du chemin couvert que nous leur fîmes aban- 
donner entièrement à coups de grenades. 

C'étoit à l'attaque de M. le maréchal de la Meilleraye 
que j'étois ordonné, et n'allai qu'une fois ou deux, le 
jour, à celle de M. le maréchal de Gassion, qui s'éta- 
blit presqu'en même temps au delà dudit fossé. Outre 
l'émulation d'honneur qui étoit entre eux, il yavoitune 
jalousie particulière, fomentée par plusieurs personnes 
qui étoient plus propres aux artifices de la Cour qu*à 
la sincérité de l'armée, jusqu'à tel point qu'ils ne vou- 
loient point faire de communications entre eux. 
J'avertis Monsieur que cela étoit cause qu'il avoit été 
tué quantité de gens, en allant d'une attaque à l'autre, 
et de la difficulté de se pouvoir entr' aider de plusieurs 
choses nécessaires. Sur quoi. Son Altesse Royale me 
commanda de le faire moi-même, conmie je fis. Quand 
je voyois arriver des choses qui excédoient ma petite 
portée, j'en donnois avis à M. de Guise*, prince très 
débonnaire et bienfaisant, qui avoit la bonté d'accomr 
moder celles qui lui étoient possibles, ou faire en sorte 
que Monsieur les mît d'accord, — M. de la Rivière, du 
depuis Monsieur de Langres, étant tout à fait pour M. le 
maréchal de Gassion contre M. le maréchal de la Meille- 
raye, lequel, afin qu'on ne lui pût objecter qu'il eût 
aucun avantage sur son concurrent, ni pouvoir être 

1. Henri II de Lorraine, duc de Guise, quatrième fils de 
Charles, duc de Guise (1614-1664), fut archevêque de Reims à 
quinze ans, puis quitta l'Eglise et revendiqua plusieurs fois des 
droits sur le royaume de Naples en vertu d'anciens titres de 
famille. Il servait alors comme volontaire, n'ayant aucun com- 
mandement. 



4644] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 121 

Llâmé ou soupçonné de la dépense d'un si grand siège, 
ne voulut point qu'elle en fût faite, ni aucun travail, 
par l'ordre de l'artillerie, dont il étoit grand maître, si 
Lien que, sur nos certificats, M. de Villemontée*, 
intendant de l'armée, faisoit payer les travaux de 
chaque jour. 

Pour lors, j'y étois seul maréchal de bataille. Sur la 
fin du siège, l'on en créa deux, savoir : M. de [Puysé- 
gur^], major au régiment de Piémont, duquel il a été 
depuis mestre de camp, et M. d'Argen vieux, lieutenant- 
colonel du régiment d'Angoulême^. 

Monsieur exerça sa libéralité envers la plupart des 
officiers blessés, et faisoit tenir une table de cent cou- 
verts pour les volontaires, dont il y en avoit quantité, 
plusieurs desquels prétendant se rendre considérables 
pour espérer par quelque belle action d'avoir abolition 
de leurs crimes, bien dorés sur leurs habits, mais 
incommodants envers ceux de qui ils vouloient em- 
prunter de l'argent. 

1. François de Villemontée, maître des requêtes en 1626, 
intendant de Poitou, Saintonge et Angoumois en 1631, con- 
seiller d'Etat en 1657, évêque de Saint-Malo la même année, 
mourut en 1670. Tallemant des Réaux lui a consacré une his- 
toriette, t. IV, p. 346-349. Voy. aussi Bull, des arch. hist. de 
la Saintonge, t. IV, 1880-1882, p. 145. 

2. Le nom est en blanc dans le manuscrit. Jacques de Ghas- 
tenet de Puységur, seigneur de Buzancy et de Bernoville (1600- 
1682), maréchal de camp en 1651, mestre de camp du régiment 
de Piémont en 1655, quitta le service en 1659. Il a raconté le 
siège de Gravelines dans ses Mémoires (t. II, p. 19), édit. Tami- 
zey de Larroque, 1883. 

3. Le régiment d'Angouléme, levé en 1643 par Charles de 
Valois, comte d'Auvergne, fut donné, en 1644, au duc d'An- 
gouléme, et licencié en 1650. 



122 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1644 

Monsieur me fît Thonneur d'ordonner que je man- 
gerois tous les jours avec M. du Mont, son premier 
maître d'hôtel, duquel j'ai grand sujet de me louer, 
[lorsjqu'il nous envoya tous deux trouver l'ami- 
ral Tromp à son bord et lui fît un beau présent. 
Faute de savoir bien l'humeur de Monsieur, je 
demeurai plus d'une heure à lui demander le mot, 
parce qu'en jouant il perdoit et étoit fort en colère, ce 
me sembloit. J'attendois toujours qu'il eût plus beau 
jeu et fût de plus belle humeur. M. de la Frette, son 
capitaine des gardes*, s'en aperçut, et, m'ayant dit que 
je ne devois pas m'arrêter pour cela, aussitôt que je 
m'avançai près de Monsieur, il mit ses cartes sur la 
table et me demanda avec beaucoup de bonté ce que 
nous ferions cette nuit-là à la tranchée, et me donna 
l'ordre, que je portai. 

Pour servir d'avis aux officiers d'armée de ne point 
monter des chevaux qui ne soient bien assurés, je 
dirai qu'en accourant à l'alarme des Ugnes, le cheval 
que je montois fut si épouvanté des mousquetades que 
l'on y tiroit, qu'il voulut tourner bride et se coucha le 
ventre en terre, quand je voulus le presser, si bien 
qu'il me fallut lui tourner la tête du côté de mon logis, 
où il courut de toute sa force. Par bonne fortune, j'y 
trouvai mon palefrenier Etienne qui m'avoit déjà sorti 
un autre cheval de l'écurie, se méfiant de celui-là. Je 
montai dessus et trouvai que l'attaque des lignes étoit 
fausse. 

1. Pierre Gruel de la Frette fut nommé maréchal de camp 
le 10 mai 1644. Il est cité dans la Gazette de France, p. 405, 
comme commandant la tête du travail du maréchal de la Meil« 
leraye au siège de Gra vélines. Il mourut en i656w 



i644] MEMOIRES DE SOUYIGNY. 1^3 

M. le comte de Saint-Aignan*, étant encore si incom- 
modé d'un coup de mousquet dans le genou qu'il ne se 
pouvoit soutenir qu'à grand'peine, m'ayant prié [de] 
supplier Monsieur lui permettre d'entrer le lendemain 
en garde à la tranchée, je dis bien à Monsieur qu'il 
m'en avoit chargé, et, en même temps, l'état où il 
étoit me faisoit le supplier très humblement lui faire 
ordre de ne point sortir de sa tente qu'il ne fût guéri, 
ce qui fut fait. 

Un soir que je sortois de la tranchée, je reçus un 
billet par lequel le baron des Prez, qui a été mestre 
de camp du régiment d'Auvergne, me prioit de lui 
prêter trente pistoles sur le récépissé qu'en feroit 
Jacob, son homme. Je lui baillai un billet pour rece- 
voir, en mon nom, trois cents livres du trésorier de 
l'armée, qui les lui compta, et dont je n'ai jamais rien 
eu, quelque instance que j'aie faite envers M"® de 
Tulon, sa sœur, demeurant en Beaujolois*, laquelle a 
fait sa déclaration qu'il est mort insolvable, quoiqu'il y 
ait peu d'apparence. 

Je ne pensois, pendant le siège, qu'à faire mon devoir 
et nullement la cour, quoique Monsieur me fit l'hon- 
neur de me parler toutes les fois que j'avois celui de 
le voir. Après cela, je me privois souvent du repos et 

1. François de Beauvillier, comte puis duc de Saint- Aignan, 
fils d'Honorat de Beauvillier, comte de Saint-Aignan, et de 
Jacqueline de la Grange, était capitaine des gardes de Monsieur. 

2. Isabeau de Noblet des Prez épousa, en 1621, Philibert 
Tbibaud, écuyer, seigneur de Tulon, dans la paroisse de Len- 
tigny, en Forez. Son fils, Philibert-Claude, qui fut, en 1650, 
mestre de camp du régiment d'Auvergne, hérita de ses deux 
oncles, MM. de Noblet des Prez, à charge de porter leurs 
nom et armes. 



124 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1644 

du sommeil pour écrire à ma chère femme presque 
tous les jours, et lire ses lettres que je recevois ponc- 
tuellement deux fois la semaine. 

Il ne me souvient pas particulièrement de tout ce qui 
se passa de considérable en ce siège après le passage 
du premier fossé, qui se défendit si longtemps, par le 
moyen des fréquentes sorties que les ennemis fai- 
soient sûrement de leurs chemins couverts. Les fossés 
des demi-lunes et ceux du corps de la place ne pou- 
voient être si bien défendus, mais ne donnèrent pas 
tant de peine. 

MM. les maréchaux de la Meilleraye et de Gassion 
agissoient si exactement, qu'ils laissoient peu de chose 
à faire à MM. les maréchaux de camp, ni à moi, qui 
fus surpris de deux choses : la première, de voir que 
M. le maréchal de Gassion, qui n'avoit jamais été dans 
l'infanterie, pût si bien entendre un siège ; la seconde, 
de son indicible promptitude à repousser les ennemis, 
ce que je reconnus particulièrement la nuit que je le 
fus visiter à son attaque, lorsque les ennemis firent 
une sortie sur le régiment de Navarre et mirent le feu 
à une gabionnade. J'étois assis auprès de lui, à la 
tranchée, quand nous entendîmes le bruit, qu'il partit 
comme un éclair, et, quoiqu'alors je fusse assez dispos, 
je ne le pus attraper qu'il ne fût mêlé l'épée à la main 
avec les ennemis, qui se retirèrent à l'instant. 

Quelques jours après, que je fus visiter la mine au 
bastion de son attaque, les ennemis firent rouler une 
bombe d'en haut, qui éclata de sorte que le trou de la 
mine en fut bouché, et que nous eussions été étouffés 
si on ne l'eût promptement ouverte. 

Enfin, après avoir fait nos galeries à travers le fossé 



1644] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 425 

et fait jouer des mines aux deux bastions attaqués, 
nous nous logeâmes dessus; en suite de quoi, les enne- 
mis ayant demandé à parlementer, l'on fît la capitula- 
tion. Monsieur ayant accordé à Ferdinand de Limontis 
de sortir le lendemain avec sa garnison, armes et 
bagages, tambour battant, etc.*. 

Il y eut alors un si furieux démêlé entre MM. les 
maréchaux de la Meilleraye et de Gassion, que, sans la 
prudence et l'adresse de M. de Lambert*, qui les 
empêcha d'en venir aux mains, ayant tous deux l'épée 
à la main, le premier à la tête des Gardes et l'autre à 
celle de Piémont, ils eussent couru fortune de se cou- 
per la gorge, sur ce que M. de Gassion prétendoit 
d'entrer aussi tôt dans la place, avec les troupes de son 
attaque, que M. de la Meilleraye avec les siennes, de 
sorte que ce ne fût pas sans difficulté que leur accom- 
modement fut fait de l'avis de Monsieur. En suite de 
quoi, Son Altesse Royale me commanda d'accompagner 

1. Ce général espagnol est plus souvent désigné, dans les 
Gazettes et Mémoires, sous le nom de Don Fernando de Solis : 
a Le 29 [juillet], Don Fernando Solis sortit de Gravelines avec 
sa garnison, et, ayant baisé la botte à M. le duc d'Orléans, fut 
conduit à Dunkerque. » (Mémoires de Monglat, t. II, p. 449.) 
Don Fernando de Solis devait défendre Vervins contre les 
Français en 1653. Voy. Recueil des Gazettes de Tannée 1653, 
p. 147. Les articles de la capitulation sont donnés dans le 
Mercure françois, t. XXV, année 1844, p. 45, et aussi dans la 
Gazette de France, dont Tannée 1644 fournit près de dix articles 
détaillés sur le siège de Gravelines. 

2. Jean de Lambert, baron de Chitry, marquis de Saint- 
Bris en Auxerrois, page de Henri IV, maréchal de camp en 
1635, lieutenant général en 1648, commandeur de Tordre du 
Saint-Esprit, fils de Jean, gentilhomme ordinaire de la chambre, 
et de Marguerite Robinet de la Serve. 



126 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1644 

jusqu'au delà de nos gardes avancées Ferdinand de 
Limontis, qui sortoit de la place avec sa garnison. 
Chemin faisant, il me pria de lui dire la vérité en quelle 
estime il étoit parmi nous. Je lui répondis qu'il ne 
pouvoit espérer un plus grand honneur, à la défense 
de Gravelines, que d'avoir eu un maréchal de France 
logé sur chacun des bastions attaqués, et que nous 
avions beaucoup d'estime pour sa personne, de sa 
prudente conduite durant le siège. Il me dit là-dessus : 
< C'est un plus grand avantage pour moi que vous 
autres, Messieurs les François que. j'honore, croyiez 
que je me suis bien acquitté de mon devoir ; mais je 
vous dirai franchement que je suis averti de l'informa- 
tion que quelques officiers, mes ennemis, ont faite 
contre moi, disant que le secours seroit entré dans la 
ville, si j'avois tenu des bateaux à temps à l'endroit où 

ils se présentèrent à l'heure qu'ils dévoient 

^ [devant] le fort Philippe. Pour le premier, 

il est constant que, si j'avois mis des bateaux de ce 
côté-là, je vous aurois montré l'endroit par lequel 
j'attendois le secours, et vous l'auriez empêché d'en- 
trer, et que, si j'eusse attendu encore deux jours à 
abandonner le fort Philippe, j'aurois perdu quatre 
cents hommes qui m'ont fait tenir plus de quinze jours 
dans Gravelines. J'ai mon journal et les témoignages 
des gens de bien pour ma justification. > 

Ayant conduit ledit Ferdinand de Limontis, nous 
nous séparâmes. Il continua son chemin à Dunkerque, 
et moi je retournai trouver Monsieur, qui, le même 
jour, donna l'ordre à l'armée de démolir les lignes, et 

1. Quelques mots sont rognés sur deux lignes au bas de la 
page 437 du manuscrit. 



1644] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. i27 

à M. de Grancey*, qu'il établit gouverneur à Grave- 
lines, de réparer les brèches et nettoyer les fossés de 
la ville avec sa garnison. 

Pendant la capitulation de Gra vélines, M. d'Aumont^, 
gouverneur du Boulonnois, se saisit du poste de Wat- 
ten^, avec des troupes de son gouvernement, que M. le 
maréchal de Gassion fortifia d'une partie de l'armée, 
et, sur l'avis qu'eut Monsieur que toutes celles des 
ennemis marchoient de ce côté-là, il nous y envoya 
encore, M. de la Ferté-Imbault et moi, avec deux mille 
honmies de pied et six cents chevaux. Nous prîmes 
le fort de Wattendam^ sur la rivière d'Aa, de laquelle 
on a tiré un canal qui fait la rivière de Colme^. Après 
que notre retranchement fut bien fait à Watten et que 
j'eusse été à la guerre du côté de Saint-Omer avec 
M. le maréchal de Gassion, je m'en allai à Ardres 
trouver Monsieur, lequel je suppliai de me donner mon 
congé et de l'accompagner, puisqu'il quittoit l'armée, en 
laquelle j'étois venu servir de maréchal de bataille sous 
son autorité, et ne désirois point servir sous un autre 
général, ce que Son Altesse Royale m'ayant accordé 

1. Jacques Rouxel, comte de Grancey et de Médavy (1603- 
1680), maréchal de camp en 1636, maréchal de France en 1651, 
gouverneur de Gravelines et de Thionville, fils de Pierre, baron 
de Médavy, et de Charlotte de Haute mer, comtesse de Grancey. 

2. Antoine d'Aumont, marquis de Villequier, puis duc d'Au- 
mont, maréchal de France en 1651, second fils de Jacques 
d'Aumont, baron de Chappes, et de Charlotte-Marie de Ville- 
quier, mourut en 1669. 

3. Watten, cant. de Bourbourg, arr. de Dunkerque. 

4. Wattendam, comm. de Watten. 

5. Le canal de la Colme part de l'Aa^ au sud de Watten- 
dam^ passe à Bergues et finit à Fumes en Belgique^ où il se 
rattache au canal de Dunkerque à Newport. 



i28 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [i644 

avec des bontés extrêmes, il donna en même temps 
'congé à M. de Roncière, aide de camp. Étant arrivé à 
Montreuil, M. le comte de Lannoy * en étant gouverneur, 
y faisant voir sa place, dit, pour m'obliger, que je Ty 
saurois mieux conduire que lui-même, y ayant bien fait 
des rondes, et [je] répondis que je m'y pourrois égarer 
à cause de la quantité des beaux ormeaux et ypréaux^ 
qu'il y avoit fait planter sur les remparts, devenus 
admirablement grands depuis vingt ans que j'y avois 
été en garnison. [M. de Lannoy] ayant eu beaucoup de 
satisfaction de notre régiment, spécialement de M. de 
Beauregard, mon oncle, qui le conunandoit, duquel il 
étoit ami intime, j'en trouvai beaucoup en renouvelant 
mes anciennes connoissances. 

Lorsque Monsieur arriva au château de Greil, maison 
royale située sur la rivière d'Oise^, il me fit l'honneur, 
l'espace de plus de deux heures qu'il se promena, de 
s'appuyer toujours sur mon bras, parlant du siège 
de Gra vélines et qu'il diroit bien à M. le Cardinal 
de la façon dont je servis. Il* eut la bonté d'en 
dire bien davantage que je n'en avois fait; car, en 
rencontrant M. le Cardinal à la Chevrette, près Saint- 

1. Charles de Brouilly, seigneur de Piennes, comte de Lan- 
noy, leva en 1641, pour la garnison de Montreuil, un régiment 
d'infanterie qu'il donna^ en 1643, à son gendre Roger du 
Plessis, comte de la Rocheguyon. 

2. V y préau est un des noms vulgaires du peuplier blanc ou 
blanc de Hollande. 

3. Forteresse élevée au moyen âge contre les Normands, le 
château de Creil fut pris une dernière fois par les ligueurs en 
1588 et fut souvent habité par Henri IV, à cause du voisinage 
de Verneuil. Vendu pour être détruit en 1780, il en reste encore 
des vestiges. 

4. Il y a qu'il dans le texte. 



1644] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 129 

Denis, [où] M. de Montozon les traita tous deux avec 
leur cour, Monsieur lui dit qu'il lui a voit baillé l'homme ' 
qu'il y falloit pour prendre Gravelines, quoiqu'effecti- 
vement MM. les maréchaux de la Meilleraye et de 
Gassion m'y aient laissé peu de chose à faire. 

Le même jour, M. le Cardinal, me l'ayant dit, ajouta 
qu'il étoit bien aise de cela, afin que je fusse bien connu 
en Flandre et qu'il fit plus facilement ma fortune, dont 
il faisoit son fait propre. Après m'a voir tenu environ 
trois semaines à Paris dans cette espérance et fait 
connoître qu'il me désiroit comme domestique, à quoi 
je ne voulois point m'engager, quoi[que] plusieurs 
personnes de haute qualité et de mérite se soient esti- 
mées heureuses de s'être données à Son Éminence, qui 
en a fait des grands seigneurs, parce que je ne voulois 
point avoir d'autre maître que le Roi, ni demeurer si 
longtemps éloigné de ma femme, que j'aimois et esti- 
mois plus que tous les biens du monde, je pris congé 
de Son Éminence, ayant laissé par son ordre un 
mémoire à M. de Lionne* de mon adresse, afin qu'il 
me pût faire savoir quand il faudroit que j'allasse le 
trouver et être employé pour le service du Roi et de 
Son Éminence. 

Auparavant partir de Paris, j'obtins un arrêt avec 
Messieurs les cinq frères de Sourdis d'Escoubleau, 
cohéritiers de M"**' de Montagnac, leur mère^, signé 

1. Hugues de Lionne (1611-1671), neveu d'Abel Servien, 
venait d'être nommé conseiller d'État. Secrétaire des comman- 
dements de la Reine mère de 1646 à 1653, il devint ambassa- 
deur, puis ministre d'Etat en 1659 et secrétaire d'Etat des 
Affaires étrangères en 1663. 

2. Anne de Rostaing, mariée en secondes noces, en 1605, 

II 9 



i30 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1644 

du 10® août 1644*, par lequel il fut dit que le pro- 
cès d'entre elle et demoiselle Louise de Villars, ma 
belle-mère, seroit mis au néant et les parties hors des 
procès et sans dépens, qu'il seroit fait une quinte et 
surabondante criée pour le décret de Trocezard, et que 
l'adjudication en seroit faite par les officiers de justice 
de Châtelus^ 

En après, je m'en allai voir mon frère le doyen ^ à 
Jargeau, qui me fit la faveur d'aller avec moi en Lyon- 
nois. Je trouvai ma femme à Longes, avec Madame ma 
belle-mère, en bonne santé, M. l'archevêque de Vienne, 
MM. les barons de Virieu*, de Villars^, et toute la 

avec Jacques de la Veue de Montagnac, dont elle n'eut pas 
d'enfants, avait eu six fils et une fille de son premier mari, 
René d'Escoubleau, seigneur de Sourdis, chef de la branche 
aînée de la maison d'Escoubleau, dont une branche cadette a 
fourni les deux frères archevêques de Bordeaux. 

1. Il y a en marge dans le manuscrit : Arrêt pour le décret 
de Trocezard^ août ISkk. Le décret était une ordonnance por- 
tant saisie ou prise de corps. 

2. ChAtelus, cant. de Saint-Galmier, arr. de Montbrison, 
Loire. D'après Y Almanach de Lyon et des provinces de Lyon- 
noisy Forez et Beaujolois, la justice de Châtelus comprenait la 
paroisse de Saint-Denis-sur-Coise et une partie de celle de 
Coisc. Elle était assurée par un juge, un châtelain, un procu- 
reur fiscal et un greffier. 

3. Pierre Gangnières, né en 1610, n'était pas encore doyen. 
Dans le Registre des actes capituiaires du chapitre de t église 
colUgiale de Saint- l'rain de Jargeau, commençant en 1631 
(archives du Loiret', il figure comme « escolier chanoine » en 
1632. Il est fait sous-diacre la même année. II devint doyen 
du chapitre en 1651. 

4. Gabriel de Fay, baron de Virieu, seigneur de Malleral, 
fils de François et de Catherine de Morges de la Motte, époast, 
en 1031, Marguerite de Murât, sœur de Charles de Munit, sei- 
gneur de la S^ne. 

5. aaude V de Villars, baron de Masdas, fils de Cbnde lY 



1644] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 431 

famille de même, et je puis dire que notre satisfaction 
étoit fort grande, nous occupant à faire réparer la 
maison forte de Longes, planter, et retirer des fonds 
aliénés, en acquérir d'autres. J'étois bien séant de 
liquider les dettes de Trocezard et faire des échanges et 
petites acquisitions ; et, le \ 0^ décembre de ladite année 
1644, pour purger les hypothèques et sortir nettement 
d'affaires, je fis passer le décret de la maison forte de 
Trocezard, rentes et domaines en dépendant, en la juri- 
diction de Chàtelus. Conformément à l'arrêt du Parle- 
ment, M. Melchior Harenc de la Condamine, doyen de 
l'église de Saint-Pierre de Vienne, mon beau-frère*, 
qui représentoit l'héritier de la maison^, présent, [fut] 
sommé, avec les procureurs des créanciers, de surdire 
et enchérir, si bon leur sembloit, de plus que la sonmie 
de vingt-sept mille livres que mon procureur en avoit 
offerte pour moi; mais, personne n'en voulant rien 
faire, d'autant que M™^ de Montagnac avoit désa- 
voué son procureur, auquel Trocezard avoit été adjugé 
au nom de ladite dame, pour ladite somme de vingt-sept 
mille livres, en la même juridiction de Chàtelus, de 
laquelle ayant fait infirmer la sentence au bailliage de 
Montbrison, ma belle-mère avoit appelé au Parlement 
pour lui faire tenir ladite enchère et adjudication de 
vingt-sept mille livres, de laquelle ayant pris le fait et 
cause en main, j'obtins le susdit arrêt en vertu duquel 

et de demoiselle de Fay-Virieu, épousa Charlotte de Nogaret- 
Calvisson. Voy. p. 72. 

1. Il y a en marge dans le manuscrit : Je fus adjudicateur 
de Trocezard du iO^ décembre 16 kk, 

2. Le doyen Melchior Harenc de la Condamine représentait 
son frère, Claude-Henri, capitaine, que nous avons déjà vu 
désigner sous le nom de M. de Trocezard, p. 73 et 87, 



132 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1644 

a été faite en mon nom cette dernière adjudication 
audit Ghàtelus. 

Après quoi, m'étant enquis des praticiens qui 
s'y trouvèrent s'il n'y avoit rien à redire audit 
décret, ils me répondirent que toutes les solenni- 
tés y avoient été observées et ne s'y pourroit rien 
ajouter. Il n'y en eut qu'un qui me dit qu'il pourroit 
arriver un jour que quelque chicaneur y trouveroit à 
redire, parce que ce décret avoit été passé le jour de 
Sainte-Luce, fête fériale à la cour de Montbrison d'où 
dépend la justice de Ghàtelus, et, quoique tous les autres 
fussent d'avis contraire, pour mieux assurer les choses 
et n'y laisser aucun ombrage, je fis derechef faire toutes 
les formalités requises et, dans quelques jours après, 
une nouvelle adjudication, qui fut aussi en mon nom, 
parce que Monsieur mon beau-frère ni les procureurs 
des créanciers ne voulurent pas enchérir ; et je me serois 
bien gardé d'un si haut prix, si [ce] n'eût été pour 
assurer plus de vingt-trois mille livres que mondit 
sieur le doyen, mon beau-frère, avoit déjà payées de 
mon argent à l'acquit des dettes de Trocezard, à mon 
absence ; et, comme il en paya plusieurs qui n'étoient 
pas si utilement coUoquées que le nonuné Mellier, qui 
étoit aussi au cinquième rang de l'ordre de la distri- 
bution du prix, et par conséquent premier en ordre 
que Madame ma belle-mère et demoiselle Gabrielle de 
la Gondamine ^, à laquelle il bailla deux mille trois cents 
livres de mon argent, comme aussi, devant trois autres 
créanciers qui étoient intervenus au décret sur l'allo- 
cation de ma belle-mère, mon beau-frère s'opiniâtra, à 

1. Voy. p. 74, note 1. 



1645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. i33 

mes dépens, de son allocation, disant qu'il ne lui* 
étoit rien dû, [il] fut condamné à Montbrison, dont 
ayant été à Paris ^, je fus contraint de prendre le fait et 
cause en main ; et, ayant soutenu le procès plus de vingt 
ans, j'ai finalement été conseillé de m'en accommoder, 
comme j'ai fait, ayant payé audit Mellier la somme de 
quatre mille quatre cents livres, selon sa quittance 
contenue à la transaction que nous avons passée 
ensemble, par laquelle nous sonmies demeurés quittes 
de toutes choses, le ... 1666. 

^645. 

Après que Trocezard fut adjugé à mon nom, ainsi 
que j'ai dit, je fus retrouver ma fenmie à Longes. 
Elle en fut bien aise et ma belle-mère aussi, [que] 
j'honorois bien fort et qui m'aimoit d'une tendresse 
toute particulière. Je ne fus pas assez heureux pour 
demeurer plus longtemps avec elles, jusqu'environ le 
15* janvier 1645 que j'en pris congé, sur une lettre 
de M. le Cardinal de l'aller trouver. Il me dit à l'abord 
qu'il m'avoit destiné pour servir de maréchal de 
bataille à l'armée de Catalogne, dans le corps particu- 
lier qui assiégeroit Roses, sous le commandement de 
M. le comte du Plessis, parce qu'il appréhendoit 
quelque brouillerie entre lui et M. le comte d'Harcourt, 
qui commandoit l'armée plus avancée dans le pays de 
Catalogne^. Sachant bien qu'ils étoient tous deux de 

1. C'est-à-dire au sieur Mellier. 

2. C'est-à-dire ayant appelé au parlement de Paris. 

3. Le comte d'Harcourt venait d'être nommé, en février, 
vice-roi de Catalogne à la place du maréchal de la Motte-Hou- 



m MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1645 

mes amis et qu'il ne pouvoit choisir personne plus 
propre à maintenir la bonne intelligence qui étoit 
nécessaire entre eux en cette occasion, c'est de cette 
façon qu'il récompensa mes services et dora la pilule 
pour me faire encore servir de maréchal de bataille 
auparavant d'avoir mieux. J'aimai mieux prendre ce 
parti où l'honneur m'engageoit, avec l'espérance d'être 
récompensé, et, après avoir reçu les arrérages de ma 
pension, je pris congé de Son Éminence et m'en revins 
trouver ma fenune, Monsieur le bonheur étant, en ce ren- 
contre, qu'elle se trouvoit à Longes sur mon chemin de 
Catalogne. Je ne lui pus dissimuler que je devois faire ce 
voyage, parce qu'il me fallut prendre mon équipage. 
Je tâchai seulement à la consoler de l'espérance d'un 
prompt retour, et ma belle-mère aussi. Je ne veux pas 
dire de regrets de notre séparation, [mais] que je louai 
un bateau à Gondrieu pour Beaucaire et m'en allai 
coucher chez M. de Villars, qui avoit alors la terre de 
SarrasV où il ne se contenta pas de me faire bonne 
chère : il fit mettre dans mon bateau quantité de 
bons vivres. 

Passant à Valence, je rencontrai deux capucins, que 
je fis mettre dans mon bateau. Sur le midi, ces bons 
pères conunencèrent à manger d'un petit morceau de 
pain qu'ils avoient, en sortant une petite bouteille» 
disant qu'ils faisoient collation parce qu'il étoit oo 

dancourt. Le comte du Plessis commandait on corps particii- 
lier, chargé du siège de Roses. Il ambitionnait le bâton de 
maréchal, qu'il reçut en effet après la prise de la ville. — 
Roses, en espagnol Rosas, dans la province de Girone, petit 
port situé à l'extrémité nord d'une baie circulaire. 

1. Sarras, sur le Rhône, cant. et arr. de Toumon, iirdèche. 



1645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. i35 

jour de jeûne. Je leur dis que j'avois de quoi leur 
bailler bien à dîner et qu'il valoit mieux remettre à 
faire leur collation au soir, et, ayant fait apporter les 
provisions de M. de Villars, je pris grand plaisir et 
appétit de voir si bien manger ces bons pères. Après 
notre dîner, il se leva une furieuse bise, qui est assez 
commune sur le Rhône, au mois de février où nous 
étions. Plusieurs s'en trouvèrent mal et moi plus que 
les autres. Je ne sais si ce fut pour avoir mangé trop 
de poisson, il me prit un dévoiement avec douleur et 
fièvre qui me continua tout le jour et toute la nuit, que 
je logeai au Pont-Saint-Esprit*; et même, en arrivant 
à Beaucaire, m'étant fait traiter, je fus guéri le hui- 
tième jour, quoique bien foible, et trouvai M. le comte 
du Plessis à Perpignan le lendemain qu'il y étoit 
arrivé. Il fut bien aise de me voir, sachant bien que je 
devois servir dans son armée. Je l'accompagnai à Col- 
lioure et au Port-Vendres, oii nous vîmes mettre pied 
à terre à la plupart de l'infanterie de notre armée, 
avec laquelle nous allâmes loger au Boulou^, passâmes 
la montagne au col de Perthus^ et [vînmes] loger à 
Figuières*, marchant en bon ordre, sur l'avis que la 
garnison de Roses, au nombre de quatre cents officiers 
réformés, la plupart montés sur des chevaux castillans, 
avoient défait la compagnie de la Reine '^ et fait prison- 

1. Pont-Saint-Esprit, ch.-l. de cant., arr. d'Uzès, Gard. 

2. Le Boulou, arr. et cant. de Céret, Pyrénées-Orientales. 

3. Le Perthus, comm. du cant. de Céret, entre deux talus 
formant col, dans une vallée des Albères, sur la frontière 
franco-espagnole, est un des principaux passages de la région. 

4. Figueras, prov. de Girone, Catalogne, garde la route de 
Perthus. 

5. Anne d'Autriche avait ajouté, le 18 juin 1663, à sa com- 



136 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1645 

nier M. de Fabert, maréchal de camp, auquel elle ser- 
voit d'escorte, sur le chemin entre la Jonquière* et 
Figuières, et Tavoient conduit à Roses. 

Toutes nos troupes étant assemblées à Figuières, 
nous en partîmes le premier jour d'avril 1645 et 
passâmes par l'Escadirette pour faire les approches de 
Roses. Toute la cavalerie de la ville, avec quelques 
mousquetaires, vint au-devant de nous jusque sur la 
hauteur de la tour de la Garrigue, faisant contenance 
de la vouloir défendre ; mais, après quelques légères 
escarmouches, [les ennemis] se retirèrent et nous lais- 
sèrent librement faire notre campement au vallon cou- 
vert de ladite hauteur, depuis la mer jusqu'à la mon- 
tagne. Nous étions en peine de fourrages et d'eau ; mais 
nous trouvâmes que le grand étang qui se dégorgeoit 
à la mer, étoit d'eau douce, mais encore [qu'il y avoit] 
de très bonnes fontaines par tous les camps, après y 
avoir creusé environ deux pieds, et beaucoup d'herbe 
entre la colline et l'étang. 

Pendant qu'on travailloit à retrancher et loger, nous 
allâmes à diverses fois autour de la ville, M. le comte 
du Plessis, M. le marquis d'Huxelles et moi, reconnoltre 
par où nous devions faire notre attaque, que [nous] 
résolûmes faire au bastion Saint-Georges et à celui 
qui en étoit proche, du côté de la mer, pour plusieurs 
raisons. La dernière fois que la chose fût résolue, étant 
sur une hauteur à la vue des ennemis, ils nous firent 

pagnie de gendarmes une compagnie de chevau-légers, com- 
mandée par le marquis de Saint-Mégrin, et qui était alors en 
Catalogne. 

1. La Junquera, premier village d'Espagne, au débouché 
sud du col de Perthus. 



1645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 137 

couper le chemin par cent chevaux, et nous nous sau- 
vâmes à grand'peine aux deux escadrons éloignés de 
nous, [donnés] pour escorte. 

La ville de Roses est située entre la montagne et la 
mer, qui baigne ses murailles, et fortifiée de cinq 
bastions, dont il y en a un tenaillé. Les flancs sont 
extraordinairement petits et les angles flanqués beau- 
coup plus aigus qu'à l'ordinaire. Le fossé est long et 
profond, revêtu d'une forte muraille en dehors, peu de 
terre aux remparts, point de chemin couvert qu'un 
marchepied que Don Diègue Cavalis*, gouverneur de 
la place, fit faire suspendre sur les fossés, point d'autre 
demi-lune qu'une petite entre les deux bastions de 
notre attaque, le glacis médiocrement bon, le terrain 
étant soutenu par des fascines en divers endroits pour 
le défendre des inondations de la montagne, trente-six 
grosses pièces de canon, dont il y en avoit douze qu'on 
appeloit les douze apôtres, quatre autres pièces de plus 
de soixante livres de boulets qu'ils mirent aux flancs 
et [qui] servirent fort peu, plusieurs fauconneaux et 
mousquets à chevalet, si grande quantité de poudre 
que nous y en trouvâmes plus de cinq cent milliers, 
quoique celle qu'ils avoient dans ces grandes tours fût 
brûlée, ce qui ne s'est point fait des sièges de notre 
temps où il s'est tant tiré de coups de canon. La gar- 
nison étoit composée de trois mille six cents hommes 
de pied, bonne infanterie espagnole, et d'environ quatre 
cents chevahers, la plupart officiers réformés, montés 
sur des chevaux castillans. Outre la ville de Roses, les 
ennemis tinrent le château de la Trinité, distant d'une 

1. Don Diego Cavallero. 



138 MiMOIRES DE SOUVIGNT. [1645 

portée de canon, situé sur une hauteur à l'extrémité 
d'une montagne fort haute, d'une figure triangulaire, 
mais assez bon^ Il y avoit soixante hommes dedans et 
quatre pièces de canon et environ cinquante milliers 
de poudre. Au-dessous dudit château les vaisseaux et 
galères peuvent mouiller en sûreté, à moins qu'il fasse 
un vent de Ponant extraordinaire. 

Notre armée étoit composée de cinq mille quatre 
cents hommes de pied et de sept cent soixante chevaux, 
savoir, infanterie : Normandie, Sault, Vaubecourt, 
Plessis-Praslin, Lyonnois, Huxelles^, Roussillon^, 
Guyenne, Tavannes*, Calvières, Saint-PauP, Ghaus- 
soy^, Praroman, suisse "'; de cavalerie : les régiments de 
Boissac, de Feuquières, de Gault®, et les compagnies de 
la Reine et de Schonberg ; pour général : M. le comte 
du Plessis, qui fut fait maréchal de France après la 

1. Le promontoire de Santa-Trinitad, couronné par un fort, 
défend, à Test, la baie circulaire de Rosas. 

2. Régiment d'Huxelles, levé en 1634, devenu 41* régiment 
d'infanterie en 1794. 

3. Régiment de Roussillon, levé en 1635, licencié en 1644. 

4. Régiment de Tavannes levé en 1639, licencié en 1648. 

5. Régiment de Saint-Paul, levé en 1625 par Balthazar de 
Girard de Saint-Paul; donné, en 1637, à son fils; licencié 
en 1647. 

6. Régiment de Chaussoy, levé en 1645 par M. de Chaussoy, 
licencié la même année. 

7. Régiment de Praroman, suisse, levé en 1641, devenu 
régiment de Reynold, licencié en 1653. 

8. Le 24 janvier 1638, on avait enrégimenté la cavalerie en 
délivrant des commissions pour trente-huit régiments, compo- 
sés de huit compagnies et d'une compagnie de mousquetaires. 
Ces régiments s'ajoutèrent aux vingt-cinq régiments de cavalerie 
qui venaient de passer des troupes weimariennes au service de 
la France. 



4645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 139 

prise de la place ; pour maréchaux de camp : MM. de 
VaubecourtS d'Huxelles et de Saint-Mégrin*; MM. de 
Saintr-PauP, d'Alvimar et moi, maréchaux de bataille. 

Nous n'avions pas à craindre que la place fût secou- 
rue par terre, parce que M. le comte d'Harcourt étoit 
avancé avec son armée bien avant en Catalogne, ni du 
côté de la mer, qui étoit gardé par notre armée navale, 
composée de dix-sept vaisseaux et dix-neuf galères, 
conmiandée par le commandeur des Gouttes. 

M. le comte du Plessis m'ayant offert le choix de faire 
à mon particulier l'attaque du château de la Trinité, 
comme premier maréchal de bataille, ou de demeurer 
avec lui à l'attaque de la ville, après l'en avoir remer- 
cié, je lui dis qu'il sembloit, sous son meilleur avis, que 
ledit château devoit suivre la fortune de la ville, pour 
l'attaque de laquelle il n'avoit pas trop de gens et n'en 
pouvoit détacher qui ne lui fit faute. Après quoi, il y 
envoya M. d'Alvimar, pendant que nous avançâmes 
notre tranchée, laquelle se trouva d'environ sept cent 
cinquante pas de long, avec quatre redoutes le long du 
vallon, entre la hauteur de la campagne et la mer, lors- 

1. Nicolas de Nettancourt-Haussonville, comte de Vaube- 
court (1603-1678), fils de Jean, lieutenant général, et de 
Catherine de Savigny, gouverneur de Landrecies, de Perpi- 
gnan et du comté de Roussillon, maréchal de camp en 1642^ 
lieutenant général en 1651. 

2. Jacques de Stuert de Caussade, marquis de Saint-Mégrin, 
maréchal de camp en 1643, lieutenant général en 1650, fut tué 
au combat de la Porte Saint- Antoine en 1652. 

3. François de Girard de Saint -Paul, fils de Balthazar, 
lieutenant général, et d'Espérance de la Porte de Boscozel, 
mestre de camp, fut tué devant Roses. Son frère Jacques lui 
succéda comme mestre de camp et fut tué devant Arras 
en 1654. 



140 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1645 

qu'il vint un si furieux orage, le mercredi de la semaine 
sainte, qu'il inonda ledit vallon et nos redoutes, où étoit 
en garde le régiment de Tavannes, commandé par M. de 
Montmoyen, lieutenant-colonel; sur quoi, l'ayant été 
visiter, je lui demandai la raison pourquoi il ne faisoit 
[pas] retirer les soldats qui se noyoient dans la der^ 
nière [redoute]. Il me dit que c'étoit pour obéir à un 
maréchal de camp de jour, auquel il avoit demandé ce 
qu'il avoit à faire, qui lui avoit répondu qu'il falloit 
mourir là, ce qu'ils sauroient bien faire en gens de bien. 
Je leur dis qu'il étoit trop sincère au service du Roi 
pour périr si mal à propos, que non seulement il 
falloit retirer ses gens de là, mais encore tout le régi- 
ment, et que les ennemis n'étoient pas des poissons, 
non plus que nous, qu'ils ne pouvoient occuper le poste 
sans se noyer : « Enfin je vous déclare à vous, M. de 
Montmoyen, et à tous ceux de votre corps, que je 
me chargerai et répondrai du conmiandement que je 
vous fais de vous retirer avec moi dans le camp, après 
que vous aurez fait prendre par vos soldats la munition 
de guerre et les outils qui sont ici; > ce qui fut promp- 
tement fait. Lres soldats qui les portoient étoient déjà 
avancés environ deux cents pas du côté du camp, et nous 
commencions à nous y acheminer, quand les ennemis 
sortirent sur notre cavalerie et infanterie, sans nous 
pouvoir approcher, parce que la campagne étoit si 
trempée que les chevaux en avoient jusqu'au ventre et 
les hommes n'en pouvoient sortir. Je montois alors un 
assez bon cheval, qui fut légèrement blessé d'un édat 
de canon, dont il fut si épouvanté, que du depuis il me 
fut impossible de lui faire tourner la tête du côté de 
la ville de tout le siège. Quand je fus arrivé sur le bord 



1645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 141 

du ruisseau, au vallon duquel, dans le commencement 
du siège, nous mettions notre garde de cavalerie, je le 
trouvai si enflé et si impétueux qu'il me fallut faire 
marcher le régiment de Ta vannes en corps de bataillon, 
mettant les piquiers au-dessus du courant de l'eau 
avec ordre de se tenir bien joints ensemble, et aux 
mousquetaires aussi, et, quoique cette masse rompît 
l'impétuosité de l'eau, nous eûmes grand'peine à la 
passer et ne l'aurions pu faire une heure après. 

M. le comte du Plessis fut bien aise de me voir arri- 
ver au camp avec ledit régiment de Tavannes, dont 
il étoit d'autant plus en peine que le débordement 
des eaux dans notredit camp, qui fit abandonner 
les huttes pour se sauver sur les hauteurs, en avoit 
emporté quantité de bagages à la mer avec des affûts 
d'artillerie. L'orage et la pluie qui tomboit à verse 
ayant abattu toutes les huttes, tentes et pavillons, 
éteignirent aussi tous les feux, de sorte que nous en 
fûmes entièrement privés aussi bien que de lumière, 
dans tout notre camp, depuis le mercredi au soir jus- 
qu'au samedi ensuivant*, veille de Pâques, sur les six 
heures de matin que le temps se mit au beau [et] l'air 
[à] devenir serein. Par un bonheur et une grâce du ciel 
toute particulière, notre armée [navale], sans port, 
exposée à l'injure du temps, se tint si ferme sur ses 
fers et ancres, qu'il ne se perdit que deux galères, qui 
donnèrent bout à terre dans le sable. Encore se per- 
dit-il peu des gens d'une d'elles, celle de Saint-Just, 
qui eut la prévoyance et la charité de faire détacher 
les forçats qui se sauvèrent. L'autre n'ayant pas fait de 

1. Effacé : sur le midi que l'orage commença à se calmer. 



142 MEMOIRES DE SOUVIGNT. [1645 

même, ils se noyèrent tous et leurs corps, flottant sur 
les eaux, portaient après leur mort les chaînes de leur 
captivité. 

Nous nous trouvâmes en tel état qu'il ne restoit pas 
cinquante cavaliers dans le camp , ni la moitié des soldats 
des régiments d'infanterie, excepté les Suisses de Praro- 
man dont il ne se débanda pas un. M. le marédial du 
Plessis me commanda, avec tous les majors et plusieurs 
officiers de chaque corps, pour ramener dans le camp 
les déserteurs. Nous en trouvâmes plus de deux mille 
dans la colline, presque demi-morts de froid et de faim, 
qui se chauffoient à l'abri des arbres et de quelque 
muraille, restée de la démolition générale que Don 
Diègue avoit faite de toutes les maisons qui étoient 
autour de sa place. Après avoir fait mettre des officiers 
à la tète et à la queue de chaque centaine des soldats, 
et qu'ils commencèrent à marcher pour retourner au 
camp, je m'acheminai du côté de Castillon*, suivant 
l'ordre de M. du Plessis de tenter le passage pour m'y 
rendre, et allai prier de sa part M. Imbert, intendant de 
l'armée^, de faire tous ses efforts pour nous en faire 
venir du pain, qui avoit manqué dans notre camp dès 
le jour précédent, et ne nous en pouvoit venir d'ailleurs 
[que] de Gastillon, où il se faisoit. Il me fut bien néoes- 

1. Castellon-de-Ampurias, à mi-chemin entre Rosas et 
Figueras. 

2. M. Imbert, intendant de justice et finances en Roussillon, 
avait envoyé, dès 1644, un mémoire sur Tattaque de Roses, 
qui se trouve aux archives du Dépôt de la Guerre, n*' 2S3. On 
trouve à la Bibliothèque nationale des lettres de Le Tellier, 
secrétaire d'Etat à la Guerre, à l'intendant Imbert, à Tarmée 
de Catalogne, années 1645 et 1647, notamment dans le manus- 
crit Franc. 4172, fol. 282 et suivants. 



1645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 143 

saire d'avoir un bon guide ; car la plupart de la plaine 
étoit inondée, et fallut que nos chevaux passassent à 
nage en plusieurs endroits plus enfoncés. 

En arrivant à Gastillon, je demandai premièrement 
du pain pour l'armée à M. Imbert et, en après, qu'il 
fit en sorte que le pays fournit promptement cent 
mules, et [de] les envoyer à M. le comte du Plessis, 
suivant son ordre ; car nous n'avions point de chevaux 
d'artillerie, non pour lever le siège, conune on croyoit, 
mais pour changer notre poste d'artillerie qui étoit 
inondé. Après qu'il m'eut promit qu'il alloit prompte- 
ment travailler à l'un et à l'autre, je m'en allai à mon 
logis me mettre dans le Ht, pendant que l'on sécha tous 
mes habits qui étoient tous mouillés. 

Après avoir pris congé de M. Imbert, je fus trouver 
M. le comte du Plessis, qui fut bien satisfait de mon 
voyage et dit tout haut à la plupart des officiers de 
l'armée qui se ti'ouvèrent à mon retour auprès de lui : 
< Messieurs, il nous faut demain matin (qui étoit le jour 
de Pâques) ressusciter avec Dieu. En après nous ver- 
rons ce que nous aurons à faire. > Environ sur les deux 
heures après midi, il fut résolu dans le conseil de ne 
nous point servir de notre première tranchée ni de nos 
redoutes inondées, mais d'aller ouvrir la tranchée sur 
la gauche, en un lieu qui étoit presque aussi avancé 
que la tète de notre premier travail, — c' étoit un ter- 
rain penchant, au derrière duquel il y avoit un rideau 
où l'on pouvoit mettre cent chevaux à couvert, — que 
nous ferions à travers dudit penchant un retranche- 
ment en ligne à peu près parallèle à la place, de cent 
pas de longueur, et deux redoutes aux extrémités. 
M. Garnier, gouverneur de Toulon, faisant la charge 



444 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1645 

de maréchal de bataille, fut ordonné pour la [redoute 
de] droite et moi pour celle de la gauche. Je n'ai jamais 
vu travailler des soldats et officiers avec tant d'ardeur 
et de désir de regagner le temps que l'inondation nous 
avoit fait perdre. La ligne fut achevée avant soleil levé 
et le retranchement si élevé qu'il y avoit pour mettre 
deux mille hommes à couvert. La redoute de M. Gar- 
nier le fut aussi, plus basse que la mienne à cause de 
sa situation, laquelle étoit vue de trois bastions aupa- 
ravant que l'on ait eu le temps d'achever la vidange 
du dedans. Elle fut si furieusement battue du canon 
pendant deux heures que les ennemis croyoient l'avoir 
mise en poussière; l'ayant vigoureusement attaquée, 
[elle] fut encore mieux défendue par le régiment Lyon- 
nois, qui y étoit en garde et les repoussa brusquement. 
Presqu'en même temps Don Diègue fit une rodomon- 
tade espagnole; car il vint camper devant nous, au 
retranchement qu'il fit faire entre le ruisseau et la 
place, avec la plupart de sa garnison, cavalerie et 
infanterie ; mais il retira promptement le tout, quand 
M. le comte du Plessis conmiença à l'attaquer par 
divers endroits. 

M. d'Âlvimar ayant attaqué le château de la Trinité 
par la hauteur de la montagne, qui alloit toujours en 
penchant* vers la place, la roche toute nue, étant con- 
traint [de] se porter de quoi se loger, perdoit beaucoup 
des gens sans guère avancer ; ce que voyant Messieurs 
de l'armée navale, ils députèrent le chevalier de la 
Roche-Âllard^ à M. le comte du Plessis, qui lui dit que 

1. Effacé : descendant. 

2. Le chevalier de la Roche -Allard commandait quatre 
navires dans le combat naval que le duc de Brezé livra aux 



1645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 145 

ces messieurs Tavoient envoyé lui dire que, quand ils 
auroient pris le château de la Trinité, toute leur armée, 
vaisseaux et galères mouilleroient au-dessous et répon- 
droient de la mer ; sinon qu'ils protestoient, pour leur 
décharge, qu'ils ne répondoient de rien, ne pouvant 
empêcher de secourir Roses s'ils n'occupoient ce poste. 
Ayant le château, ils pourroient combattre par leurs 
feux quelque armée qui se pût présenter, et qu'autre- 
ment, s'il venoit encore une autre bourrasque comme 
celle de la semaine sainte, ils seroient contraints de 
lever l'ancre, mettre à la voile et se sauver à la mer. 
M. le comte du Plessis, bien informé de la mésintelli- 
gence qu'il y avoit eu les années précédentes, en Cata- 
logne, entre les généraux des armées de terre et les 
commandants des armées navales, spécialement à 
TarragoneS où chacun, pour se décharger, avoit 
déchargé sur l'autre la faute du mauvais succès qui en 
étoit arrivé, il se résolut, selon sa prudence ordinaire, 
de conférer lui-même avec tous ces messieurs et, pour 
toute réponse, dit qu'il iroit demain dîner à leur bord. 
Il voulut que j'eusse l'honneur d'être de la partie 
avec quelque autre officier d'armée. Après dîner, il 
leur dit : < Messieurs, je suis bien aise de vous faire 
moi-même réponse à la proposition que vous m'avez 
envoyé faire par le chevalier Allard. Vous avez 
grande raison de souhaiter la prise du château de la 
Trinité pour mouiller vos vaisseaux et galères au-des- 

Espagnols, devant Carthagène, en septembre 1643. (Pièce 
publiée par Chéruel, Hist, de France pendant la minorité de 
Louis XIV, t. I, p. 402.) 

1. Tarragone, chef-lieu d'une province de la Catalogne, 
port sur la Méditerranée. 

n 10 



146 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1645 

SOUS et voyez bien les efforts que je fais pour cela. 
Je n'en veux point d'autre témoignage que le vôtre ; 
mais, quoi qu'il en arrive, je prends tout sur moi et, dès 
à présent, vous déclare de vous décharger envers le 
Roi de tout ce qui concerne l'armée navale, [ne] sachant 
que votre fidélité au service de Sa Majesté, et que vous 
êtes tous gens d'honneur, qui ferez toujours des actions 
dignes de gloire et de louanges, étant votre très humble 
serviteur. > Ces messieurs se trouvèrent plus satisfaits 
de la déclaration de M. du Plessis. Au lieu de parler 
de protestations, leur conclusion ne fut que des assu- 
rances à M. le comte du Plessis qu'ils tenoient à hon- 
neur de servir sous ses commandements et fi^roient au 
delà de ce qu'on pouvoit attendre d'eux, desquels il 
[se] sépara pour revenir au camp. 

De notre grande place d'armes nous ouvrîmes la 
tranchée, qu'il fallut toujours soutenir d'un bataillon à 
la droite et l'autre à la gauche, sur le ventre, à cause 
des fréquentes sorties des ennemis, lesquels en étant 
bien rebutés, une nuit que Don Diègue, voyant nos 
travaux si avancés et blâmant celui qui les avoit ordon- 
nés, pour le divertir disant qu'il falloit sortir sur eux, 
on * lui répondit : « Voyez-vous pas ces deux batail- 
lons? > A quoi il dit, bravant à l'espagnole, que 
c'étoient des corps morts et fit une sortie à Thaire 
même sur eux, qui les attendirent à bout portant et, 
par leur première salve ayant renversé les premiers, 
les piquiers renversèrent les autres dans leurs fossés. 

Une nuit que nous visitions la tète de la tranchée, 
M. de Vaubecourt et moi, nous vîmes deux grandes 

1. Il y a i7 dans le texte. 



i645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 147 

flammes et, en même temps, entendîmes le bruit que 
fit le feu qui se mit aux poudres des deux grandes tours 
de la ville, du côté du château de la Trinité, dont les 
ruines écrasèrent environ les deux tiers des maisons 
et tuèrent^ beaucoup d'honunes et de chevaux. Nous 
nous aperçûmes incontinent après de Taffoiblissement 
de leur cavalerie, d'autant que, jusqu'alors, il faut 
dire la vérité, elle avoit presque toujours l'avantage 
sur la nôtre, qu'elle l'attaquoit hardiment et, après 
leurs salves de mousquetons, si un escadron faisoit 
ferme, elle s'ouvroit à droite et à gauche par l'inter- 
valle pendant que leur canon tiroit au nôtre, et s'alloit 
ralher à cent pas de là, à la Cravate*; que si l'esca- 
dron venoit à s'ouvrir après ledit salut, ils donnoient 
hardiment dedans, étant montés avantageusement et 
armés de bonnes cuirasses, et presque tous officiers 
réformés. Le lendemain de cet incendie, l'escadron de 
Gault, qui étoit en garde avec ce qui arrivoit du camp 
sur l'alarme, les repoussa jusque dans leur porte et, 
du depuis, leur cavalerie ne fit aucunes sorties consi- 
dérables, mais bien l'infanterie, à la première des- 
quelles ils furent battus par le régiment de Praroman 
qui avoit la tête de la tranchée, près du bastion de la 
mer. A la seconde, ils remportèrent grand avantage sur 
le régiment de Tavannes, où M. de Montmoyen, lieute- 

1. A la Cravate, c'est-à-dire : à la Croate. Dès Louis XIII, il 
y eut dans Tarmée française des détachements de cavalerie 
légère formés de Croates qui éclairaient l'avant et les flancs 
de Tarmée, se dispersant et se ralliant avec rapidité. Louis XIV, 
en 1666, en créa un régiment : Royal-Cravates. Par eupho- 
nie, on avait fait promptement Cravate de Croate, Dans l'ajus- 
tement de ces cavaliers se trouvait d'ailleurs la pièce de vête- 
ment qui garda depuis lors le nom de cravate. 



148 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1645 

nant-colonel, son fils et plusieurs officiers de leur 
corps furent tués par la faute d'un officier que je ne 
veux pas nommer, qui empêcha le corps de cavalerie, 
destiné pour soutenir la tranchée, d'y aller, comme firent 
les cent honmies de Lyonnois qui servirent bien. Je 
dois dire ceci pour exemple. Jamais auparavant, ni du 
depuis, cette personne fort brave ne s'étoit laissé sur^ 
prendre à la débauche à laquelle sa complaisance l'en- 
gagea cette fois-là. 

Enfin nous repoussâmes les ennemis et tirâmes deux 
sacs* près la hauteur de la contrescarpe, où nous fîmes 
notre logement en plein jour, roulant jusqu'au haut de 
grosses fascines, d'environ deux pieds et demi de 
long, que nous appelions des rouleaux. Gela se fit avec 
facilité, parce que les ennemis n'avoient point de che- 
min couvert et avoient abandonné le marchepied sus- 
pendu sur le fossé, qui étoit profond et revêtu d'une 
bonne muraille. C'étoit vis-à-vis la face du bastion 
Saint-Georges. Ensuite de quoi, nous forçâmes un petit 
retranchement qu'ils avoient sous une demi-lune, 
laquelle ayant abandonnée, nous fûmes maîtres de la 
contrescarpe, au droit de la courtine et des deux fos- 
sés des deux bastions attaqués ; ensuite de quoi, nous 
perçâmes le fossé avec peine, parce qu'il étoit revêtu 
d'une muraille bâtie de gros quartiers de rochers qui 
y étoient tombés de la montagne, et fîmes facilement 
notre pont et pûmes attacher notre mineur à la face du 
bastion Saint-Georges. 

En ce temps-là, M. de Fabert s'étoit si adroitement 
conduit et a voit su si bien flatter l'humeur bravade de 
Don Diègue, qu'il lui communiquoit ses desseins et, 

1. Galeries en forme de sac. 



i645] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 149 

parlant de son fossé, lui disoit : < Je ne sais pas s'il 
vous est plus avantageux qu'il fût sec ou d'y avoir de 
l'eau ; mais je sais bien que vous avez affaire à un homme 
bien fin et que le comte du Plessis a avec lui des gens 
entendus à vider l'eau d'un fossé*. > Don Diègue lui 
répondit qu'il avoit donné si bon ordre aux siens qu'il 
l'en empêcheroit bien, M. de Fabert l'ayant porté 
adroitement à la résolution de garder l'eau dans son 
fossé, comme nous désirions. Lorsque notre première 
mine fut prête à jouer, il nous fit encore connoitre que 
c'étoit l'appréhension de Don Diègue, qui étoit plus 
capable de se battre en campagne que de défendre 
une place, en écrivant à M. du Plessis que l'on en 
parloit dans Roses et que, si on se portoit à cette 
extrémité, il^ en arriveroit un grand malheur. M. du 
Plessis, prenant le contre-pied, fit travailler diligem- 
ment à la mine. Il faut dire [que] le prétexte que pre- 
noit M. de Fabert d'écrire est qu'il envoyoit deux ou 
trois fois la semaine quérir quelque habit ou linge au 
camp, du consentement de Don Diègue, [et] qu'il ne 
marquoit dans ses lettres que des louanges de sa 
conduite^. 



•1. M. de Fabert était alors prisonnier dans Roses. Voy., au 
sujet du siège de cette place, Vie du maréchal de Fabert, par le 
lieutenant-colonel Bourelly, livre II, chap, ii. Ci-dessus, p. 136. 

2. Il y a dans le texte : quil. 

3. Sur le rôle de Fabert en cette occasion, voy. Mémoires 
du maréchal du Plessis, où est raconté en détails le siège de 
Roses (coll. Petitot, t. LVII, p. 210 à 232). Lire dans le même 
volume la Relation du siège de Roses, extraite des Mémoires du 
marquis de Chouppes, p. 442, commandant de l'artillerie, et 
Mémoires du marquis de Chouppes, 1 vol., 1861, éd. Moreau. 
Voy. aussi Monglat, t. II, p. 19. 



150 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1645 

Notre première mine, ayant rencontré un éperon ou 
arc-boutant, ne fit qu'enlever la chemise de la muraille. 
La seconde fit un bon effet; ensuite de quoi on se logea 
sur la brèche, où nous perdîmes d'honnêtes gens, entre 
autres M. de Saint-Paul, maréchal de bataille et mestre 
de camp, qui mourut le lendemain de ses blessures, 
après s'être disposé à la mort. Il me pria de prendre 
deux beaux chevaux castillans en paiement de trois 
cents pistoles qu'il devoit à mon frère de Champ- 
fort et que j'acceptai pour mon frère, quoiqu*ils ne 
valussent pas plus de deux cents pistoles. Lorsqu'on fit 
le logement sur la brèche, je fus commandé, n'étant 
pas de jour à la tranchée, avec trois cents chevaux et 
cinq cents hommes de pied pour faire diversion du 
côté du château de la Trinité. 

Enfin, les ennemis, nous voyant logés sur le bas- 
tion de Saint -Georges, demandèrent à capituler et 
sortirent de la place le dernier jour de mai 1645, 
qu'ils s'embarquèrent en des vaisseaux et barques pour 
Alicante* en Espagne. 

11 fallut toute la constance et l'intrépidité martiale 
de notre généi^l pour cueillir cette piquante rose de 
mai, n\v en ayant guère qui eussent voulu opiniàtrer 
ce siège, après les accidents des inondations arrivés 
dans notre camp et dans nos tranchées, naufrage des 
deux galène et le danger de toute Tarmée navde, s'fl 
fût iUTÎvê encore une pareille tempête, parce que nos 
vaisseaux et galères ne pouvoient nM)uiller que sous le 
château de la Trinité que les enneoûs tinrent durant 

i . Alicânte. port sur la M^itemnèe, proT. de Taloice. — 
En marge dans le manuscrit : Prùe de Ro9es le dermier 

mai 16 4Ô. 



1645] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 151 

le siège, et lequel ils rendirent après la prise de Roses, 
ainsi que j'avois dit à M. le comte du Plessis qull 
arriveroit, lorsqu'il me voulut envoyer Tattaquer. 

M. le comte d'Harcourt, ayant envoyé à M. le comte 
du Plessis des félicitations de la prise de Roses, m'écri- 
vit aussi d'aller en après servir en son armée, et donna 
charge à mon frère de Ghampfort, qui m'étoit venu 
trouver, de m'en parler ; mais, comme il savoit mon 
intention, et, bien mieux que moi, que ma fenmie étoit 
malade, il me conseilla de l'aller trouver, conmie je fis, 
après avoir travaillé avec M. le marquis d'Huxelles à 
la démolition de nos lignes et fait les brigades des 
troupes pour retourner en France par étapes*. 

Il me prit alors un serrement de cœur, conmie un 
présage du déplaisir qui m'arriva après ; mais, conmie 
les remèdes que je pris à Figuières me furent inutiles, 
je me résolus de faire mes efforts pour me rendre chez 
moi ou au moins repasser les monts. Je m'en aUai loger 
à la Jonquière et, le lendemain, diner au Boulou, en 
intention d'y coucher. Mais, comme je me sentis un 
peu plus fort, je me rendis le même jour à Perpignan, 
où je séjournai un jour pour me remettre. Étant arrivé 
à Narbonne chez M. Cazarey, notre ami, j'y trouvai 
Etienne, mon palefrenier, qui étoit demeuré malade et 
me dit que La Roche avoit toujours marché avec mon 
bagage. Je le trouvai à Montpellier et, ayant rassemblé 
tous mes gens, je fis d'assez bonnes journées. Je cou- 
chai chez M. le baron de Virieu^, qui ne voulut pas 

1. Pour les routes, les troupes étaient fractionnées par bri- 
gades de deux ou trois régiments. 

2. Au château de Virieu, comm. et cant. de Pélussin, Loire, 
à une demi-étape de Longes en venant du sud. 



152 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1645 

m'affliger par une mauvaise nouvelle; mais, en arri- 
vant à Longes, où j avois envoyé à l'avance un de mes 
gens, je ne fus que trop persuadé que l'on s'y portoit 
mal ; car je ne vis point venir au-devant de moi ma 
belle-mère, ni ma femme, comme elles avoient accou- 
tumé. Je trouvai seulement ma fenmie, à l'entrée de la 
grande porte du château, qui me parut en bonne dis- 
position ; mais le vermillon qu'elle avoit sur les joues, 
procédant de son émotion et de la joie de me recevoir, 
fut bientôt changé lorsque nous fûmes dans l'apparte- 
ment d'en haut et [qu'elle] fût assise. Elle devint incon- 
tinent pâle et si oppressée de la poitrine qu'à peine 
pouvoit-elle respirer. Elle me dit à grand'peine qu'elle 
mourroit contente, ayant toujours compté jusqu'à ce 
jour qu'elle avoit cru être celui de mon retour, mais 
que sa mère, qui étoit en l'appartement d'en bas sur 
le jardin, s'en alloit mourir et qu'elle désiroit bien 
avoir sa bénédiction. Nous la trouvâmes encore le 
jugement assez bon, et [elle] nous donna sa bénédiction ; 
mais, quand nous voulûmes parler de lui faire des 
excuses et lui demander pardon, elle dit que c'étoit à 
elle et, avec des termes et des bontés qui ne se 
peuvent exprimer, nous donna toutes les consola- 
tions que nous pouvions avoir en ce rencontre. Le 
jour même, Dieu l'appela de cette vie à une meil- 
leure, ayant reçu tous ses sacrements avec tous les 
sentiments chrétiens, dignes de sa dévote vie*. 

Ce fut à moi à penser à la guérison de ma fenmie. 
L'on me proposa les eaux de Saint-Antoine de Vien- 

i. D'après les registres paroissiaux de Longes^ M"^ da Chol 
fut inhumée le 14 juillet 1645. 



1645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 153 

nois*. Pour y aller nous fûmes coucher à Vienne, chez 
M. le Doyen, mon beau-frère, et, de là, au beau château 
de la Sône^, où M""* de la Sône^, parente de ma femme, 
nous traita parfaitement bien. Nous demeurâmes 
presque trois semaines logés au bourg de Saint- Antoine, 
pendant que ma femme alloit prendre les eaux avec 
sa cousine, M"* de Villars, qui est présentement 
abbesse de l'abbaye de Saint-André à Vienne*. Je ne 

1. Saint-Antoine, cant. et arr. de Saint-Marcellin, Isère. 
Il y a à Saint-Antoine des eaux ferrugineuses utilisées par les 
gens du pays; mais il ne reste aucune trace de source métho- 
diquement exploitée. Il a dû cependant en être autrement au 
XVII* siècle, d'après la phrase suivante du président de Bois- 
sieu : « Cette perte fut suivie, l'an 1645, de celle de M. Déa- 
geant, père de ma première femme, à Saint-Antoine, où il 
étoit allé prendre les eaux d'une fontaine minérale. » (/îe/a- 
tion des principaux événements de la vie de Sahaing de Bois" 
sieUj premier président en la Chambre des comptes de Dau" 
phiné, publiée par Alfred de Terrebasse, p. 52. Lyon, 1850.) 

2. La Sône, comm. de Lens-Lestang, cant. du Grand-Serre, 
arr. de Valence, Drôme. Le château, aujourd'hui en ruines, fut 
brûlé en 1789. 

3. Marguerite de Fay, fille de François de Fay, baron de 
Virieu, et de Catherine de Morges de la Motte, épousa Charles 
de Murât de Lestang, seigneur de la Sône, veuf d'Antoinette 
de Murât, qui devint marquis de Lestang en 1643. Elle mourut 
en 1656. 

4. Elisabeth ou Isabeau de Villars (1629-1718), fille de 
Gaude V de Villars et de Charlotte Louet de Nogaret-Cal vis- 
son, fit profession à l'abbaye royale de Saint- André-le-Haut, à 
Vienne, le 15 janvier 1645, fut nommée coadjutrice de Tab- 
besse Henriette de Villars, sa cousine, par bulle du 21 juin 
1659, prit possession de l'abbaye, après la mort de celle-ci, 
le 19 avril 1662, et fut bénie, en cette qualité, par Henri de 
Villars, son frère, archevêque de Vienne, le 26 avril 1665. Elle 
avait élevé auprès d'elle sa nièce, Agnès, fille du maréchal de 



154 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1645 

remarquai qu'elles deux à qui lesdites eaux profitèrent 
parce qu'elles les prenoient à propos et vivoient de 
régime réglé, au contraire des autres dames qui 
voulurent danser et faire des excès, dont la plupart 
en furent malades à l'extrémité. Nous revînmes donc 
bien contents à Longes, avec grand sujet de louer 
Dieu. 

Le 25® août 1 645, ayant appris que M. d'Épemon 
étoit de retour d'Angleterre, que le Roi lui avoit donné 
abolition et qu'il étoit rétabli en son gouvernement 
de Guyenne*, je me résolus de lui aller rendre mes 
respects. Je partis de Longes au commencement de 
septembre. Je passai à Trocezard, Saint-Rambert^, 
Saint-Bonnet-le-Chàteau^, Lavoûte*, Ghaudeyrac^, 



Villars, avec Tintention de lui transmettre son abbaye; 
cette dernière mourut le 19 septembre 1707. Une autre de ses 
nièces, Claudine Charpin des Halles, lui succéda comme abbesse 
de Saint- André. (Histoire et généalogie de la famille de Villon, 
manuscrite, par H. de Terrebasse.) 

1. En 1639, le duc d'Épernon, alors duc de la Valette^ à la 
suite du siège de Fontarabie, avait été^ par un tribunal spé- 
cial, « déclaré criminel de lèse-majesté, atteint et conyaincu de 
perfidie, trahison, lâcheté et désobéissance ». L'arrêt portait 
qu'il aurait la tête tranchée, tous ses biens acquis et confis- 
qués et ses terres mouvantes de la couronne réunies à icelle. 
L'exécution eut lieu en elfigie en trois endroits : Paris, Bor- 
deaux et Bayonne. 

2. Saint-Rambert-sur-Loire, ch.-l. de cant., arr. de Mont- 
brison, Loire. 

3. Saint-Bonnet-le-Château, ch.-l. de cant., arr. de Mont- 
brison. 

4. Lavoûte-sur- Loire, la Voûte-de-Polignac d'après Cassini, 
cant. de Saint-Paulien, arr. du Puy, Haute-Loire. 

5. Chaudeyrac, cant. de Châteauneuf-de-Randon, arr. de 
Mende, Lozère. 



i645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 155 

Chirac*, et entrai dans le gouvernement de Guyenne 
àLaguiole*, Espalion, VilIefranche-de-Rouergue, Lhos- 
pitalet, Montcuq. Étant à Agen, j'appris que M. d'Éper- 
non étoit à Cadillac^. Quand je fus à la plaine entre 
Marmande et la Motte-Mongauzy, je m'arrêtai au champ 
de bataille où notre armée s'étoit mise, l'an 1620* 
que le Roi passa en Béarn et nous laissa sous la con- 
duite de M. de Contenant, les régiments de Picardie, 
Normandie, le nôtre, qui étoit alors conmiandé par 
M. d'Estissac, Chappe, autrement Nérestang, et quatre 
compagnies de chevau-légers, pour empêcher que les 
huguenots de Guyenne ne pussent secourir ceux de 
Béarn, où le Roi se mit en possession de Pau, Navar- 
renx et toutes les autres places, sans trouver aucune 
résistance, et en partit après avoir rétabli les ecclé- 
siastiques en leurs biens, fait bâtir les autels et planter 
des croix par tout le pays ; et, pour revenir au champ 
de bataille près la Motte-Mongauzy, j'y demeurai 
quelque temps à considérer la vicissitude du monde 
qu'en vingt-cinq ans je ne connoissois presque plus 
personne de tous ceux que j'avois vus là. 

En arrivant à Cadillac, je mis pied à terre à la poste 
et m'en allai au château. Je rencontrai M. d'Épernon, 
qui traversoit la cour pour aller au pavillon du Trésor, 
qui ne s'arrêta point autrement pour me remémorer, 
ce qui me fit douter qu'il me reconnût. Je l'attendis à 
son retour et le saluai sans m'approcher de lui, mais 

1. Chirac, cant. de Saint-Germain-du-Teil, arr. de Marvé- 
jols, Lozère. 

2. Laguiole, ch.-l. de cant., arr. d'Espalion, Aveyron. 

3. Cadillac, ch.-l. de cant., arr. de Bordeaux, Gironde. 

4. Voy. t. I, p. 64. 



156 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. ^ix,^^ 

bien de son capitaine des gardes, auquel je demandai 
s'il n'avoit jamais connu un nommé Souvigny. Il me 
dit que oui, et qu'il étoit de ses amis. Je lui dis que 
c'étoit moi, qu'il ne me pouvoit consoler de la manière 
que M. d'Épemon m'avoit reçu, si je ne croyois qu'il 
ne m'auroit pas reconnu. 11 ne lui eut pas plus t6t dit 
quij'étois qu'il s'en revînt courant à moi, et M. d'Éper- 
non me venant au-devant, après m'avoir fait l'honneur 
de m'embrasser à plusieurs reprises, avec des bontés 
extraordinaires, me dit que j'avois bien raison de 
dire qu'il ne m'avoit pas reconnu : c Je vous connois 
bien pour un de mes plus chers et meilleurs amis. » 
A l'heure même il commanda de faire mettre mes 
chevaux dans son écurie et me fit conduire dans l'ap- 
partement qu'il me donna par M. de Hautmont^, gou- 
verneur du Château-Trompette^, son écuyer et son 
maître d'hôtel. 

J'étois logé dans une chambre garnie d'une tapis- 
serie que Henri IIP a voit donnée à M. d'Épemon le 
père, pendant sa faveur. L'on sait assez que Cadillac 
est une des plus belles maisons du royaume, [de sorte] 
que je n'en ferai pas la description. Mais ce que je 
trouve de plus remarquable, c'est que M. d'Épemon 
le père le fit bâtir après la mort de Henri III*, dont il 
étoit favori, et auparavant qu'il fût gouverneur de 
Guyenne^. Il fit venir toute la pierre des belles carrières 

1. Le sieur de Hautmont, gentilhomme da second duc 
d'Épernon, est cité par Richelieu dans une lettre de 1638 à 
M. de la Valette (Lettres, Instructions, édit. Avenel, t. VI, 
p. 186). 

2. Fort construit en 1454, aux portes de Bordeaux, en Yue 
de la défense de la ville contre les Anglais. 

3. La construction du château de Cadillac fut commencée 



1645] MÉMOIRES DE S0UYI6NY. 157 

de Saintonge par la mer et la Garonne, où il fit un canal 
jus€[u'à Cadillac, et, quoiqu'il eût aux environs de 
Cadillac quantité de terres, il n'en voulut pourtant 
exiger aucune corvée. L'on a trouvé, après sa mort, 
des mémoires de dix-sept cent à dix-huit cent mille 
livres que lui revenoit ledit bâtiment, sans les dedans. 
Pendant le jour que j'y séjournai, il y dîna un pré- 
sident et quelques conseillers de Bordeaux, à qui il dit 
plusieurs choses pour m'obliger, que j'étois de ses 
amis fidèles dont il falloit faire état, quoique je ne lui 
eusse jamais rendu de service. Aussi crois-je qu'il le 
disoit en partie pour reprocher à quelques-uns qui lui 
avoient tourné le dos dans son adversité et sa disgrâce, 
et arriva au sujet de ce que les ennemis forcèrent le 
quartier de Monseigneur le Prince, au siège de Fonta- 
rabie, où il ne put arriver assez à temps pour le secou- 
rir^, en suite de quoi le siège fut levé; et, comme il ne 
faut jamais parler des princes qu'avec respect et véné- 
ration, je ne m'étendrai sur ce sujet que pour dire que, 
sur l'information qui fut faite alors, il fut prononcé un 
arrêt sanglant contre M. d'Épernon, ce qui l'obligea à 
se retirer en Angleterre, où Madame sa fenmie* l'alla 

en 1599, sous la direction de l'architecte Pierre Souffron et du 
sculpteur Girardon. Voy. les Artistes du duc d'Épernon, par 
Ch. Braquehaye [Mémoires de la Société archéologique de Bor^ 
deaux, 1888); voy. aussi une notice sur le château de Cadillac, 
dans le Cardinal de la Valette, par le vicomte de Noailles, 
p. 545. 

1. Consulter sur cet événement Mémoires de Bassompierre, 
t. IV, p. 281 ; Mémoires de Richelieu, t. X, p. 276 et suiv.j 
Mémoires de Monglat, t. I, p. 214. 

2. Marie du Cambout, dite M"® de Pont-Château, sa deuxième 
femme, fille de Charles du Cambout, marquis de Coislin, baron 



158 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1645 

trouver, d'où il revint après que le Roi lui eut donné 
abolition, par laquelle il fut rétabli en ses biens, hon- 
neurs et dignités, et au gouvernement de Guyenne. 
Quelques-uns ont voulu dire que cela étoit venu en 
partie de la haine qu'avoit M. Tarchevêquede Bordeaux^ 
contre la maison d'Épernon, à cause du coup de canne 
que M. d'Épernon le père lui donna à la grand'porte 
de l'église Saint-André, à Bordeaux. 

Le commencement de leur querelle étoit de ce que 
M. l'archevêque avoit fait faire une porte à la muraille 
de la ville de Bordeaux, pour aller de l'archevêché aux 
Chartreux, sans permission de M. d'Épernon, qui lui 
fit en après plusieurs pièces, entre autres une fois 
que deux Suisses, portant sa chaise, le suivirent jus- 
qu'aux portes des maisons où il entra, toute la mati- 
née, dont s'étant aperçu, il envoya son écuyer leur en 
demander la raison. Ils répondirent, demi en suisse 
et en françois, que Monseigneur leur avoit commandé 
de porter sa chaise à la porte de l'église où il prêcheroit; 
ne l'ayant encore pu prendre, ils le suivoient là où il 
iroit; ce qui étant rapporté à Monsieur de Bordeaux, il 
commanda à l'écuyer et à quelques valets de pied de mal- 
traiter les Suisses. Ils n'eurent pas plus tôt commencé, 
qu'ils eurent sur les bras le lieutenant des gardes de 
M. d'Épernon, avec vingt-cinq cavaliers, qui en tuèrent 

de Pont-Château, fils lui-même de Louise du Plessîs de Riche- 
lieu. Le duc d'Épernon avait épousé en premières noces 
Gabrielle, fille légitimée de Henri IV et de la marquise de Ver- 
neuil, qui mourut en 1627. 

1. Henri d'Escoubleau de Sourdis (1595-1645), intendant de 
Tartillerie, eut la direction générale des vivres au siège de la 
Rochelle, et succéda, en 1628, à son frère comme archevèqae 
de Bordeaux. 



1645] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 159 

OU blessèrent une partie et firent peur au maître. 
Après quoi, sur quelques discours qu'il eut avec 
M. d'Épernon, [où] Ton parla même d'un démenti, il 
reçut le coup de canne \ ce que le Roi et Mgr le Car- 
dinal trouvèrent si mauvais, que M. d'Épernon fut 
condanmé à de grandes réparations et à fonder une 
chapelle de huit cents livres de rente pour mémoire per- 
pétuelle, et fit une satisfaction à Monsieur de Bordeaux 
dans le château de Coutras*, où il s'alla présenter à 
genoux, au premier degré du marchepied sur le haut 
duquel étoit Monsieur de Bordeaux, vêtu de ses habits 
sacerdotaux, aux mains brillantes de pierreries, et 
accompagné de plusieurs du clergé, de présidents et de 
conseillers de Bordeaux et de ses amis. M. d'Épernon 
monta trois ou quatre degrés. Monsieur de Bordeaux, 
en ayant descendu autant, lui dit : c Que demandez- 
vous? > 11 répondit : « L'absolution. > Après quoi Mon- 
sieur de Bordeaux, ayant lu quelque chose dans son 
bréviaire, lui demanda de rechef ce qu'il demandoit. 
Il répondit : « L'absolution. Je vous l'ai déjà dit. > 
Sur quoi, lui ayant été donnée, il se retira. 

n s'en alla [ensuite] trouver Monsieur de Bordeaux 
en son appartement et lui dit qu'il venoit lui faire 
ses excuses, ainsi que le Roi l'avoit commandé et 

1. La scène eut lieu le !•' novembre 1633. Dans l'informa- 
tion qui fut faite, quelques semaines après, il fut déposé par 
les témoins que « M. d'Épernon, abordant l'archevêque, lui 
donna du poing dans l'estomac et au visage, le poussant rude- 
ment, et du bout de son bâton contre sa poitrine par trois ou 
quatre fois, lui disant que, sans le respect de son caractère, il 
le renverseroit sur le carreau » (Mémoires de Richelieu, t. II, 
p. 570, coll. Michaud). 

2. Coutras, ch.-l. de cant., arr. de Liboume, Gironde. 



160 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1645 

M. le Cardinal avoit voulu, le tout en termes peu 
obligeants. Monsieur de Bordeaux l'ayant été visi- 
ter à son tour, ainsi qu'il avoit été arrêté, il* l'at- 
tendit jusque dans sa chambre, quoiqu'on lui dit de 
temps en temps qu'il s'avançoit, qu'il entroit dans 
la salle. Il dit seulement conune en colère : c Ce coquin 
ne m'apporte pas mon manteau. Je ne voulois pas vous 
recevoir en pourpoint. > Après quelques discours indif- 
férents, ils se séparèrent sans aucune marque d'amitié. 
Ensuite de quoi, M. d'Épernon s'étant allé promener 
dans une allée de jardin, plusieurs de ces Messieurs 
de Bordeaux, qui avoient accompagné M. l'Archevêque, 
l'ayant abordé, il y en eut un qui lui dit éloquenounent 
plusieurs belles actions de sa vie et ajouta qu'en cette 
dernière il s'étoit surmonté lui-même. Il repartit brus- 
quement : « Vous vous trompez, Monsieur; car se sur- 
monter soi-même présuppose d'avoir aversion de la 
chose que l'on fait, et ceci est tout au contraire; car je 
n'eus jamais tant de joie que d'avoir satisfait au désir 
du Pape, au commandement du Roi et à la volonté de 
M. le Cardinal, ce grand ministre », en disant tout 
le bien qu'il en pouvoit dire, sachant fort bien que 
c'étoit autant d'espions qui rapporteroient jusqu'à la 
moindre de ses paroles. La chose étant accommodée, 
M. d'Épernon le père se retira et alla demeurer à 
Loches, où il mourut quelque temps après. 

M. d'Épernon, son fils, qu'on appeloit auparavant 
M. de la Valette, qui lui succéda en ses biens, gouver- 
nements de Guyenne, Metz et pays messin et en sa 
charge de colonel général de l'infanterie de France, se 

1. Le duc d'Épernon. 



1645] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 161 

souvenant fort bien de la manière que feu Monsieur 
son père m'avoit fait perdre la charge d'aide-major au 
régiment d'Auvergne, me la donna quand elle fut 
vacante par la mort de M. de Saint-Hilaire, tué au 
siège de Valence l'an 1656, laquelle je donnai à M. du 
Monceau le jeune*. M. d'Épernon me fit aussi cette 
faveur à Cadillac, audit an 1645, de me donner des 
provisions en blanc de ma charge de major au régi- 
ment d'Auvergne que je n'avois point exercée depuis 
l'an 1 635, que je conmiençai de servir d'aide de camp 
au premier siège de Valence, de laquelle je m'accom- 
modai avec M. Benoist, capitaine au régiment, et n'en 
eus que cinq mille cinq cents livres et quelques présents 
pour ma femme. 

Et, pour revenir à M. d'Épernon, étant à Cadillac, il 
me dit qu'il s'en iroit le lendemain à Agen, sur des 
coureurs anglais, et qu'il vouloit que je m'y rendisse 
m petit pas. Quand il fut au droit du château d'Aiguil- 
on*, ayant devant lui son écuyer et, derrière, M. de 
lautmont au galop, l'on tira deux coups de canon du 
château pour les saluer, qui effrayèrent tellement les 
îhevaux, que celui de l' écuyer tomba par terre, et le 
ien dessus, et celui de M. de Hautmont tomba si rude- 

1 . Pierre Piochon, sieur du Monceau, était parent de Souvi- 
piy. Né à Jargeau en 1640, il était fils de Jean Piochon et 
l*Anne Ribou, et eut pour parrain le chanoine Pierre Gan- 
tières. Aide-major au régiment d'Auvergne, puis lieutenant 
lans la compagnie de Souvigny, à Monaco, en 1660, il est 
[ualifié capitaine au régiment d'Auvergne dans un acte de la 
imille Gangnières, reçu par M® Gaucher, notaire à Jargeau, le 
2 septembre 1675. Souvigny parle plus loin de son frère, 
1. du Monceau Taîné. 

2. Aiguillon, ch.-l. de cant., arr. d'Agen, Lot-et-Garonne. 

n 11 



162 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1646 

ment sur sa personne qu'il lui rompit une épaule. Dans 
cet accident, son carrosse se trouva heureusement là 
auprès pour le porter à Âgen, où je me rendis le len- 
demain. Je trouvai toute sa maison et toute la ville 
dans Taffliction de ce qui lui étoit arrivé, et, quoique 
personne ne le vit encore que ses domestiques, il me fit 
entrer dans sa chambre avec beaucoup de bonté, et [je] 
demeurai auprès de lui encore trois ou quatre jours 
qu'il commença à se bien porter, et, en ayant pris congé, 
je m'en revins par le même chemin. Je trouvai ma 
femme qui m'attendoit [et] qui disoit toujours que 
je devois arriver ce jour-là. Pendant le reste de Tannée 
1645, nous nous occupâmes à quelques réparations et 
plants d'arbres avec satisfaction. 

^646. 

Au conmiencement de l'année 1 646, je reçus une 
lettre par laquelle M. de Gouvonges^ me manda, de la 
part de M. le Cardinal, de l'aller trouver pour retirer 
les commissions du gouvernement de la citadelle de 
Turin qu'il me donnoit. Je n'eus pas de peine à disposer 
ma femme à ce voyage, tout emploi lui étant bon pour 
moi pourvu que nous puissions demeurer ensemble. 
Quand j'arrivai auprès de Son Éminence, elle ne me 
dit autre chose sinon que d'aller trouver M. Le Tellier, 
qui me diroit ce que j'avois à faire. 

Je le trouvai prêt à partir pour aller au conseil de 
guerre, qui se tenoit pour lors au Luxembourg, où logeoit 
M. le duc d'Orléans. 11 me fit mettre dans son carrosse 

1. Voy. p. 3. 



1646] MÉMOIRES DE SOUYIGNT. 163 

et, ayant mis pied à terre auparavant monter le grand 
degré, il me dit que M. le Cardinal me donnoit le gou- 
vernement de la citadelle de Turin, mais qu'il y auroit 
un maréchal de France au-dessus de moi. Cela m'ayant 
surpris, il ajouta qu'il croyoit que j'en serois bien aise 
quand je saurois qui il est; il me dit : c M. le maréchal 
du Plessis >, et que j'aurois pour sous-lieutenant 
M. de Varennes, son parent, qui étoit lieutenant de 
Roi à Carmagnole sous lui^ Je répondis que, pour 
servir sous lui, je le ferois parce que j'étois son servi- 
teur, mais que je ne m'engageois point dans la cita- 
delle de Turin sans choisir moi-même le lieutenant, 
que j'avois mon frère de la Motte, capitaine et major 
au régiment d'Auvergne, à qui je la^ baillerois : « Il ne 
faut pas penser à celui-là, dit M. du Tellier, il est trop 
nécessaire en ce régiment-là. — J'ai mon frère du 
Fresnay, qui y est aussi capitaine, qui a été major 
au régiment de Courcelles et servi d'aide de camp. 
— Enfin, dit M. Le Tellier, vous fâcherez M. le Cardi- 
nal par votre difficulté et lui pourriez faire changer la 
bonne volonté qu'il a pour vous. Je verrai pourtant ce 
que je pourrai faire pour votre satisfaction. > En sor- 
tant du Conseil, il me dit que M. le Cardinal m'avoit 
accordé de me donner mon frère pour sous-lieutenant 
et un régiment de douze compagnies pour la citadelle 
de Turin, sous le nom de maréchal du Plessis, dont je 
serois lieutenant-colonel et mon frère premier capi- 
taine. 

Ayant retiré les ordres pour la levée et les routes, 

1. Effacé : M, le maréchal du Plessis. 

2. C'est-à-dire : la charge de lieutenant. 



164 MÉMOIRES DE S0UVI6NY. [1646 

je fis ma compagnie et celle de mon frère, qui étoit 
lors en Piémont, en Lyonnois, et envoyai à Favance 
à M. le maréchal du Plessis, qui étoit à Turin, le jour 
que je m'y rendrois avec les troupes. Le même jour, 
M. de Méjanes* en sortit avec le régiment d'Aigue- 
bonne*, et j'y entrai avec huit compagnies des nôtres, 
les quatre autres n'étant pas encore arrivées. 

Je trouvai la place en fort mauvais état, n'ayant 
point été réparée depuis le siège qu'elle avoit soutenu, 
les logements de la garnison la plupart rompus et 
découverts, aussi bien que les corps de garde et gué- 
rites, plus de fraises ni palissades aux demi-lunes, les 
ponts et portes pourris, spécialement celle-là de la 
porte du secours que l'on ne pouvoit passer; et, ce 
qui est le plus considérable comme le plus périlleux, à 
quoi l'on pouvoit avoir ^ remédié avec peu de frais, 
c'est que les fausses portes, qui sont deux à chaque 
courtine de la place, grandes, spacieuses et bien voûtées, 
n'étoient fermées que d'une muraille de briques sèdies 
d'environ un pied de large, enduite de chaux par le 
dehors. J'avoue franchement que je ne me serois pas 
aperçu de ce manquement si des soldats ne se fussent 
évadés par ces lieux-là. Je les fis raccommoder prompte- 
ment, aussi bien que plusieurs autres choses nécessaires, 
sans en avoir de remboursement, ni de la dépense de 

1. Les seigneurs de Méjanes formaient une branche de la 
maison d'Aiguières en Provence. 

2. Le régiment d'Aiguebonne, levé en 1628 par Rostaing- 
Antoine d'Urre, marquis d'Aiguebonne , fut plusieurs fois 
réformé, et licencié définitivement en 1658, après la mort de 
ce mestre de camp. 

3. Pouvoit avoir pour auroit pu. 



1646J MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 165 

l'inventaire, où je demandai qu'il assistât un commis- 
saire des guerres avec un commissaire de l'artillerie*. 
Nous eûmes bientôt fait quant aux vivres : car il n'y en 
avoit pas pour huit jours ; mais nous demeurâmes plus 
de quinze jours à achever le reste, y ayant quantité 
d'artillerie, armes, tant du Roi que du désarmement 
des habitants de Turin, munitions de guerre de Sa 
Majesté et Son Altesse Royale de Savoie. 

Notre commencement fut assez agréable, mais, [vu] 
les maladies qui se mirent à la garnison au mois 
de septembre, je mandoi à ma femme qui étoit allée 
prendre les eaux à Aix en Savoie, chemin faisant pour 
me venir trouver, qu'elle s'en retournât à Longes pen- 
dant que la maladie fût passée, lui faisant encore le 
mal plus grand qu'il n'étoit; mais il me fut impossible 
de l'en empêcher. Les eaux d'Aix ne lui ayant pas pro- 
fité, elle se remit pourtant peu à peu à la citadelle et 
alla rendre ses devoirs à Madame Royale, qui la reçut 
dans son cabinet, comme elle auroit fait une ambassa- 
drice et lui a toujours témoigné du depuis beaucoup 
d'estime et d'amitié, à tel point que, quand il lui sur- 
venoit quelque affaire extraordinaire, elle lui faisoit la 
faveur de la lui communiquer et prendre son conseil. 
Pour cet effet, elle lui donnoit rendez-vous aux Carmé- 
lites, où elle entendoit quelquefois cinq messes l'une 
après l'autre, les genoux sur le pavé sans carreau, le 
visage tout baigné de larmes. Elle faisoit toujours 
paroître beaucoup de consolation en sortant de là. 

i. On trouvera à TAppendice le mémoire des dépenses que 
Souvigny et son frère du Fresnay-Belmont firent personnelle- 
ment pour l'entretien de la citadelle de Turin, où ils restèrent 
jusqu'en Tannée 1657. 



166 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1647 

Toutes les fois qu'elle faisoit tenir le bal, elle envoyoit 
toujours demander ma femme, qui n'y alla jamais que 
pour lui faire honneur. A la venue de la reine de Suède ^, 
quoique M"** la marquise d'Urfé^ lui eût donné avis que 
Madame Royale se tenoit offensée contre celles qui, 
étant averties, n'alloient pas au bal, elle n'en témoi- 
gna pourtant rien à ma femme qui étoit assez bien 
avec toutes les dames de la Cour, parce qu'elle n'étoit 
de nulle intrigue et ne faisoit que passer à la chambre 
de parade sans s'y arrêter, et s'en alloit trouver 
Madame, à laquelle ayant un peu fait sa cour, elle se 
retiroit, s'excusant sur l'heure qu'on fermeroit la 
citadelle. 

^647. 

Au commencement de mai de l'année 1647, pour 
éviter les chaleurs de l'été et le passer au frais', je 
conduisis ma femme à Ghaumont en Dauphiné, à une 
lieue de Suse, le premier village de France, C'est un 
des plus beaux et des mieux situés du royaume, où il 
y a de bons vivres et de bonnes eaux. M. Paléologue, 

1. Christine (1626-1689), fille de Gustave-Adolphe, abdiqua 
en 1654. Elle passa ensuite treize mois dans les Pays-Bas, 
qu'elle quitta le 22 septembre 1655, et, s*arrétant à Turin, 
se rendit à Rome, où elle reçut la confirmation du pape 
Alexandre VII, après son abjuration. De Rome, elle gagna la 
France par mer, en juillet 1656. 

2. Marguerite d'Alègre, fille de Christophe, marquis d'Alègre, 
et de Louise de Flaghac, épousa, en 1633, Charles-Emmanuel 
de Lascaris, marquis d^Urfé, bailli du Forez, qui deyint maré- 
chal de camp en 1649. Elle mourut en 1683. 

3. Au frais en surcharge sur en bon air, effacé. 



4647] MÉMOIRES DE 80UVIGNY. 167 

munitionnaire général de l'armée du Roi*, qui y est 
logé en prince, nous donna un appartement en sa mai- 
son. M. le doyen de Saint-Pierre de Vienne, mon 
beau-frère, nous y vint trouver, et, après avoir 
demeuré environ trois semaines avec nous, nous 
dit qu'il avoit en main un parti très considérable pour 
M. de Trooezard, son frère, et qu'indubitablement le 
mariage se feroit si je lui voulois remettre le château 
et les dépendances de Trocezard. Je lui dis que je le 
ferois volontiers, sachant bien aussi l'intention de sa 
sœur que nous n'y voulions rien gagner, qu'il savoit 
mieux ce qu'il nous coûtoit, en ayant fait les paiements 
de notre argent, que nous l'en faisions juge lui-même, 
et, pour témoigner que nous désirions effectivement 
contribuer de notre bien à l'avancement et à la for- 
tune de M. de Trocezard, encore qu'il nous coûtât plus 
de trente-quatre mille livres, nous [le] lui donnerions 
pour vingt-neuf, argent comptant. Après nous avoir 
remercié, reconnoissant bien qu'il nous en avoit obli- 
gation, il dit qu'il ne pouvoit faire état que de vingt 
mille francs comptant. Je lui répondis que cela n'em- 
pêcheroit pas que nous ne fissions affaire, que, pour 
leur faire plaisir, nous prendrions pour neuf mille livres 
de domaines et fonds écartés et leur laisserions pour 
leur vingt mille francs le château de Trocezard, rentes 
nobles, domaines et fonds adjacents, à leur commo- 
dité. Il me dit là-dessus que c'étoit plus qu'il n'osoit 
espérer, et qu'il nous avoit beaucoup d'obligation. Je 
lui répliquai que ce n'étoit pas le tout que de tomber 

1. Voy. t. I, p. 206-207. Paléologue fut manitionnaîre de 
Tarmée française en Italie en 1638. (Arch, hist. de la Guerre, 
47-162.) 



168 ICÉMOIRES DE SOUVIGNT. [4647 

d'accord et convenir du prix, qu'il falloit un terme fixe 
pour exécuter les choses, qu'il prît quel temps il lui 
plairoit, afin que je puisse prendre mes mesures justes 
à employer la somme qu'il nous bailleroit : t Nous 
sommes déjà au quatrième de juin ; je ne compte pas 
le reste de ce mois que vous pourrez employer pour 
vous retirer à Vienne et ébaucher vos alTaires. Considé- 
rez si vous ne les pouvez pas achever à la fin de sep- 
tembre. > Il me dit qu'il y pouvoit avoir quelque dif- 
ficulté et me demanda juscju'à la Toussaint. Je lui 
répondis que je lui donnois jusqu'à Noël ensuivant et 
que, s'il y manquoit, notre pas demeureroit nul et 
[qu'il] n'en faudroit plus parler. Il en demeura d'ac- 
cord et nous dit adieu avec beaucoup de témoignages 
d'être satisfait de nous. 

Nous demeurâmes tout le reste de l'été à Ghaumont, 
excepté quelques voyages que je fis à la citadelle de 
Turin, où mon frère demeuroit en mon absence. Ayant 
demandé mon congé au Roi pour repasser les monts, 
comme je vis que je ne l'avois pas encore obtenu Od 
septembre, je fis mon possible pour faire partir ma 
femme, qui s'opiniàtroit d'un jour à lautreàm^attendre. 
Je la ri'solus finalement à la fin d'octobre et nous par- 
tîmes de Cliaumont le 3* novembre 1 647, en résolu- 
tion de ne point passer par la montagne de THostalet^ 
et ne point loger au village de Monestier* où noos 
[nous] étions mal trouvés. Mais, quand nous fûmes à 

1. L*IIostalet, aujourd'hui Lautaret. Le col de Lautaret 
(2,057 mètres d'altitude- tait communiquer Briançon avec 
Grenoble par la vallée de la Romanche. 

2. Le Monestier-les-Bain$« ch.>l. de cant., arr. de Briançon, 
Hautes-Alpes. 



1647] BCÉMOIRES DE SOUVIGNY. 469 

Briançon, nous [nous] laissâmes persuader parle beau 
temps qu'il faisoit et les gens qui venoient, de sorte qu'au 
lieu de prendre le chemin d'Embrun, nous primes celui 
de FHostalet, d'autant plus facilement qu'au lieu du logis 
du Cheval-Blanc, au Monestier, que nous appréhendions, 
il s'en étoit établi un autre où nous serions bien trai- 
tés et logés. Nous trouvâmes le contraire. Il fallut 
retourner au Cheval-Blanc sans le pouvoir éviter. 

Le lendemain, dès que le jour commença à paroltre, 
il fit une petite pluie sans vent. M'étant informé s'il ne 
feroit point mauvais temps à la montagne, on me dit 
que non, mais nous n'eûmes pas fait deux lieues qu'il 
tomba une si grande abondance de neige, large comme 
des écus blancs, que l'air en fut tout obscurci, avec un 
si grand vent, qui nous prenoit par derrière, que nous 
avions peine à nous tenir à cheval, et qui qombla tel- 
lement les chemins de neige qu'ils ne se connoissoient 
plus. Par malheur, mon valet étoit devant avec nos gens 
à pied et n'avions avec nous que les deux filles de ma 
femme, dont l'une, qui marchoit devant moi, me dit 
qu'elle ne pouvoit pas passer plus avant. Alors je me 
représentai le chemin que nous avions à faire pour 
aller à la Magdeleine^ qui pouvoit être à une bonne 
lieue de là, et très périlleux, et si je pouvois tourner 
en arrière; mais, ne le pouvant parce qu'en même 
temps que nous pensions tourner le vent nous ôtoit la 
respiration, je fis un si grand effort en mon imagina- 
tion que j'étois tout en feu, et me fallut quitter mon 
manteau et mon justaucorps. Mais le bon Dieu ne me 
laissa pas sans consolation, en cette extrémité où j'au- 

1. La Magdeleine, hameau de la commune du Monestier, sur 
la rive gauche de la Guisane, à trois kilomètres du Lautaret. 



170 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1647 

rois donné ma vie pour sauver celle de ma femme ; 
car, en regardant de tous côtés, j'aperçus deux 
hommes à environ deux cents pas de moi qui sor- 
toient d'une cabane avec de grands bâtons. Ils ne me 
voulurent pourtant point répondre la première fois 
que je les appelai; mais, à la fin, comme je leur dis 
que je leur baillerois une grande récompense pour me 
servir en cette occasion, que j'étois gouverneur de la 
citadelle de Turin, auprès de laquelle la plupart de 
ces montagnards mettoient leur bétail en hiver, ils 
vinrent à moi non sans s'enfoncer plusieurs fois dans 
la neige. Je leur dis : c Mes amis, il faut que vous por- 
tiez cette dame jusqu'à la Magdeleine en sûreté, et je 
vous donnerai tout ce que vous me demanderez. > Ils 
me répondirent qu'ils le feroient de bon cœur*, et, 
sans aucun danger, ils s'en acquittèrent si bien et avec 
tant d'adresse pour nous conduire, qu'ils nous ren- 
dirent à la Magdeleine qu'il n'étoit pas plus de midi, 
et se contentèrent d'un écu d'or pour leur peine. 

La Magdeleine est un hospice où il y a fondation 
pour loger et nourrir les pauvres passants l'espace de 
vingt-quatre heures et, quoique ce fût une misérable 
hôtellerie, j'eus bien de la joie d'y être arrivé^. Ma 
femme, qui n'avoit pas connu le péril où elle s'étoit 
trouvée et ne s'imaginoit point celui de passer la mon- 
tagne de Lautaret^, avoit de l'impatience d'en sortir, 
quand il arriva des muletiers, qui me dirent qu'ils 
prétendoient la passer et que cela se pourroit facile- 

1. Et la porteraient plutôt comme un sac de blé : effacé. 

2. L'hospice de la Magdeleine avait été construit au moyen 
âge et servait de refuge. 

3. Lautaret : en surcharge, addition autographe. 



i647] MÉMOIRES DE SOUYIGNT. i7i 

ment, si l'hôte, avec ses valets et eux autres, portoH 
des pelles pour accommoder le chemin, qu'ils passe- 
roient devant pour le bien battre avec leurs mulets et 
nous le faire bon. 

Voyant le désir de ma femme de sortir de là, je 
baillai de l'argent à l'hôte pour nous conduire et faire 
le chemin. Avant partir, je le fis convenir du chemin 
avec les muletiers, de tenir le chemin d'en haut, étant 
sur la montagne, près l'hôtellerie de Lautaret*. Mais 
quand nous y fûmes arrivés, l'hôte du lieu nous dit 
que les grands vents l'avoient rendu impraticable et 
qu'il y avoit de la neige de la hauteur d'une pique, ce 
qui nous fit prendre le chemin d'en bas, où nous ne 
fîmes pas plus d'un quart de lieue qu'il le fallut quitter. 
Les muletiers [étant] étonnés, il nous fallut [nous] 
mettre devant pour gagner le haut. Mon mulet s'étant 
abattu et tombé dans le penchant, la neige me sauva 
si bien que je n'eus point de mal, quoiqu'une de mes 
cuisses fût engagée dessous, et je courus de toute ma 
force trouver ma femme pour la remettre de la peur 
(ju'elle avoit eue, et^ la fis porter jusqu'auprès du 
Villar-d'Arène^, où nous fûmes attaqués par un si 
grand vent, qui venoit de la Combe du Malna et nous 
donnoit au visage, qu'il nous fut impossible de nous 
tenir à cheval. Il y a une descente d'environ un quart 
de lieue par un chemin fort étroit, où la montagne est 

1. L'hôtellerie-refiige du Lautaret, qui datait du moyen âge, 
a été reconstruite sous le nom de Refuge Napoléon, devenu 
aujourd'hui Refuge National. 

2. Il y a qui dans le texte. 

3. Villar-d'Arène, cant. de la Grave, arr. de Britnçon, 
Hautes- Alpes. 



172 ICÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1647 

d'un côté et le précipice de Tautre. Je pris un paysan 
bien fort pour donner la main à ma femme et, ne me 
fiant pas à lui, je le fis aller du côté de la montagne et 
moi de celui du précipice. 

Étant presque au fond du vallon, il se présenta un 
homme qui me dit qu'il falloit bien prendre garde au 
passage du pont à cause du grand vent qu'il y faisoit, 
et, l'ayant passé, prendre à gauche dans la montagne, 
parce que les eaux avoient abimé le chemin ordinaire. 
Je l'obligeai à nous conduire parle bon chemin, comme 
il fit jusqu'à la Grave*, où nous arrivâmes encore de 
jour. Après ces accidents. Dieu nous fit la grâce d'être 
secourus bien à propos. De là nous allâmes diner au 
Mont-de-Lans^, et de là coucher au Bourg-d'Oisans', 
où nous eûmes peine à arriver à cause du déborde- 
ment de la rivière. Nous eûmes toujours la pluie de là 
à Grenoble, où les petits ruisseaux sembloient des 
rivières, et y arrivâmes si tard qu'il fallut loger dehors. 
Le lendemain, nous allâmes loger dans la ville, chez 
Présin, et, y ayant séjourné six jours, je mis ma fenmie 
dans une litière et l'accompagnai jusqu'à Voreppe*, 
d'où je revins coucher à Grenoble, et en partis le len- 
demain pour m'en retourner en diligence à la citadelle 
de Turin, d'autant que j'en étois parti sans congé du 
Roi, n'ayant pu quitter ma femme qu'elle ne fût deçà 
les monts. Je passai dans la vallée de Graisivaudan, 

1. La Grave, ch.-l. de cant., arr. de Briançon, Hautes-Alpes. 

2. Mont-de-Lans, cant. du Bourg-d'Oisans, arr. de Grenoble, 
Isère. 

3. Le Bourg-d'Oisans, ch.-l. de cant., arr. de Grenoble, sur 
la Romanche. 

4. Voreppe, cant. de Voiron, arr. de Grenoble. 



1648] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 173 

SOUS le fort de Barraux, par Pontcharra, la Rochette*, et 
rentrai au grand chemin de Turin à Aiguebelle^. Si 
j'avois rencontré de grandes neiges et de grandes eaux 
en passant par les montagnes de Dauphiné, je vis bien 
d'autres inondations depuis Saint-Jean de Maurienne 
jusqu'à Suse, les chemins rompus et plusieurs rochers, 
détachés des montagnes, qui étoient tombés dans les 
vallons. 

L'on ne s'aperçut point à Turin de mon voyage. 
Mon frère me fît ouvrir la porte de secours de la cita- 
delle quand je m'y présentai à trois heures de nuit. 
Incontinent après y être arrivé, j'écrivis de rechef pour 
avoir mon congé, et, n'en ayant aucune assurance, j'en 
eus un tel déplaisir, que j'en tombai malade d'une 
maladie qui me faisoit sécher sur les pieds, sans fièvre 
ni douleur, mais seulement dans une mélancolie qui me 
faisoit fuir les compagnies et m'empèchoit de dormir. 
Je ne trouvai rien de bon. M. Boursier, mon médecin, 
voyant que les remèdes étoient inutiles, et mon frère 
aussi, consentirent volontiers à mon départ sur l'espé- 
rance que j'avois au changement de l'air et au désir de 
retourner chez moi. 

^648. 

M. le maréchal du Plessis, M. l'intendant de l'armée 
et tous les officiers de la garnison disoient que je mour- 
rois si je me hasardois de me mettre en chemin ; mais 
enfin, ayant reçu mon congé le 10* février 1648, qui 

1. La Rochette, ch.-l. de cant., arr. de Chambéry, Savoie. 

2. Aiguebelle, ch.-l. de cant., arr. de Saint-Jean-de-Mau- 
rienne, Savoie. 



474 MÉMOIRES DB SOUVIGNT. [4648 

portoit aussi ordre d'aller servir mon quartier d'avril 
de maître d'hôtel du Roi de la miéme année ^, je pris 
congé de Madame Royale, de M. le maréchal du Plessîs 
et de tous mes amis, et louai des porteurs pour passer 
les monts, quoique je ne pusse souffrir Tair ni entendre 
aucun bruit. 

Je partis par un beau jour, et, après avoir fait deux 
milles, je tins une fenêtre de ma chaise ouverte envi- 
ron un quart d'heure, et à diverses reprises environ 
une heure, depuis la citadelle jusqu'à Yeillane, où un de 
mes amis m'attendoit. J'y dormis environ demi-heure 
et, le lendemain, me rendis à Suse, où l'on me dismt 
qu'il étoit impossible de passer ma chaise au Mont 
Cenis, ni à Aiguebelle, parce qu'elle étoit d'une extraor- 
dinaire grandeur et fermée. Pour cela, je ne la vou- 
lus point quitter parce que je n'aurois pu subsister au 
grand air, et fis résoudre mes porteurs à la passer par- 
tout, en payant les honmies qui seraient davantage es 
les lieux les plus difficiles. 

Dès que j'eus passé le Mont Genis, je commençai à 
trouver bon ce que je mangeois et à dormir dans ma 
chaise. Je me remis si bien, par le chemin, qu'ayant 
quitté ma chaise au Pont-de-Beauvoisin *, je montai à 
cheval et. m'en allai coucher à Heyrieux^, à huit grandes 
lieues de delà. Le lendemain, je fus dîner à Vienne, 

1. Souvigny était maître d'hôtel du roi depuis 1641. Voy. 
p. 70. 

2. Le Pont-de-Beauvoisin, bourg séparé par le Gaiers en 
deux parties, dont l'une forme un ch.-l. de cant. de Tlsère et 
l'autre un ch.-l. de cant. de la Savoie, arr. de la Tour-du-Pin 
et de Chambéry. 

3. Heyrieux, ch.-l. de cant., arr. de Vienne, Isère. 



1648] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 175 

avec M. l'Archevêque, et couchai à Longes où je trou- 
vai ma femme eo bonne santé, mais affligée de me 
voir si maigre et si défait et dès que je parlois de m'en 
aller servir mon quartier. 

Mon beau-frère le Doyen m' étant venu voir, sans 
me rien dire de notre traité de Trocezard, je ne voulus 
pas le fâcher, ni lui dire qu'il ne m'avoit pas tenu 
parole, s' étant passé cinq mois depuis le terme qu'il 
avoit pris de me payer vingt mille livres. Ma femme 
m'en ayant fait entendre la raison, je lui dis que nous 
lui pouvions encore donner quatre mois pour leur 
laisser faire leurs affaires à loisir, ne désirant point 
rompre avec eux, qu'il me falloit bien ce temps-là 
pour aller servir mon quartier et revenir. Je dis donc 
adieu à ma femme le 1 5® mars 1 648. M. le Doyen, mon 
beau-frère, m'accompagna jusqu'à mon embarquement 
à Roanne^ sans me parler de notre traité. 

Arrivé à Paris à l'ouverture du quartier d'avril, que 
Monsieur le Prince m'avoit donné pour servir en ma 
charge de maître d'hôtel du Roi, il fit sa charge de 
grand maître de France à la cérémonie de la Cène, et, 
comme j'étois premier maître d'hôtel du quartier, j'eus 
l'honneur de marcher après lui. 

U y parut quantité de personnes avec des bâtons de 
maître d'hôtel, dont ils avoientles brevets sans avoir 
jamais servi. M. Sanguin, maître d'hôtel ordinaire*, 

1. La fin du paragraphe et tout le paragraphe suivant forment 
en marge une correction autographe. Effacé : a Monseigneur le 
Prince, faisant sa charge de grand maître de France, servit à 
la cérémonie de la Cène, et, comme j'étois le premier maître 
d'hôtel du quartier, je marchai après lui. » 

2. Charles Sanguin, seigneur de Livry, maître d'hôtel et 



176 ICÉHOIRES DE SOUVIGNT. [1648 

s' étant avancé pour prendre la serviette et la présen- 
ter, nous l'en empêchâmes. M. de GuitautS qui étoit 
en quartier et de jour, la présenta. M. de Voiture^, qui 
étoit le troisième maître d'hôtel en quartier, étant fort 
incommodé, ne put se trouver à la fin de la cérémo- 
nie, ni aux dix-sept tours que nous fîmes pour faire 
servir. Il mourut avant la fin du quartier, regretté 
pour son bel esprit, sa poésie et ses belles lettres. 

En ce temps-là, la Cour, mal satisfaite du Parlement, 
fit venir à pied Messieurs les présidents et conseillers 
depuis le Palais jusqu'au Palais-Royal, où logeoit le Roi, 
et demeurer en la salle des Ambassadeurs, tous crottés 
et mouillés, plus de deux heures sans avoir audience. 
Finalement, on les fit monter. Ils étoient cent et qua- 
torze. Le Roi ayant dit que M. le Chancelier leur 
diroit son intention, iP les menaça de l'indignatioD du 
Roi de s'être assemblés sans son ordre, et de punition 
s'ils tomboient en de pareilles fautes. Monsieur le Pre- 
mier Président ayant commencé à parler, on lui imposa 
silence, et [ils] furent ainsi renvoyés. Ils avoient remar- 
qué en allant que le peuple leur donnoit mille malé- 
dictions, disant qu'ils méritoient bien d'être maltrai- 

gentîlhomme ordinaire du roi, fils de Jacques et de Marie 
Dumesnil, mourut en 1666. 

1. François de Cominges, comte de Guitaut, capitaine des 
Gardes de la reine, gouverneur de Saumur en 1650, mounit 
en 1663. 

2. Vincent Voiture (1598-1648), conseiller du roi en ses con- 
seils, maître d^hôtel ordinaire de Sa Majesté, premier commis 
du surintendant des finances, gentilhomme à la suite de Mon- 
sieur, membre de TAcadémie française à sa formation. Ses 
œuvres furent publiées pour la première fois en 1650. 

3. Le chancelier. 



1648] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 177 

tés, après avoir vérifié tants d'édits à la foule* du 
peuple; et, connaissant combien il leur étoit impor- 
tant de les avoir pour eux, quand la Cour les vou- 
drait traiter mal, en s'en retournant au Palais ils 
résolurent entre eux de décharger le peuple des nou- 
velles impositions qui avoient été établies, tant aux 
entrées de la ville de Paris (ju'aux autres lieux, et 
[d']en donner avis en Parlement avant que de se sépa- 
rer^. Il ne m'appartient pas de dire d'où vient la faute; 
mais il est vrai qae cela a été cause des désordres que 
nous avons vus dans Paris et presque toute la France, 
et c'est une grâce de Dieu toute particulière d'avoir 
sauvé l'État au Roi et donné si promptement la paix 
à tout son royaume. 

Mon quartier étant fini, je pris congé de la Cour, 
spécialement de Monseigneur le Prince, qui, en ayant 
absolument disposé et fait hautement sa charge de 
grand maître, m'y avoit employé pour l'amour de 
mon frère de Champfort, qu'il aimoit et estimoit depuis 
qu'il avoit conunandé l'artillerie en son armée en 
Catalogne. 

Je retournai à Longes environ le 20* juillet de 
ladite année. Je trouvai ma femme en bonne santé 
après le voyage qu'elle avoit fait à Trocezard et [où elle 
avoit] augmenté les fermes. M. le Doyen, mon beau- 
frère, ne put s'empêcher d'en faire paraître quelque 

1. C'est-à-dire : à Toppression. 

2. Les démêlés du parlement et de la cour, notamment la 
convocation au Palais-Royal, sont racontés dans les Mémoires 
de Nicolas Goulas, t. 11^ p. 302, édition de la Société de l'His- 
toire de France. Voy., p. 306, les propositions de la chambre 
de Saint-Louis pour soulager les misères du peuple. 

U 12 



178 MÉMOIRES DB SOUVIGNT. [1648 

jalousie, soit que cela fût sans son conseil, ou que le motif 
de son déplaisir procédât de là ou d'aUleurs. Quoi que 
ce soit, il y alla lui-même et en écrivit deux lettres à 
ma femme, assez pressantes, pour m'oUiger d'allar 
trouver M. de Saint-Ghamond^ incontinent après mon 
arrivée, pour acheter quelque terre de lui, qu'il avoit 
besoin d'argent pour aller à la Cour et qu'il me pré- 
féroit à tout autre. Nous résolûmes, mafenune et moi, 
que je Firois voir, sans pourtant me presser, me res- 
souvenant d'une demande qu'il m'avoit faite autrefois. 
Tant est que je le fus trouver, et, après avoir demeuré 
environ trois heures avec lui, sans parier que de 
choses indifférentes, j'en pris congé, et, comme je 
voulois descendre le degré, il me dit : c Vous savez 
que j'ai bien acconmiodé M. de la Forest' en lui ven- 
dant le Souzy^. > Je lui dis que j'étois bien aise de sa 
satisfaction et de M. de la Forest aussi. < Ne vous 
souvient-il point, ce me dit-il, ce qui nous empê- 
cha de conclure notre marché pour mettre Trooezard 
en justice avec les villages et environs limités par le 
grand chemin ? > Je lui dis que non, et que je n'y avois 
plus pensé depuis qu'on me fit une demande [de] sa 
part qui n'étoit pas raisonnable, cpxe je savois bien 
qu'il étoit un grand seigneur qui ne vendoit que par 
nécessité, et que je ne pouvois être son marchand, moi 

1. Voy. t. I, p. 38. 

2. Balthazar de Charpin, comte de la Forest-des-Halles, 
baron de la Garde, seigneur de Montellier, fils d'Hector, 
épousa, en 1642, Louise de ViUars, fille de Claude V de YiUarf 
et de Charlotte de Nogaret-Calvisson. 

3. Sonzy-l'Argentière, cant. de Saint-Laurent-de-Chfr* 
mousset, arr. de Lyon. 



1648] MÉMOQUES DB S0UVI6NY. 479 

qui n'avois guère d'argent ni de volonté d'acheter, 
ayant assez d'occupations dans les années et dans les 
places, < et suis même obligé de me rendre dans 
la (âtadelle de Turin dans dix ou douze jours. — £h 
quoi ! ne voulez-vous donc pas que nous fassions 
quelque chose ensemble et perdre l'occasion du désir 
que j'ai de vous servir? > Je lui dis là-dessus que 
j'emploierois encore sept ou huit jours de temps pour 
écouter les propositions qu'il lui plairoit de faire, 
c Bien, ce dit-il, pour n'en point perdre, si vous voulez 
demain aller à Trocezard, où vous trouverez M. le 
Doyen, j'y enverrai mes oflBciers de justice et mes 
fermiers, pour voir avec vous l'étemlue que vous 
voulez donner à la justice de Trocezard et la valeur des 
rentes cpxe j'y prends. > Je lui dis que je le voulois 
bien, c J'ai une pensée, dit-il, de vous accommoder 
mieux que cela : c'est de vous vendre Grézieu*. » Je lui 
dis que je n'y pouvois pas penser, étant de trop haut 
prix pour moi, mais que, s'il étoit vrai (ju'il me voulût 
obliger, il me vendroit Ghàtelus d'où dépendoit 

1. Gréziea-le-Marché, cant. de Saint-Symphorien-sur-Coise, 
arr. de Lyon. Cette terre, qui devait être érigée en baronnie 
en 1650, et en comté, sous le nom de Souvigny, en 1656, en 
faveur de l'auteur des Mémoires^ avait été acquise, en 1363, par 
Pierre Mitte, seigneur de Chevrières, bailli du Forez, ancêtre du 
marquis de Saint-Chamond. Le château, dont il reste encore 
quatre tours en partie rasées, est une masse informe de bâti- 
ments, occupés par des cultivateurs, et semble dater principa- 
lement du xvi^ siècle. La description en est donnée, dans l'état 
où il se trouvait en 1827, avec des considérations historiques 
sur la famille de Souvigny, dans la Notice historique et statis" 
tique du canton de Saint' Symphorien''le'' Château y par Gochard; 
Lyon, 1827, p. 168-177. 



180 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1648 

Trocezard . Il dit qu'il ne pouvoit se défaire de Qiàtelus, 
parce qu'il étoit au milieu de ses terres, elj ne me 
pouvant persuader à l'acquisition de Grézieu, m'obli- 
gea de le voir. Je lui promis de le faire sans autre 
intention que de le servir, si je rencontrois quelqu'un 
qui le voulût acheter. 

Le lendemain, en arrivant à Trocezard, mon beau- 
frère le Doyen me dit que les officiers et fermiers de 
Saint-Ghamond étoient là de sa part pour ce sujet. Je le 
tirai à part et lui demandai son avis, tant pour me ser^ 
vir de son bon conseil que pour savoir sa volonté, ne 
croyant pas qu'il songeât à vouloir effectuer notre 
traité, parce qu'il n'avoit pas eu de l'aident dans le 
temps, y ayant sept mois que le terme étoit esqiiré, à 
quoi il auroit encore plus de difficulté, si j'y avois 
ajouté la justice et les rentes dont nous étions en mar- 
ché. Il me répondit sommairement qu'il me le oon- 
seilloit et que je ne pouvois mieux faire ; ensuite de 
quoi, les fermiers donnèrent le dénombrement de la 
rente et nous fîmes des limites, confinées par le grand 
chemin, de l'étendue de la justice où Trocezard étoit 
enclos. Après quoi, il fut question du prix, que mon 
beau-frère se chargea de savoir de M. de Saint-Gha- 
mond : « Vous lui pourrez dire aussi, [repris-je,] s'il 
vous plaît venir avec moi à Grézieu, que j'y aurai été, 
ainsi que je lui ai promis. > Ge qu'ayant trouvé bon, 
nous V allâmes ensemble. 

Le fermier, qui s'y trouva, nous fit voir le contrat de 
sa ferme et nous bailla le dénombrement du révéra, 
savoir des dîmes, rentes, droits seigneuriaux, fermes de 
domaines, coupes de bois et louages de prairies. 
D'abord le lieu me fut agréable. Je le trouvai utué en 



1648] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 181 

bon voisinage, ayant les dames religieuses de l'Argen- 
tière* à l'orient, le commandeur de Ghazelles à Tocci- 
dent^, MM. les comtes de Sainte Jean, à cause de leurs 
terres de Saint-Symphorien-le-Châtel, au midi^, au 
septentrion la terre de Meys*, appartenant à M. de la 
Baume ^, qui n'y a nulle habitation, le château étant 
entièrement démoli. Je trouvai aussi qu'en plusieurs 
endroits l'étendue de la justice étoit limitée par les 
petites rivières de la Gimond et de la Brevenne^, que 

1. L'Argentière, chapitre noble régulier de chanoinesses 
comtesses, fondé en 1273 dans la paroisse d'Aveize, en Lyon- 
nais. « Ce chapitre noble régulier de Notre-Dame-de-Coise, 
en TArgentière, est, par lettres patentes, composé de demoi- 
selles faisant preuve de huit degrés de noblesse paternelle et 
trois degrés de noblesse maternelle, la présente non com- 
prise. » [Almanach du Lyonnais y xviii* siècle. Voy. aussi la 
Notice du canton de Saint- Symphorien, par Gochard, p. 141.) 

2. Chazelles-sur-Lyon était alors une petite ville murée, 
commanderie de Tordre de Malte, dans le Forez, aujourd'hui 
cant. de Saint-Galmier, arr. de Montbrison, Loire. 

3. Saint-Symphorien-le-Châtel , ou Saint-Symphorien-sur- 
Coise, ch.-l. de cant., arr. de Lyon, alors petite ville murée 
du Lyonnais, avait pour seigneurs les chanoines de la cathé- 
drale Saint-Jean à Lyon, qui portaient le titre de comtes de 
Lyon. Voy. Notice de Cochard, p. 39. 

4. Meys, cant. de Saint-Symphorien-sur-Coise, arr. de Lyon. 
Voy. même Notice, p. 192. 

5. Louis d'Hostun, dit de Gadagne, comte de Verdun, baron 
de Bouthéon et de Mirabel, seigneur de Meys et de Périgneux, 
fils de Balthazar d'Hostun, dit de Gadagne, marquis de la 
Baume, et de Françoise de Tournon, recueillit les biens substi- 
tués des Gadagne. Voy. p. 54, note 2. Il était en procès, en 
1648, avec son frère puîné, Roger, marquis de la Baume 
d'Hostun, seigneur de Veauche, sénéchal de Lyon, à propos 
de l'héritage des Gadagne en Forez. 

6. La Gimond, a£Buent de la Coise, qui se jette dans la 
Loire, et la Brevenne, a£Quent de l'Azergue, qui se jette dans 



182 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1648 

le château étoit bien logeable, flanqué de bonnes 
tours quoique irrégulièrement bâties, et, ce que je 
trouvai plus avantageux, c'est qu'il joint à T^lise. La 
première fois que mon frère de Ghampfort y fut, il 
eut de la joie de nous voir logés si près du tabernacle 
du Seigneur, et nous dit que cette conunodité nous 
valoit plus de cinq cents livres de rente ^. G'étoit le 
temps le plus avantageux pour cette visite; car les 
blés, qui y sont conmiunément beaux, Tétoient eztra- 
ordinairement cette année-là. 

De Grézieu nous allâmes à [la] Forest* voir M. et M" de 
la Forest. Leur ayant dit le sujet de notre voyage, après 
les avoir félicités de leur acquisition de Souzy, nous 
allâmes^ coucher à Trocezard, d'où je m'en retournai^ 
à Longes, le lendemain, attendre la demande de M. de 
Saint-Chamond, laquelle mon [beau-]frère le Doyen 
m'ayant fait savoir éloignée de raison, je lui dis qu'il 
n'en falloit plus parler, et, comme on nous avoit pro- 
posé, à ma femme et moi, d'acheter les terres de la Fay ^, 

la Saône. Grëzieu se trouve donc sur la ligne de partage des 
eaux, au milieu des montagnes du Lyonnais. 

1. De 1 ancienne église, dédiée à saint Barthélémy (yoj. 
Notice de Cochard, p. 168), il ne subsiste plus actuellement 
que le clocher touchant au château. La nouvelle église, cons- 
truite au XIX" siècle, s*élève en face. 

2. Le château de la Forest-des-Halles, comm. des Halles, 
cant. de Saint-Laurent-de-Chamousset, arr. de Lyon, prit le 
nom de Fenoyl en passant dans la famille de Fenoyl, et le 
domaine fut érigé en marquisat sous ce dernier nom en 1720. 
Aujourd hui il porte le nom de château des Halles. 

3. Effacé : retournâmes. 

4. Efi'acé : allai. 

5. La Fay, comm. de Larajasse, cant. de Saint-Symphori^i- 
sur-Coise. 



1648] MÉMOIRES DE S0UVI6NY. 183 

qui se dévoient vendre à Lyon dans peu de jours, nous 
y allâmes exprès et donnâmes trente pistoles à Mes- 
sieurs de Saint-Jean, de Coise*, pour quelques frais 
du décret. Nous priâmes aussi mon beau-frère le 
Doyen de venir, conlme il fit. En ces entrefaites, le 
sieur Réroles, agent de M. de Saint-Ghamond, me vint 
trouver de sa part me dire qu'il rabattroit quelque 
chose de sa demande de Trocezard et que, si je vou- 
lois entendre à l'acquisition de Grézieu, qu'il me le 
donneroit à un prix raisonnable, me donneroit terme 
si je n'avois assez d'argent comptant, et, pour assu- 
rance des deniers que je donnerois à la passation du 
contrat, que je paierois les plus anciennes hypothèques 
de sa maison. Je lui répondis que je remerciois M. de 
Saint-Ghamond, mais que je ne voulois point avoir 
d'autre affaire avec lui que les occasions de lui rendre 
mes services, et le renvoyai comme cela. 

La terre de la Fay étant enchérie à un si haut prix 
que nous n'y voulûmes point entendre^, nous [nous] 
en retournâmes à Longes avec environ vingt mille 
firancs que j'avois heureusement retirés du change de 
Lyon, où il se fit plusieurs banqueroutes en ce temps-là. 
Au bout de cinq ou six jours que nous étions logés à 

1. Coise, cant. de Saint-Symphorien-sur-Coise, avait alors 
pour seigneurs les chanoines de Saint-Jean, comtes de Lyon. 

2. Marguerite Michel, veuve de François Ghappuis, bour- 
geois de Lyon, acheta, le 23 septembre 1648, au prix de 
32,000 1., les seigneuries de la Fay et de TAubépin, de dame 
Anne Manuel de la Fay, veuve de Guillaume de Riverie, sei- 
gneur de Coise. Marie-Anne Ghappuîs de la Fay, petite-fille de 
Tacquéreur, épousa, en 1689, Camille de Gangnières, comte 
de Souvigny, fils de l'auteur des Mémoires, 



184 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1648 

la maison de TorrepaneS M. de Saint-Ghamond nous 
fit l'honneur de nous y venir voir, en allant à Vienne, 
et me dit, à son départ, de prendre créance sur ce que 
M. de la Gondamine me diroit sur le sujet de Grézieu. 
Ce ne fut autre chose que la proposition que m'avoit 
faite Réroles, sinon que nous en pouvions faire échange 
avec Trocezard. Je lui dis que je le voulois bien, 
pourvu qu'il ne me demandât qu'une sonune raison- 
nable de retour. La première demande fiit de an- 
quante mille livres et deux cents pistoles d'étrennes. 
J'en offris quarante mille et cent pistoles. Sur quoi, 
M. de la Gondamine m'ayant mandé que M. de &dnt- 
Ghamond devoit partir pour aller à la Gour, je le fus 
trouver et, sachant qu'il avoit besoin d'argent, je fis 
porter avec moi dix-huit mille francs, pour les lui tmiller 
en cas que nous fussions d'accord du prix. J'y trouvai 
M. le baron de Virieu, notre fidèle ami, auquel ayant 
dit en particulier les raisons qui m'obligeoient à me 
défaire de Trocezard, il approuva de changer avec Gré- 
zieu, et, après plusieurs discours, la conclusion fut ei 
le contrat signé, à condition que je donnerois quarante- 
cinq mille francs et cent pistoles d'étrennes de retour 
de Trocezard à la terre de Grézieu, située en Lyonnois, 
et Viricelles*, en Forez, consistant en haute, moyenne et 
basse justice, mère, mixte ^, impôts, droits seigneuriaux, 

1. Torrepane, nom sous lequel on désignait la maison forte 
de Longes, voy. p. 100, note 3. 

2. Viricelles, cant. de Saint-Galmier, arr. de Monthrison, 
Loire. 

3. Formule venant du droit romain [merum et mixium impe- 
rium; voyez Ducange, Glossarium médise et infinue laUnitatU^ 
au mot Imperium) et qui était encore usitée dans les chartes et 



1648] MÉMOIRES DE S0UVI6NY. 185 

dîmes, rentes, bois, prairies, domaines et générale- 
ment toutes lem*s dépendances, à condition de payer 
dix-huit mille francs comptant, dont la quittance fut 
insérée au bas du contrat, douze mille francs dans deux 
mois après, et les quinze mille livres restant dans 
trois mois. Les fermiers de l'une et l'autre terre en 
jouiroient jusqu'à la fin de l'année 1 648, notre con- 
trat d'échange ayant été signé au mois d'août de ladite 
année ^ 

Je ne saurois dire la joie que ma femme eut de cette 
nouvelle, [ainsi que] M. l'archevêque de Vienne et 
M. de Villars que j'allai trouver le lendemain, après en 
avoir donné avis à mon beau-frère le Doyen, lequel, en 
même temps que j'étois à Condrieu, en vint féliciter ma 
femme, [disant] qu'il étoit bien content. Il me témoi- 
gna le contraire le lendemain, que je le fus voir, de ce 
que je l'avois fait sans lui rien dire. Je lui dis que je 
ne l'avois pu faire à cause du prompt départ de M. de 
Saint-Chamond, et que c'étoit moi qui avois sujet de me 
plaindre, et non pas lui ; mais le respect que j'avois 
pour sa personne et son amitié m'en avoient empêché, 
et qu'il ne tiendroit pas à moi que nous ne fussions 
toujours bons amis. Sur quoi, m'ayant prié à dîner, je 
remarquai qu'il étoit encore si en colère que j'aimai 
mieux me retirer que de m'exposer à une entière rup- 
ture. Nous nous séparâmes donc assez froidement, 
m'ayant, du depuis, intenté un procès que je dirai en 
un autre temps, dont nous nous sonmies acconmiodés 

les dénombrements des terres, sans peut-être que ceux qui 
l'employaient en comprissent bien la signification. 

1. En marge : Échange de Trocezard à Grézieu au mois 
d'août 16^8. 



186 MÉMOIBES DE SOUVKHIT. [1648 

par la transaction que nous avons passée à Vienne. 

Incontinent après, je fîis prendre possesûon de Gré- 
zieu, où je fis faire une sommaire prise de Fétat des 
bâtiments du château et domaines ou dépendances. Je 
retirai de M. de Saint-Ghamond les papiers, terriers, 
titres et documents des rentes de Grézieu, Viricelles et 
Montverdun-en-Ghazelles, et fis remettre à M. de Saint- 
Ghamond les papiers, et terriers, et titres, et docu- 
ments des rentes de Trocezard, par le sieur Hagdinier, 
notaire de Longes, qui m'en a rapporté la quittance 
reçue par le sieur Valons, notaire de Saint-Ghamond^. 
Je dépossédai le juge de Grézieu et le procureur d'of- 
fice pour cause, et pris le désistement du fermier de la 
ferme de Grézieu. Je donnai ordre à quelques répara- 
tions, et, y ayant fait voiturer des meubles, nous par^ 
ttmes de Longes, le 8 octobre 1 648, pour aller habiter 
à Grézieu, où nous arrivâmes le même jour. 

Nous trouvâmes le pauvre peuple accablé de la taille, 
et de chicanes fomentées par les précédents ofiBciers, 
et la plupart sans bétail pour cultiver les terres. Pour 
y remédier, je choisis M. Duxio, juge, non seulement 
comme bon justicier, mais encore conmie élu qui 
pouvoit contribuer ses suiirages à la dédiarge de la 
taille^, et M. Gubian pour procureur d*oflBce, homme 

1. La famille Valous a fourni au xvi* siècle des notaires royaux 
à Saint-Jean-Bonnefonds, cant. et arr. de Saint-Étienne, Loire, 
et un président en l'élection de Forez en 1632. Gabriel Valous, 
fils de l'un d'eux^ s'établit à Lyon, fut greffier en chef de la 
sénéchaussée de Lyon et mourut en 1651. Il peut s*agir d'un 
frère de ce dernier. 

2. Les élus, en l'élection de Lyon, formaient un tribunal con- 
naissant de toutes les matières de tailles, aides, etc. 



1648] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 187 

du lieu et pacifique^, et, pour donner moyen au 
peuple de cultiver leur terre, nous baillâmes de bétail 
en commande aux plus nécessiteux. 

Nous ne nous y reconnaissions pas encore, tant un 
matin que le jour commençoit à parottre, l'hôte de 
Saint-Georges, de Ghazelles, me réveilla en entrant 
dans notre chambre, en me disant que le commandeur 
de Ghazelles*, avec son frère et un autre, en étoient 
sortis pour aller se battre contre trois autres, et me 
prioit d'y mettre ordre. « Vous le dites bien tard. Où 
sont-ils? — Je crois, dit-il, qu'ils ont pris le chemin de 
Lyon. > Je me jetai promptement du lit et, pendant 
que je prenois ma botte et que l'on accommodoit mes 
chevaux, j'envoyai au bourg faire armer des paysans 
pour me suivre en cas de besoin. Il faisoit un brouil- 
lard épais quand je rencontrai ces messieurs, au Plat- 
Maillard, à cheval, éloignés environ à soixante pas les 
uns des autres, qui amorçoient leurs pistolets. Je 
n'en connoissois aucun et tâchai de ménager ma 
dvilité, en sorte que, en faisant aux uns, les autres 
n'en fussent point offensés. J'ignorois leurs querelles 
et leur dis : « Messieurs, je m'aperçois bien que vous 
n'êtes pas de ce pays et que le brouillard vous aura 

1. Les officiers de la justice de Grézieu étaient un juge-châ- 
telain, un procureur fiscal et un greffier [Almanach du Lyon- 
nois). 

2. Louis de la Rivoire, chevalier de Malte, commandeur de 
Ghazelles, fils de Fleury, seigneur de la Rivoire et de Ghade- 
nac, et de Judith de Fay. (Archives du Rhône, Malte, H. 320 : 
État des dépouilles de Louis de la Rivoire^ chevalier de Malte, 
5 avril i684.) Il eut trois frères : Ghristophe, baron de Ghade- 
nac^ Hector, chevalier de Malte, commandeur de Blodez, et 
Gharles, seigneur de Beaumes. 



188 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1648 

égarés. Je vous prie de venir chez moi pendant qu'il 
se dissipera. Ma maison est proche d'ici, je vous pro- 
mets de vous donner des bons guides ou de vous 
accompagner moi-même, quand vous en voudrez par- 
tir. > Il arriva, comme c'est l'ordinaire en pareille 
occasion, que chacun attendoit ce que feroit son com- 
pagnon ; mais enfin j'obtins d'eux qu'ils vi^idroient 
chez moi, dont ma femme écrivit adroitement deux 
billets à M. de Clérimbert* et M. de la Menue ^ pour 
me venir aider à les accommoder. A l'abord, je [ne] 
leur parlai que de chasser le brouillard avec de fort 
bon vin blanc ; mais, quand ces Messieurs furent arrir 
vés et que j'eus fait entrer cinq ou six paysans dans 
le château, je fis fermer les portes et leur dis : c Mes- 
sieurs, vous avez à choisir d'aller trouver Monsieur 
notre gouverneur de province à Lyon, accompagnés de 
ses gardes, car je ne doute pas qu'il n'en envoie sur 
l'avis que je lui donnerai de votre querelle, ne m'en 
pouvant dispenser, ou bien. Messieurs, nous faire 
l'honneur de nous remettre votre différend à MM. de 
Clérimbert, de la Menue et moi. i Après qu'ils eurent 

1. Christophe-Girard de Riverie, seigneur des Hormes, Qé- 
rimbert, Hurongues, fut baptise à Saint-Symphorien-le-Ghàtel 
le 28 décembre 1611 et mourut en 1689. Capitaine au régiment 
de Lyonnais, il épousa, en 1644, Françoise, fille de Guillaume 
de la Balme, seigneur des Marres. Le château de Clérimbert 
est dans la commune de Saint- Symphorien-le-Châtel. 

2. Jean-Jacques Jacquemetton, seigneur de la Menue, Mon- 
tagny et la Ponchonnière, épousa Antoinette de Saint-Priest- 
Fontanès, fille d'Aymar et de Louise Harenc de la Gondamine. 
Son père, Pierre, capitaine-châtelain de Saint-Clément-les- 
Places, avait acquis, en 1609, la seigneurie de la Menue, 
comm. de Souzy-rArgentière. (Archives de Terrebasse.) 



1648] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 189 

témoigné, les uns et les autres, d'être surpris de cette 
proposition et fait des grandes difficultés, finalement 
ils me donnèrent leur parole de s'en rapporter à moi, 
qui négociai la chose avec facilité, parce que, les ayant 
séparés en divers appartements, MM. de Clérimbert et 
de la Menue demeuroient toujours avec l'un des par- 
tis, pendant que je faisois des allées et venues de l'un 
à l'autre. C'étoit une vieille querelle fort embrouillée; 
mais enfin nous les mîmes d'accord. 

Quelques jours après, un de mes amis m'ayant fait 
voir une transaction par laquelle M. le baron de Lugny 
de Vougy* avoit une hypothèque spéciale de vingt- 
quatre mille livres sur la terre de Grézieu, par l'ac- 
conmiodement qu'il avoit fait avec M. de Saint-Cha- 
mond, auquel étoient restées les terres de Picquecos^ et 
Montpezat^, près de Montauban, j'en fus alarmé à 
l'abord ; mais, après avoir appris par son conseil que 
nous sommes en pays de discussion et qu'auparavant 
qu'il me pût demander ladite sonune de vingt-quatre 
mille livres, il falloit qu'il fit discuter toutes les terres 
de M. de Saint-Chamond, savoir : la terre de Saint- 
Cbamond, Picquecos, Montpezat, Andance, Talancieu, 
Anjou*, Septême^, Châtelus, Chevrières^, le Parc''', et 

1. Claude de Lé vis, baron de Lugny, seigneur de Vougy, fils 
de Jacques, baron de Couzan, seigneur de Lugny, et de Louise 
de Rivoire, épousa, en 1638, Anne de Ghanlecy. 

2. Picquecos, cant. de Lafrançaise, arr. de Montauban, 
Tam-et-Garonne . 

3. Montpezat-de-Quercy, ch.-l. de cant., arr. de Montauban. 

4. Anjou, cant. de Roussillon, arr. de Vienne, Isère. 

5. Septême, cant. et arr. de Vienne. 

6. Chevrières, cant. de Saint-Gai mier, arr. de Montbrison. 

7. Le Parc, comm. de Bellegarde, cant. de Saint-Galmier. 



190 MÉMOIRES DE S0UVI6NT. [1648 

deux autres terres qu'il avoit en Bourgogne, cet avis 
m'ayant rassuré, je ne laissai pas de payer à mondit 
sieur de Saint-Ghamond la somme de douze mille 
livres dans le terme, outre les dix-huit mille dont la 
quittance est insérée au contrat d'échange de Troee- 
zard à Grézieu, ayant néanmoins pris cette précaution 
que M. Just Mitte de Saint-Ghamond^, fils aîné de 
M. de Saint-Ghamond, ratifiât non seulement la quit- 
tance de douze mille livres, mais encore le contrat 
d'échange passé avec Monsieur son père, si bien que 
voilà la somme de trente mille livres payée avec sûr^. 
Quant à la somme de quinze mille livres qu'il falloit 
encore, pour faire le supplément de quarante-cinq mille 
livres que je devois bailler de retour de Trocezard à 
Grézieu, elle me fut saisie entre les mains par divoiBCS 
personnes, entre autres M. du Gay, maître des requêtes, 
et M. le baron de Lugny. Après avoir soutenu un pro- 
cès, l'espace de quatre ou cinq ans, pour [ne] la payer 
que valablement et avec mes assurances, j'obtins fina- 
lement un arrêt avec les Messieurs susdits, M. Séguier, 
garde des sceaux^, M. de Servien, surintendant des 

1. Just-Henri Mitte de Chevrières, marquis de Saint-Cha- 
mond et de Montpezat, fils de Melchior qui dëcëda en 1649, 
et dlsabeau de Toumon» épousa, en 1640, Catherine de Gra- 
mont, fut capitaine au régiment des Gardes, lieutenant géné- 
ral, et mourut sans enfants en 1664. Il eut k réaliser de nom- 
breuses ventes pour acquitter les dettes contractées par son 
père dans vingt-trois ambassades, pour lesqneUes la cour 
devait 900.000 livres, qui ne furent jamais remb oa r aé es. 
Voy. Rcctteil des mémoires et doeumeiUM sur ie PorcM, pnUiés 
par la Société la Diana, t. IX, 1888, p. 185 : Généalogie de la 
maison do Saint-Chamond. 

2. Pierre Séguier ;i588-1672>, garde des scetn en i633| 
chancelier de France en 1635. 



1648] MÉMOIRES DE S0UVI6NT. 191 

finances, l'Hôtel-Dieu de Paris et plusieurs autres 
créanciers de M. de Saint- Chamond, par lequel 
il fiit dit que je paierois ladite somme de quinze 
mille livres audit sieur baron de Lugny, avec les 
intérêts, comme j'ai fait, lui ayant payé dix mille 

livres, à Ghazelles, suivant sa quittance du S 

et six mille livres en sa maison, au château de 
Yougy ^, selon sa quittance du 6 mars 1 659, à laquelle 
il y a une déclaration de Debilly, notaire royal de 
Vougy qui l'a reçue, que la transaction, passée entre 
lesdits sieurs de Saint-Chamond, de Vougy et de Lugny , 
d'où procède [la]dite hypothèque, a été déchargée de 
ladite somme (je lis la propre cede^ et original), de 
sorte que ladite somme de quarante-cinq mille livres 
de retour de Trocezard à Grézieu a été payée avec 
toutes les sûretés requises. Il n'y a non plus à craindre 
de substitution, n'y en ayant eu nulle, ainsi que tous 
les testaments de la maison de Saint-Ghamond en font 
foi. C'est pourquoi il y a toutes les sûretés imaginables 
en l'acquisition de Grézieu, où nous avons les terriers 
en fort bonne forme pour faire payer les rentes de 
Grézieu, Viricelles et Montverdun-en-Ghazelles, les- 
qpielles j'ai fait reconnoître à mon nom, savoir : Gré- 
zieu et Viricelles par M. Gubian, et Montverdun-en- 
GhazeUes par M. Mantelier, de Ghazelles. Il nous faut 
encore un terrier, signé Goudin, de la rente de Mont- 
verdun-en-ChazelIes, avec l'échange que M. de Saint- 

1. Ce chiffre est en blanc dans le manuscrit. 

2. Vougy, cant. de Gharlieu, arr. de Roanne, Loire. 

3. Cecle ou sede, mis pour cëdule, synonyme de billet, indi- 
quait un engagement sous seing privé et s'appliquait aussi par- 
fois à un acte judiciaire. Voy. Dictionnaire de Vameiemne langue 
française, par Godefroy, t. II, p. 6. 



192 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1649 

Ghamond a fait de ladite rente avec notre prieur de 
Montverdun, et quelques transactions passées entre les 
anciens seigneurs de Grézieu et Yiricelles avec leurs 
sujets, qui doivent être dans les archives de Sainte 
Ghamond, lesquels terriers et transactions H. de Saint- 
Ghamond me doit fournir, comme il m'a promis par 
ses lettres de le faire, quand il les trouvera dans ses 
archives de Saint-Ghamond ; c'est de quoi il fi9iut solli- 
citer. 

Nous passâmes heureusement tout le reste de Thiver 
à Grézieu. Au mois de mars 1649, je m'en allai à la 
citadelle de Turin, où je trouvai mon frère du Fresnay, 
qui y commandoit à mon absence, en des grandes 
avances qu'il avoit faites pour faire subsister la gar- 
nison, qui n'étoit pas payée et n'avoit pas seulement 
de pain de munition. Le retardement des paiements 
procédoit en partie de ce que M. de Servien, intendant 
de l'armée et des garnisons d'Italie*, ne vouloit point 
écrire à M. de Servien, son frère, surintendant des 
finances, des nécessités qu'il y avoit, pour ne lui 
déplaire. Mais, bien plus, après qu'il eut arrêté le 
compte de trois mille huit cent soixante-six livres du 
pain de munition que mon frère avoit avancées, je 
n'en ai jamais retiré un sou, quoique ledit sieur inten- 
dant se fût lui-même payé de ses droits, et que j'aie payé, 

1. Ennemond Servien, seigneur de Gossai et de la Balme, 
fils puîné d'Antoine Servien et de Diane Bailli, commissaire 
général des guerres et contrôleur des fortifications à Pignerol 
en 1633, intendant de justice au delà des monts en 1646, 
ambassadeur en Savoie de 1648 à 1676. 



1649] MÉMOIRES DE S0UVI6NY. 193 

à Paris, ceux des gardes et contrôleurs des vivres, 
aussi bien que ceux du trésorier de l'Épargne, qui m'en 
baiUa son billet ^ Il seroit trop long et ennuyeux de 
dire la peine et la dépense que me donna cette affaire, 
qui fut le commencement des pertes et des déplaisirs 
que nous ont causés les avances de la citadelle de 
Turin en ladite année*. 

M. le Cardinal, pour réparer l'affront que les armées 
du Roi reçurent à Orbitello par la levée du siège, 
envoya MM. les maréchaux de la Meilleraye et du 
Plessis assiéger Porto - Longone , qu'ils prirent^, 
M. Randin, capitaine au régiment d'Auvergne*, m'ayant 
apporté à Turin la funeste nouvelle que mon frère de 

1. Ci-après, p. 199. 

2. On verra à TAppendice, ffl* volume, les requêtes et 
démarches faites par Souvigny et son frère pour rentrer dans 
leurs avances, qui furent considérables. 

3. Orbitello ou Orbetello, arr. et prov. de Grossetto, est 
situé sur la côte de Toscane. En mai 1646, le prince Thomas 
de Savoie, commandant des troupes françaises, ayant attaqué 
Orbitello, défendu par les Espagnols, fut contraint, en juillet, 
par une armée de secours, de lever le siège. Mais, dès le mois 
de septembre, pour réparer cet échec, la Meilleraye et du Ples- 
sis débarquèrent dans l'île d'Elbe et s'emparèrent de Porto-Lon- 
gone. C'est par erreur que l'auteur place cette action de guerre 
en 1649 au lieu de 1646. 

4. M. Randin avait été blessé en 1640, à Turin, étant lieu- 
tenant au régiment d'Auvergne. Sa famille semble originaire 
des confins de l'Auvergne et du Forez, où Guy Randin, châ- 
telain de Saint-Didier-sous-Rochefort, épousa, vers 1610, 
Jeanne du Bessey. Il est à remarquer que beaucoup d'offîciers 
du régiment d'Auvergne se recrutèrent en Lyonnais, en Forez 
et dans les environs de Thiers, en Auvergne, régions où ce 
corps avait fréquemment séjourné avant de se rendre en Italie, 
en 1629, et où les officiers continuèrent à garder des relations. 

n 13 



194 MÉMOIRES DB SOUVIGNT. [1649 

la Motte y avoit été tué, faisant un logement sur la 
brèche, où il s'étoit engagé à faire une garde particu- 
lière comme capitaine au régiment d^Auvergne, contre 
Tavis de tous ses amis, d'autant qu'il faisoit alors les 
charges de major au régiment d'Auvergne et de major 
de brigade de l'armée^; mais il étoit tellement zélé pour 
le service, que son affection remporta en cette occa- 
sion, qui fut la dernière de sa vie; car, après la mous- 
quetade qu'il reçut dans la tète, il ne paria plus, fair 
sant seulement tous les signes qu'on pouvoit désirer 
d'un bon chrétien, conmie il avoit toujours vécu, et 
rendit ainsi l'esprit^. Son corps fut porté à l'église 
délia Hadonna del Rio, en l'ile d'Ëlbe, et son corps 
inhumé devant le grand autel. Il étoit fort dévot à 
Notre-Dame, s'étoit confessé et conmiunié avant l'em- 
barquement, ce qui me fait espérer que Dieu lui aura 
fait miséricorde. Ledit sieur Randin, qui étoit son ami, 
s'étoit chargé de ce qui lui restoit à son décès, dont il 
m'en rendit fidèle compte. 

J'ai estimé commencer ce que j'aurois à faire en ce 
rencontre par un service solennel que je fis faire à 
Pignerol, où assistèrent M. de Maleissye et tous nos 
amis de ce pays-là, ayant été logé chez M. le comte 
Falcombel, mon ami, et non chez ma sœur de k Motte, 
tant parce qu'elle étoit toute en larmes que [parce que] 
nous a\îons des affaires ensemble, que je désirois ter- 
miner à Tamiable par l'avis de nos amis, et lui témoi- 
gner, en sa personne, l'estime que je fais(Hs de celle 

1. Le major de la MoUe fut tué le 23 octobre 1646 d^niie 
mousquetado à la tète [Gazeiie de France^ année 1646, p. 1060). 

2. En marge : Décès de M. de la Moue sur la brèche de Par- 
ielongtic en Î6i9. 1649 est mis ponr 1646. 



1649] HÉMOIRES DE SOUVIGNY. 195 

de feu mon pauvre frère et de sa fidèle amitié. 

Après le service, je payai toutes les dettes de mon 
frère et ce qu'il restoit à payer de l'acquisition de la 
cassine de Lenne, qui se montèrent à la somme de 

^, dont j'ai les quittances, laquelle cassine nous 

demeura, et, quoique l'acquisition de celle de 

fût faite au nom de mon frère, aussi bien que celle de 
Lenne, néanmoins, pour gratifier notre belle-sœur, 
nous la lui relâchâmes entièrement, mes frères de 
Champfort, le doyen, de Fresnay et moi, qui fis les 
choses par leur consentement, par la transaction que 
nous passâmes ensemble, lui payant en son particulier 
la sonmie de à Pignerol. 

La nécessité de la garnison de la citadelle de Turin 
s'augmentant tous les jours, pendant que j'étois à la 
Cour et dans les armées, j'écrivois souvent à mon frère 
de ne rien avancer que ce qu'il voudroit perdre; qu'il 
pensât seulement à sa personne et à bien garder la 
citadelle de Turin avec ce qu'il plairoit à Dieu et au 
Roi qu'il eût de gens, sans s'imaginer que nous y 
puissions entretenir une garnison à notre dépense; 
qu'après avoir consommé le peu de bien que j'avois et 
qui ne dureroit guère, je n'aurois plus de quoi vivre 
moi-même; tout cela avec des protestations. Mais je 
n'avois pas plus tôt fermé mes lettres que, faisant 
réflexion là-dessus, j'y ajoutai une lettre de change 
pour faire toucher l'argent à mon frère, m'imaginant 
que c'eût été cruauté de l'abandonner à cette occa-. 
sion, et manquer à mon devoir envers le Roi, si je 
n*employois tout mon bien pour sauver à Sa Majesté 

1. La somme est en blanc dans le manuscrit^ ainsi que les 
mots manquants des lignes suivantes. 



196 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1M9 

rimportante place de la citadelle de Turin pendant le 
désordre de France. Et, m'étant entièrement épuisé 
d'argent, sans ralentir ma bonne volonté de servir le 
Roi et d'assister mon frère, sachant que sa garnison 
étoit dans la dernière nécessité, [que] l'intendant ne 
vouloit point faire donner d'argent, ni les munition- 
naires de pain, et qu'il n'y avoit ni blé, ni farine, ni 
autres vivres dans la place, j'envoyai une procuration 
à mon frère pour vendre la cassine de Lenne, qu'il 
bailla à M. de la Yermenelle pour mille pistoles, quoi- 
qu'elle coûtât plus de quinze cents pistoles à mon frère 
de la Motte, sans comprendre les réparations qu'il y 
avoit fait faire. Effectivement elle vaut plus de dix mille 
écus : c'est un clos carré, formé d'une haie vive d'au- 
bépine d'une épaisseur et hauteur extraordinaires, envi- 
ronné d'un bon fossé, beau logement pour le maître, 
séparé de celui du fermier, qui a le sien séparé des 
étableries et grandes halles où est le pressoir et les 
tonneaux. Il s'y cueille quantité de blé, de vin, de 
fruits et de feuilles de mûrier que l'on afferme tous les 
ans. Elle est située environ un quart de lieue de 
Pignerol, ce qui fut cause que j'eus regret de nous en 
défaire. 

Quand [je me décidai] à aller trouver la Cour à Gom- 
piègne^ je demeurai dix jours sans pouvoir parler à 
Son Éminence ; ce qui me fît résoudre de bailler une 
lettre au sieur Métayer, son premier valet de chambre, 

1. La cour avait passé le commencement de Tannée 1649 à 
Saint-Germain, où elle s'était accommodée provisoirement avec 
les Frondeurs. Le 13 mars, elle partit pour Compiègne, qu'elle 
quitta le 7 juin pour Amiens. Voy. Mémoires de M^de Motte* 
ville, t. m, p. 281, éd. Petitot. 



1 



1649] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 197 

qui étoit de mes amis. La lui ayant rendue à propos, il 
me fit entrer. Monsieur le Prince étoit dans la chambre 
avec M. de Lillebonne^. Quand ils en furent sortis, Son 
Éminence me donna tout le loisir de lui faire ma plainte 
de Tabandonnement de la garnison de la citadelle de 
Turin, où j'avois employé partie de mon bien pour la 
faire subsister, n'étant point payé, n'y ayant ni blé, ni 
farine, ni autres vivres dans la place, tous les munition- 
naires ne fournissant plus de pain. Après qu'il m'eut fait 
espérer d'y donner ordre, j'ajoutai, après mon remer- 
ciement, que j'avois cela à lui dire pour l'intérêt du 
service du Roi, et la nécessité oùj'étois réduit, et que 
j'étois obligé de l'avertir qu'il y avoit cinquante ou 
soixante mestres de camp, lieutenants-colonels, capi- 
taines et officiers d'armée, qui s'impatientoient fort de 
ce qu'il ne leur donnoit point d'audience et ne leur 
permettoit de le voir; que, pendant qu'ils étoient là, 
les troupes, qui étoient en marche pour aller à l'armée, 
vivoient en grand désordre et couroient fortune d'y 
arriver foiljles par l'absence de leurs chefs, et qu'il y 
avoit tel qui ne demandoit qu'à lui faire la révérence ; 
qu'en demi-heure il leur pouvoit parler à tous, d'autres 
leurs pensions et des ordres importants au service 
du Roi et de Son Éminence. Il me témoigna être bien 
aise de cet avis et conmianda, à l'heure même, à Balsac 
de les faire tous entrer, comme ils firent. Quelques-uns 
furent contents de son audience; mais ce n'étoit pas 
mes affaires, qui ne s'avancèrent pas pour cela. Quand 
je vis les bonnes paroles sans effet, je me résolus 

1. François-Marie de Lorraine, fils de Charles de Lorraine, 
duc d'Elbeuf, et de Catherine-Henriette, légitimée de France 
(1627-1694), comte de Lillebonne, lieutenant général. 



198 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1649 

d'aller solliciter quelque affaire que j'avois à Paris, en 
attendant que la Cour y fût retournée. 

Je partis de Gompîègne avec un mestre de camp de 
cavalerie de mes amis et, ayant envoyé nos valets 
devant, comme nous en allions au petit galop, nous 
aperçûmes d'assez loin, sur la hauteur de Louvres-en- 
Parisis*, un carrosse arrêté, et des cavaliers aux por- 
tières qui présentoient leurs armes. Nous y courûmes 
et trouvâmes dedans M. le duc de Damville^ et M. le 
comte d'HosteP avec quelques autres personnes de 
qualité, que ces gens-là vouloient voler, leur ayant 
fait une querelle d'Allemand et disant qu'ils vouloient 
avoir raison de l'injure que leur avoient faite leurs 
valets de pied. Je leur dis : c Je vois bien. Messieurs, 
que vous ne connoissez pas M. le duc de Damville. Il 
vous fera bonne justice, étant bien raisonnable qu'cm 
ne souffre pas qu'on attaque de si honnêtes gens que 
vous. » Je ne sais si son respect les empêcha d'exé- 
cuter leur dessein, ou s'ils appréhendèrent quelques 
cavaliers (]ui venoient encore de Gompiègqe ; tant est 
qu'ils se retirèrent en grondant. 

i.W y A du Louvre dans le manuscrit. Loutres, cant. de 
Luzarches, aiT. de Pontoise, Seine-et-Oise. 

2. François-Chrysoslome de Lévis-Ventadour, comte de Brion, 
gouverneur du Limousin, vice-roi de F Amérique en 1655, neveu 
dllenri, duc de Montmorency et de Damville, obtînt de 
Louis \111 la seigneurie de Damville et des lettres de duché- 
pairie pour cette terre en 1648. Mais elles ne furent point 
enregistrées. Il mourut en 1601. 

3. Charles de Choiseul du Plessis-Praslin, comte d'Hostel, 
mestre de camp d*un régiment d^infanterie depuis 1643, fils du 
maréchal du Plessis-Praslin, fut tué au combat de Rethel 
(15 décembre 1650). 



1649] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 199 

Étant arrivé à Paris, j'obtins un billet de l'Épargne 
de la somme de trois mille six cent quatre-vingts livres, 
pour remboursement de pareille somme du pain de 
munition que j'avois fait fournir à la garnison de la 
citadelle de Turin, après que M. de Servien, intendant 
de l'armée d'Italie, eût été payé de son droit par mon 
firère, et que j'eusse aussi payé à Paris les droits du 
garde et du contrôleur des livres, comme aussi les 
taxations du trésorier de l'Épargne ; mais je n'en fus 
pas mieux payé. Après avoir longtemps sollicité M. de 
Maisons*, pour lors surintendant des finances, de me 
faire justice, je lui proposai d'assigner mon billet sur 
la taille de Souvigny^, pour le paiement de laquelle les 
consuls du lieu étoient prisonniers depuis longtemps 
pour leur impossibilité de payer; [que] je m'en paie- 
rois bien peu à peu ; qu'en délivrant ces misérables 
prisonniers, il feroit une action de charité et de justice 
tout ensemble. Il me dit : c Ne faut plus parler de 
charité ni de justice, mais de faire les choses par 
nécessité. > Je fus si outré de cette cruelle répartie 
que je [ne] me pus retenir ni m'empêcher de lui dire, 
en la présence de M. le maréchal du Plessis et de toute 
la compagnie, que rien ne m'empêchoit de me faire rai- 

1. René de Longueil, marquis de Maisons, fils de Jean et de 
Madeleine Luillier, premier président à la Cour des aides en 
1630, président à mortier au Parlement en 1642, ministre 
d'État, surintendant des finances en 1650, mourut en 1677. 

2. La terre de Grézieu, acquise, comme nous l'avons vu, en 
1648, fut érigée en baronnie en faveur de l'auteur par lettres 
du 3 novembre 1650, puis en comté, sous le nom de Souvigny, 
par lettres patentes de décembre 1656. On trouvera à l'Appen- 
dice les lettres d'érection. 



200 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1649 

son à moi-même que mon inviolable fidélité au service 
du Roi, ayant une bonne garnison et cinquante-ôx 
pièces de canon montées sur leurs affûts, dans une 
des meilleures places de l'Europe. Enfin M. le maré- 
chal du Plessis interrompit le discours, [tandis] que 
M. Gargan, intendant des finances S que je ne connois- 
sois pas, me prit en particulier et me dit que j'étois 
bien colère et a vois parlé bien haut devant M. le Surin- 
tendant. Je répondis que c'étoit avec raison, et, après 
lui avoir fait entendre, il me dit de l'aDer trouver le 
lendemain, qu'il me donneroit contentement. Ce fut 
une assignation de mon billet sur la recette de Mou- 
lins, que j'estimois m' être conunode, parce qu'il m'y 
falloit passer pour aller chez moi. 

Ainsi, voyant que je n'avois point affaire à la Ciour, 
j'en pris congé et, étant arrivé à Moulins, je priai 
M. Coiffier, qui y étoit conseiller et fort mon ami, de 
ménager mon affaire avec le receveur sur lequel j'étois 
assigné. Mais son entremise fut inutile, parce qu'il 
lui fit voir un arrêt de révocation contraire à mon 
billet, lequel, après avoir plusieurs fois changé de 
mains, parvint au sieur de la Guillonnie, l'un des 
commis du surintendant, où il est perdu pour moi, 
qui ne sais pas s'il en aura profité à mon insu. 

Ma consolation fut de trouver ma femme en bonne 
santé à Souvigny, où nous passâmes l'hiver, et fîmes 
faire quelques réparations au printemps de Tan- 
née 1650. 



1. Antoine Gargan, intendant des finances depuis 1637, 
mourut en février 1657. 



1650] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 201 



^650. 

Au mois d'août, Son Éminence m'envoya ordre pour 
aller servir mon quartier de maître d'hôtel du Roi du 
quartier d'octobre 1 650 *. Toute la Cour et l'armée du 
Roi étoient allées en Guyenne après la révolte de Bor- 
deaux^. La garnison de Montrond^ et d'autres troupes 
de Monsieur le Prince faisoient alors tant de courses 
et de prises dans les provinces d'Auvergne et Limou- 
sin, par où je devois passer, que je ne le pouvois faire 
sans péril. Néanmoins, je ne laissai pas d'entreprendre, 
quoique ma fenune, remplie de bonté, fit son possible 
pour m'en divertir ; aussi fis-je un grand effort sur moi- 
même en lui disant adieu. 

Je m'en allai loger à Boën ^ et, le lendemain, chez M. de 
la Verchère^, mon fidèle ami, pour m'accompagner 
du messager de Limoges, qui devoit arriver le même 
jour à Thiers, à demi-lieue de la Verchère®. Mon parti 

1. En mars et avril 1650, Souvigny avait servi en Bourgogne 
au premier siège de Bellegarde. Le récit en est donné plus loin. 

2. La cour était partie le 4 juillet de Paris pour la Guyenne 
après s'être assurée, contre le prince de Condé et les Bordelais, 
de l'appui du duc d'Orléans, qui fut chargé du gouvernement 
des pays au nord de la Loire. 

3. La place de Montrond, aujourd'hui Saint-Amand-Mont- 
rond, ch.-l. d'arr. du Cher, avait été vendue par Sully au père 
du grand Condé. Le château, pris en 1652 par les armées 
royales, perdit alors ses fortifications. 

4. Boën-sur-Lignon, ch.-l. de cant., arr. de Montbrison, Loire. 

5. Gabriel de Tournebise, seigneur de la Verchère, ancien 
capitaine au régiment d'Estissac, fils de Jean et de Jeanne de 
Callard, est plusieurs fois cité dans notre premier volume. 

6. La Verchère, comm. d'Escoutoux, cant. et arr. de Thiers, 



202 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1650 

n'en fut pas plus fort pour cela : car il n'avoit pas un 
homme qui pût tirer l'épée qu'un marchand de Lyon. 
Je passai à Glermont, Pontgibaud, Pontaumur^, où l'on 
nous dit qu'il y avoit des gens de guerre sur notre 
droite. C'est pourquoi, à la moitié de la journée, je pris 
à la gauche. Le messager me dit qu'il n'osoit changer 
sa route, d'autant que son maître le feroit punir s'il 
lui arrivoit accident en l'ayant changée, et [je] fus 
bien aise d'en être débarrassé, quand j'eus bien pensé 
que, s'il y avoit quelques parcoureurs en campagne, 
ils sauroient le jour et l'heure des dîners et couchers du 
messager, pour le voler et ceux qui seroient avec lui, 
sans trouver résistance. Le marchand de Lyon ne vou- 
lut pas me quitter. Nous passâmes heureusement par 
Crocq^, Felletin^ et Sauviat*. Étant arrivé à Limoges, 
j'y rencontrai heureusement le baron de Ludnge^, lieu- 
Puy-de-Dôme. La seigneurie de la Verchère passa, au com- 
mencement du xviii® siècle, à la famille Brugière de Barante, 
dont la seigneurie de Barante était située à peu de distance de 
la terre de la Verchère. Jean-François Brugière, fils cadet 
d'Antoine, seigneur de Barante (1670-1721), fut procureur au 
parlement de Paris et reçut, dans sa part, la seigneurie de 
la Verchère, dont il porta le nom ainsi que sa postérité. 

1. Pontaumur, ch.-l. de cant., arr. de Riom, Puy-de-Dôme. 

2. Crocq, ch.-l. de cant., arr. d'Aubusson^ Creuse. 

3. Felletin, ch.-l. de cant., arr. d'Aubusson. 

4. Sauviat, cant. de Saint-Léonard, arr. de Limoges, Haute- 
Vienne. 

5. Melchior, baron^ puis marquis de Lucinge, fils de Phi- 
lippe de Lucinge, gentilhomme ordinaire de Charles-Emma- 
nuel, duc de Savoie, et de Françoise de Saint-Michel, fîit colo- 
nel de la milice du Haut et Bas-Faucigny. Il peut aussi s'agir 
ici d'un de ses frères, notamment de Prosper, qui devint bri- 
gadier des armées du roi de France et maréchal de camp dans 
celles du duc de Savoie. 



1650] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 203 

tenant de la compagnie de gendarmes de M. le prince 
Thomas, mon ami, qui avoit quelques cavaliers de 
recrue avec son équipage. Il me témoigna beaucoup 
de joie que nous allassions ensemble à la Cour. 

Depuis l'an 1 621 que j'étois logé à PierrebuflSère, 
où étoit partie de notre régiment*, je devois l'argent 
d'un habit que j'avois pris chez une veuve de Limoges, 
qui, voyant que j'avois de l'étofiFe pour un habit et que 
je comptois mon argent pour la payer, et regardois pour 
en avoir un autre d'une autre étofife, m'offrit crédit, en 
me disant que sa nièce, chez qui j'étois logé, me con- 
noissoit bien. Je n'en fis pas difficulté. Du depuis, je 
l'avois toujours écrit sur mon livre, en intention de la 
payer. Étant donc à Limoges, je m'informai d'elle. L'on 
me dit qu'elle étoit décédée et que son fils avoit une 
des charges des plus considérables de la ville, ayant 
quitté le négoce. Je lui demandai si mon nom étoit dans 
ses livres. Il me dit que non, que cela n'étoit point 
écrit, qu'il le remettoit à ma conscience. C'est une 
chose merveilleuse qu'ayant incessamment la mémoire 
de la personne et de la sonmie que je devois jus- 
qu'alors, je n'eus pas plus tôt payé qu'il ne m'est point 
du tout souvenu de l'un ni de l'autre. 

Nous passâmes par Chalus^, Saint-Pardoux^, et, 
quand nous fûmes arrivés à Libourne, qui est située à la 
conjonction des rivières de Dordogne et l'Isle, la der- 
nière perd son nom; la Dordogne perd le sien dans 

1. Tome I, p. 61. 

2. Ghalus, ch.-l. de cant., arr. de Saint- Yrieix , Haute- 
Vienne. 

3. Saint-Pardoux-la-Rivière, ch.-l. de cant.^ arr. deNontron, 
t>ordogne. 



204 MÉMOIRES DE S0UYI6NY. [1650 

la Garonne, au bec d'Ambez, et, jointes ensemble, 
s'appellent la Gironde. 

Je compare liboume à Quérascpie, par le dedans, 
les rues étant spacieuses, parallèles, coupées par 
d'autres en angle droit, belle place avec des galeries 
sous les maisons à l'entour. Il y a cette différence que 
les rivières de Dordogne et de Flsle baignent les 
murailles de Libourne, qui est la mer, parce que le 

reflux remonte de ^ lieues au-dessus, et que 

Quérasque, quoiqu'à Tembouchure du Taner et de la 
Sture, en est éloignée des descentes des deux oâtés, 
étant située sur la croupe d'une montagne fort élevée 
sur ces fleuves. Pour ce qui est des fronts de ces places 
opposés à la campagne, ils sont presque égaux. 

C'est auprès de Liboume que M. d'Épemon, dernier 
décédé, défit l'armée des rebelles en l'année 1 649*. 

M. de Lucinge s'en alla de Libourne au quartier de 
la compagnie de M. le prince Thomas, et moi, je pris 
la marée pour Bourg-sur-Mer^, où étoit la Cour. J'y 
arrivai justement, le dernier jour de septembre, relever 
M. de Hautmont, gouverneur du Château-Trompette, 
et M. du Perray*, frère de M. le président Le Bailleul'^. 

1. Le mot est en blanc dans le manuscrit. 

2. Au mois de mars 1649, le parlement et la ville de Bor- 
deaux se révoltèrent contre le duc d'Épemon, gouvemeor de 
Guyenne, qui se retira et se fortifia à Liboume. Il y battit six 
mille rebelles et, après un accommodement, rentra le 5 juin à 
Bordeaux. 

3. Bourg-sur-Mer ou Bourg-sur-Gironde, ch.-l. de cant., 
arr. de Blaye, Gironde. 

4. Charles Le Bailleul, seigneur du Perray et du Plessis- 
Briart, gentilhomme de la Chambre, grand louvetier de France 
de 1643 à 1655, année de sa mort. 

5. Nicolas Le Bailleul^ baron de Château-Gontier, seigneur 



1650] MÉMOIRES DE S0UYI6NY. 205 

Le lendemain, nous entrâmes en quartier, M. de la 
Bardouillière^ et moi, M. de Vantelet*, qui étoit le troi- 
sième maître d'hôtel du quartier, étant demeuré à 
Paris auprès de la reine d'Angleterre, de laquelle il 
étoit écuyer. 

Je fus bien parfaitement reçu du Roi, de la Reine 
et de M. le Cardinal, qui me donnèrent un brevet de 
maréchal de camp^. En ce temps-là que Bordeaux 
étoit assiégé par l'armée du Roi, l'on travailla si heu- 
reusement au traité de paix, qu'en peu de jours après, 
il fut conclu que les Bordelois se remettroient dans 
l'obéissance de Sa Majesté. M. le maréchal de la Meil- 
leraye, partant de Bourg par son ordre, pour lui aller 
préparer les choses nécessaires pour son entrée, ren- 
contra, presque à moitié chemin. Madame la Princesse* 
qui en étoit sortie avec son fils, M. le duc d'Enghien, 
qui pouvoit avoir alors sept ou huit ans^, avec M. le 

de Vatetot, Soisy, Etioles, conseiller au Parlement (1608), 
maître des requêtes, ambassadeur en Savoie, prévôt des mar- 
chands, chancelier de la reine Anne, ministre d'État et surin- 
tendant des finances (juin 1643), épousa Marie Mallier du 
Houssay. 

1. Antoine Bardouil de la Bardouillière, reçu dans Tordre 
de Malte en 1637, figure dès 1644 sur TÉtat des officiers de la 
maison du Roi. 

2. Louis de Lux, seigneur de Vantelet, était maître d'hôtel 
du Roi depuis 1643 et écuyer ordinaire de la grande écurie ; il 
mourut en 1662. 

3. Rayé : Dont je ne fis pas alors la charge, 

4. Glaire-Clémence de Maillé-Brezé, fille d'Urbain, marquis 
de Brezé, maréchal de France, et de Nicole du Plessis-Riche- 
Ueu, épousa, le 11 février 1641, Louis II de Bourbon, duc 
d'Enghien, qui devint prince de Condé en 1646. 

5. Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien (1643-1709), 



206 MÉMOIRES DE S0UVI6NY. [1650 

duc de Bouillon^ et M. le duc de la Rochefoucauld^. Il 
persuada Madame là Princesse, qui étoit sa parente^, 
puisqu'elle passoit si près de Bourg, où étoit la Cour, 
de voir le Roi, la Reine et M. le Cardinal, et même de 
parler de la liberté de Monsieur le Prince, qu'on ne pou- 
voit trouver mauvais qu'elle sollicitât. L'y ayant di^o- 
sée, et MM. de Bouillon et de la Rochefoucauld aussi, il 
revint en diligence en avertir Leurs Majestés, qui 
reçurent bien Madame la Princesse et le petit M. d*En- 
ghien, et répondirent à sa demande qu'elle^ se retirftt 

en sa maison de ^, sans se mêler d'aucune aflESedre ni 

en sortir que par ordre, et, qu'après, la Reine verroit 
ce qui se pouvoit faire pour son contentement. Le 
maréchal de la Meilleraye la logea dans son logis. 
MM. de Bouillon et de la Rochefoucauld fturent traités 
par M. le Cardinal dans le sien et, deux jours après, 
toute la Cour s'embarqua sur la rivière de Dordogne, 
qui passe à Bourg et perd son nom dans la Garonne au 
bec d'Ambez, environ une lieue au-dessous de Boui^, 
près l'Ile de Cazeau. 

épousa, en 1663, Anne de Bavière, princesse palatine, et derint 
prince de Condé en 1686, à la mort de son père. 

1. Frédéric-Maurice de la Tour, duc de Bonillon, fils de 
Henri et d'Elisabeth de Nassau (1605-1652). 

2. Le prince de Marsillac (1613-1680) était devenu duc de la 
Rochefoucauld cette année-là, le 8 février, à la mort de son père. 

3. La tante paternelle du maréchal, Suzanne de la Porte, 
avait épousé François du Plessis-Richelieu, père de Nicole, 
marquise de Brezé et mère de la princesse de Condé. 

4. l\y a et quelle dans le manuscrit. 

5. Le nom est en blanc dans le manuscrit. On laissa à la 
princesse le choix de sa retraite en Anjou ou à Montrond. Ble 
quitta Bordeaux le 4 octobre. Voy. Mémoires de M^ de Mot^' 
teuille, t. IV, p. 79, coll. Petitot. 



1650] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 207 

Le même jour, Leurs Majestés et Son Éminence arri- 
vèrent à Bordeaux. L'entrée en fut médiocre, et les 
Bordelais, d'un naturel orgueilleux, paroissoient plu- 
tôt en posture de vainqueurs que de vaincus. Je ftis 
logé chez un homme de qualité, vêtu conmie un 
prince, et sa femme, qui étoit fort belle et fort hon- 
nête, en reine. Elle désira voir dîner le Roi. Je lui fis 
faire sa cour facilement, étant de jour de service. Le 
Roi ne l'eût pas désagréable ; car la bonté qu'il avoit 
de se laisser si librement voir à ses sujets* augmen- 
toit beaucoup le respect et la fidélité qu'ils dévoient 
avoir pour Sa Majesté. 

Le lendemain de l'entrée du Roi à Bordeaux, il y fit 
tenir le bal. La foule [fut] si grande, les fenêtres étant 
toutes fermées, sans aucun air dans la salle, que l'on 
y auroit étouffé, si promptement on [n'Jeut tout 

ouvert. Un nommé^ , habitant de Bordeaux, 

ennemi de M. d'Épernon, qui l'avoit insulté auprès du 
Palais-Royal à Paris, fut si téméraire que de faire 
danser Mademoiselle^. 11 se passa plusieurs autres 
choses, où la Cour eut les oreilles closes aux insolents 
discours de quelques séditieux Bordelois qui ne se 
pouvoient contenir dans le respect ; que, si leurs jurats* 

1. Note du manuscrit : // faut prendre la fin du feuillet écrit 
de la main de M. Danrotte, à la barre ci-dessus ledit feuillet 
1203. 

2. Le nom est en blanc dans le manuscrit. 

3. M"<> de Montpensier (1627-1693), fille de Gaston d'Or- 
léans, avait accompagné la cour à Bordeaux. Voir, sur son 
séjour dans cette ville, ses Mémoires^ p. 71, coll. Michaud et 
t^oujoulat. Au sujet des événements de Bordeaux, voir les 
J^émoires de Lenety année 1650, coll. Michaud. 

4. Les jurats étaient les échevins de Bordeaux et compo- 
saient la Jurade. 



208 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [i6&0 

portent encore la marque de la rébellion de Xears pré- 
décesseurs par leurs cordons de soie, au lieu de cordes 
qu'ils avoient au col en demandant pardon au Roi, 
à la personne de M. de Montmorency, qui entra par 
la brèche de Bordeaux à la tète de son armée, et fit 
abattre le faite de leurs tours et clochers^, Ton en 
avoit aussi à présent une trace de leur dernière infi- 
délité par les masures du Château-Trompette, qu'ils 
ont démoli^, et quantité d'autres maisons, dans la ville, 
de ceux qu'ils estimoient serviteurs du Roi, sans faire 
exception de la grande et ancienne maison de Puy- 
Paulin^, qui donnoit à M. d'Épemon plusieurs dnnts 
seigneuriaux dans la ville, spécialement celui de la 
pèche, si seigneurial qu'il n'étoit pas permis de vendre 
aucun poisson dans la Halle, autrement Gohue^, que 
la maison de Puy-Paulin ne fût pourvue. 

Après que le Roi eut réduit Bordeaux en son obéis- 
sance et rétabli son autorité, la Cour en partit le 
[1 S] octobre pour aUer loger à Blaye. Le Roi y étant 

1. Le connétable de Montmorency réprima, en 1548, nne 
révolte des Bordelais, qui avaient massacré le lieutenant du 
gouverneur. 

2. Le 18 octobre 1649, les Bordelais, révoltés contre le duc 
d'Épemon, prirent le Château-Trompette et le détruisirent. Il 
fut rebâti, au rétablissement de la paix, en 1653, et détruit défi- 
nitivement de 1785 à 1816. Il était situé sur remplacement 
actuel de la promenade des Quinconces. Voir la notice con- 
sacrée au Château-Trompette dans V Histoire des imonumemts 
anciens et modernes de la ville de Bordeaux y par Bordes, 
2 vol., 1845. 

3. Le château de Puy-Paulin était une habitation située sur 
la place appelée aujourd'hui de ce nom et s'étendait justja'à 
la rue du Jardin. 

4. Halle, lieu couvert où l'on vend la marchandise, est le 
sens primitif de cohue. 



1650] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 209 

arrivé environ deux heures devant la Reine, il alla se 
promener sur le port, en l'attendant, et ce fut là qu'il 
nous commença à donner une haute espérance de son 
équité, du soin qu'il vouloit prendre de ses fidèles ser- 
viteurs et du mépris qu'il faisoit de ceux qui avoient 
pris le parti de ses ennemis, d'autant qu'une personne, 
que je ne veux pas nommer, raillant avec Le Fouilloux * , 
enseigne des gardes de la Reine, lui dit : « Quand tu 
viendras à l'armée, je ne te ferai point part de ma 
tente, puisque tu ne me veux pas retirer dans ton 
logis. > Le Fouilloux lui ayant répondu qu'il n'iroit 
point à l'armée qu'avec la Reine, et qu'alors il 
n'a voit que faire de sa tente, en après, l'autre, parlant 
plus sérieusement, dit que c'étoit de mauvaise grâce 
que les maréchaux des logis n'en voulussent point 
marquer à un tel homme que lui, qui avoit servi quinze 
campagnes de capitaine de chevau-légers. Le Roi, qui 
jusqu'alors tournoit le dos et ne faisoit pas semblant 
d'entendre leur dialogue, se tourna tout court vers lui 
et lui demanda : c Où est-ce donc que vous avez servi 
quinze campagnes? > Le lui ayant dit, le Roi repar- 
tit : € N'en avez-vous point fait d'autres? — Non, 
Sire, si ce n'est que j'ai été si malheureux que je me 
suis trouvé dans Paris quand Votre Majesté en sortit^, 
et [ai] servi de mestre de camp dans la ville. — C'est 
cette campagne-là qui a effacé le service des autres, > 
dit le Roi en lui tournant le dos, en le blâmant et 

1. Charles de Meaux du Fouilloux, enseigne des gardes du 
Corps d'Anne d'Autriche et favori de Mazarin, fut tué au com- 
bat du faubourg Saint- Antoine le 2 juillet 1652. 

2. Le 13 septembre 1648, quand la cour, devant les menaces 
tle la Fronde, alla s'installer à Rueil. 

Il 14 



210 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1650 

louant ceux qui avoîent été fidèles à son service. 
Blaye est de toute ancienneté une clé de la Guyenne. 
Depuis que cette province a été reconquise sur les 
Ânglois^, ils sont obligés d'y débarquer et laisser 
toute leur grosse artillerie avant que d'aller plus avant, 
soit du côté de Bordeaux, par la Garonne, ou de 
Libourne, par la Dordogne. Ces deux rivières se ren- 
contrent au bec d'Ambez, presque à milieu du die- 
min de Bordeaux et de Blaye, dont la ville est peu de 
chose ; mais le château, grand, spacieux et fortifié à 
l'antique, ne délaisse pas d'être une fort bonne place, 
située en Saintonge. Autrefois, tous les vaisseaux qui 
tenoient cette route étoient contraints d'en passer à 
la portée du mousquet ; mais à présent ils peuvent 
passer si loin, du côté de Médoc, que l'artillerie de la 
place ne leur sauroit nuire. Je ne sais si les flux et 
reflux de la mer y auroient fait un courant ; mais, quoi 
qu'il en soit, l'on y a fait échouer des vaisseaux char- 
gés de pierres qui n'ont pu rompre ce passage. Il 
semble que le meilleur moyen de fermer l'entrée de 
la Guyenne aux étrangers et contenir la légèreté des 
Bordelois en leur devoir, et le peuple remuant de cette 
grande province, où il y a quantité de religionnaires, 
ce peuple belliqueux, ce seroit de fortifier TUe de 
Gazeau, qui est un peu au-dessous du bec d'Ambez, 
où lesdites deux rivières de Garonne et Dordogne 
perdent leurs noms et s'appellent Gironde, qui s'en- 
goufire dans la mer, dessus Blaye, à la tour de 
Cordouan^. J'ose avancer cette proposition comme 

1. En 1452. 

2. Cette tour fut construite de 1584 à 1610 sur un rocher à 
l'entrée du fleuve. 



i650] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 2ii 

fidèle serviteur de Sa Majesté, sans pourtant présumer 
que mon avis doive être suivi. 

De Blaye, le Roi, la Reine, Son Éminence et toute la 
Cour allèrent loger à Mirambeau^ passant à Pons, où 
l'on croyoit que la Cour devoit loger. Elle n'y fit que 
passer et alla loger à Saint-Jean-d'Angély. Je vis 
l'église où j'avois été à la messe de minuit, pendant 
que j'y avois été en garnison*, que le feu roi Louis le 
Juste avoit fait rebâtir de ces belles pierres de Sain- 
tonge de la démolition d'un bastion que Henri le 
Grand, son père, avoit fait édifier de la démolition 
de la même église, pendant qu'il n'étoit que roi de 
Navarre et faisoit profession de la Religion prétendue 
réformée. 

De Saint-Jean, la Cour alla loger à Melle, à Lusignan, 
à Mirebeau^, à Port-de-Piles, à Amboise, où elle 
demeura quelques jours, à Blois, à Saint-Laurent-des- 
Eaux^, où je fus de moitié avec M. le comte de Nogent^, 
jouant au reversis® avec le Roi, et, environ sur la 
minuit, nous allâmes souhaiter le bonjour à la Reine, 
qui se trouvoit un peu mal et toute sa Cour fort mal 
logée, à Orléans, où nous demeurâmes le jour de la 
Toussaint, à Pithiviers, à Fontainebleau, où le Roi, 

1. Mirambeau, ch.-l. de cant., arr. de Jonzac, Charente- 
Inférieure. 

2. Tome I, p. 68 et 74. 

3. Mirebeau-en-Poitou , ch.-l. de cant., arr. de Poitiers, 
Vienne. 

4. Saint-Laurent-des-Eaux, cant. de Bracieux, arr. de Biois, 
Loir-et-Cher. 

5. Nicolas de Bautru, comte de Nogent, capitaine des gardes 
de la porte, mourut ^n 1661. 

6. Reversis ou reversi, jeu de cartes où celui qui fait le 
moins de points et le moins de mains gagne la partie. 



212 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1650 

chassant dans la forêt, se trouva au-devant de H. le 
duc d'Orléans. Il y eut une grande brouillerie à la 
Cour sur ce que les maréchaux des logis refusèrent le 
logement aux gardes de Son Altesse Royale; mais 
enfin la chose fut acconunodée. Un ministre d'État 
m'employa en ce rencontre selon ma petite p<Hiée. 

En ce temps-là, le Roi me donna un brevet d'ap- 
pellation dans ma terre de Viricelles, en Forez, et un 
brevet de chambellan d'affaires de Monsieur, frère 
unique de Sa Majesté S et une ordonnance de trois 
cents livres que je reçus à la fin de mon quartier de 
maître d'hôtel de Sa Majesté. Le siear Cadeau, tréso- 
rier de la maison du Roi, me doit encore deux cent 
cinquante livres dudit quartier, dont il dit n'avoir pas 
eu entièrement les fonds. J'ai baillé un blanc signé à 
M. Martin, sieur de Pinchenne^, contrôleur de la mai- 
son du Roi, pour en retirer le paiement. 

Environ le 8* janvier 1651 , je m'en revins à Sou- 
vigny trouver ma fenune. Et^, ayant appris que le Roi 
et toute la Cour étoient allés à Dijon, je m'y en allai 
et trouvai mon frère de Ghampfort, qui conunandoit 
l'artillerie de l'armée du Roi, et [appris] que le dià- 
teau de Dijon avoit été rendu à Sa Majesté. Je logeai 

1. Philippe, duc d'Orléans (1640-1701), porU le titre de duc 
d'Anjou jusqu'en 1661, année qui suivit la mort de son oncle 
Gaston d'Orléans. 

2. Dans les Etats des officiers de la maison du Roi, on trouve 
un Etienne Martin, clerc d'office des bureaux du contrôle 
depuis 1645. 

3. Dans ce qui va suivre, l'auteur parlera du voyage de la 
cour en Bourgogne et du premier siège de Bellegarde. Ces 
faits sont du mois d'avril de l'année 1650 et eussent dû 
prendre place avant le voyage de la cour en Guyenne, qui dora 
de juillet à octobre 1650. 



4650] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 213 

au logis de mon frère, chez Monsieur le grand-vicaire, 
n m'arriva deux aventures à Dijon : en l'une, j'ai de 
l'obligation à MM. de Ta vannes, les trois frères*, et, 
en l'autre, je servis M""** de Souvré*, sœur de M. le 
maréchal de Villeroy, et qui couroit fortune d'être 
étouffée parmi la foule du peuple, si je ne l'en eusse 
retirée. 

Étant au logis de Son Éminence, j'aperçus de loin 
M. le marquis de Tavannes, lieutenant de Roi de Dijon 
et de la province, que j'avois vu maréchal de camp, 
gouverneur de Casai, en grande estime à la Cour et à 
l'armée. Je dis à un de mes amis qui étoit là : c Je 
vais voir s'il me reconnoîtra. » Il l'entendit, et en 
s'avançant vers moi, me dit : « Je doute que je sois 
moi-même reconnu : car je suis si changé, depuis que 
j'ai quitté le service pour me retirer en province, que 
je ne me connois pas effectivement. » Il étoit si tou- 
ché de se voir sans emploi qu'il voulut lui-même 
prendre la peine de faire donner des chevaux de son 
gouvernement, pour l'artillerie, à mon frère de Champ- 
fort, qui lui disoit qu'il suffisoit qu'il en donnât la 
charge à quelqu'un de ses officiers. Il lui répondit : 
€ Vous ne savez pas. Monsieur, la joie que j'ai de 
rendre ce petit service, puisque je n'en puis rendre 

1. Il s'agit ici de Henri de Saulx-Ta vannes, marquis de 
Mirebeau, que nous avons déjà rencontré, et de ses frères, 
fils du vicomte Jean de Saulx-Tavannes, branche cadette de la 
maison de Tavannes. La branche aînée était représentée par 
Jacques de Saulx, comte de Tavannes, qui suivait alors le parti 
de Condé et de la Fronde. 

2. Catherine, fille de Charles, marquis de Villeroy, con- 
seiller de Henri IV, et de Marguerite de Mandelot, fut dame 
d'atour de la reine Anne d'Autriche et épousa, en 1610, Jean 
de Souvré, marquis de Courtenvaux. 



214 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [t6S0 

de plus grands, et me plaindriez si vous saviez que je 
n'ai pas un moment de joie depuis que je me suis 
retiré du service. > 

Je ne m'arrêterai pas à décrire la situation de la 
ville de Dijon, ni à faire l'histoire des ducs de Bour- 
gogne, qui y faisoient leur séjour, ni à la magnificence 
de leurs tombeaux, qui sont au couvent des Chartreux, 
à un quart de lieue de la ville ^ où le Roi, la Reine, 
Monsieur et la plupart de la Cour demeurèrent pen- 
dant que M. le Cardinal s'avançoit avec l'armée pour 
aller assiéger Bellegarde*. 

Il fit alors de si grandes pluies que, quand nous 
fûmes arrivés à Saint^ean de Losne^, la Saône fut 
tellement débordée qu'on ne la pouvoit passer, et, 
comme son cours est fort doux et lent, il fallut attendre 
quelques jours qu'elle fût plus basse. Cela étant, l'ar- 
mée la passa, mais son canal étoit encore si plein que 
les moulins étoient engorgés, c'est-à-dire que l'eau 
passoit par- dessus les roues, qu'ils ne pouvoient 
moudre, de sorte que, le munitionnaire général, qui 
avoit fait provision de blés pour l'armée, ne pouvant 
faire de pain, [il] fallut avoir de la farine. M. de la 
Bachelerie, qui a été gouverneur de la Bastille^, fut 
envoyé à Saint-Jean de Losne et aux environs pour 

1 . Le couvent des Chartreux est devenu un asile d'aliénés, et 
les mausolées des trois premiers ducs de la seconde race ont 
été transportés au musée de la ville. 

2. Scurre, ch.-l. de cant., arr. de Beaune, Côte-d*Or, fut 
érigée en duché-pairie, sous le nom de Bellegarde (1619), en 
faveur de Roger de Saint-Lary, seigneur de Bellegarde, et 
conserva ce dernier nom jusque sous le règne de Louis XIV. 

3. Saint-Jean de Losne, ch.-l. de cant., arr. de Beaune. 

4. Antoine de Layac, sieur de la Bachelerie, fut gouTemeur 
de la Bastille de 1653 à 1657. 



1650] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 215 

en avoir, et moi à Âuxonne et autres villes de la 
Haute-Bourgogne. M. Foucquet*, qui étoit lors inten- 
dant de l'armée, fut bien satisfait des efforts que je 
fis à surmonter les difficultés que je rencontrai en 
mon voyage, et de la quantité de farine que j'envoyai 
au siège. 

Après quoi, y étant allé, je trouvai la place rendue, 
les assiégés ayant demandé à capituler dès le premier 
jour de l'ouverture de la tranchée, à cause du désordre 
qui arriva entre eux, ainsi qu'il arrive presque tou- 
jours à la guerre, quand il y a plusieurs conunandants 
avec pouvoir égal. Saint-Micaud*, qui étoit lieutenant 
de Monsieur le Prince, se laissa déposséder de son 
autorité par MM . de Coligny , du Passage ^ , de Ta vannes * ; 
et, pendant le pourparler, la trêve fut rompue, et les 
assiégés, ayant reconnu M. le Cardinal, tirèrent sur 
lui ; mais, mon frère de Champfort, qui avoit fait poin- 
ter toutes les pièces de l'artillerie du Roi bien à pro- 

1. Nicolas Foucquet, vicomte de Melun et de Vaux (1615- 
1680), devint, en 1650, procureur général au parlement de 
Paris, et, en 1653, surintendant des finances. 

2. N. Le Royer, seigneur de Saint-Micaud, en Chalonnais, 
lieutenant-colonel du régiment de Bourbon, gouverneur de 
Bellegarde, avait pris le parti du prince de Gondé. 

3. Antoine de Pisieux, marquis du Passage, fut mestre de 
camp du régiment du chevalier de Maugiron en 1639, maré- 
chal de camp en 1646, combattit à Bléneau, sous Turenne, en 
1652, devint lieutenant général la même année et mourut en 
1688. 

4. Jacques de Saulx, comte de Tavannes (1620-1683), fils de 
Claude et de Françoise Brulart, bailli de Dijon, maréchal de 
camp en 1645, puis lieutenant général, a écrit des Mémoires 
sur les guerres de Paris^ de 1650 à 1653. Sa vie et son rôle 
pendant la Fronde sont racontés dans le volume de M. Pin- 
gaud, les Saulx" Tavannes , Paris, 1876. 



Wf ifÉMOiRES DE sorviG!nr. [1650 

\HfH, styHut pn!vu cela, au signal qu'il fit dles tirèrent 
UpuUth iA firent grand fracas. Enfin, la capitulation 
signée ^ et les ennemis sortis de la place, les troupes 
du hoi y eritr(.*rent avec M. de RoncheroUes, qui fiit 
éUibli gouverneur*. 

M. le (ordinal m'ordonna cent pistoles pour mon 
voyage;, qur* mon frère de Ghampfort me fit baiUer 
par M. rie (>)lbert^, qui étoit de ses amis, auquel, dans 
(;<; terri[)s-là, M. le Cardinal avoit donné la chaîne de 
son arg(;nt, qu'il ménageoit fort bien. En après, je pris 
(Mingé (lo lu Cour et dis adieu à mon frère de CÎiamp- 
fort, (;t m'en revins trouver ma femme à Souvigny. 

J(î ne v(^ux omettre qu'après la prise de Bellegarde, 
M. <l(î V(UKl6nie, qui commandoit l'armée en Bour- 
gognes proposa ù mon frère de Ghampfort de lui faire 

1 . 1 1 avril. — On fit paraître alors les brochures suivantes : 
/r (\turnt'r tir r armée apportant au duc de Bouillon les 
ftU'hvusvs nomu'lltjs de la prise de Bellegarde^ dialogue humo- 
ri!4ti(|iio ontro le duc de Bouillon et un gentilhomme, 8 p.', 1650; 
/fi ( \tpitutiition de la i'ille de Seurre ou Bellegarde faite entre 
iv duc dt! yt'ndoifme et le comte de Tavannes, pour être demain, 
?/ de ce moiV, rt'mise entre les mains du Boy, à Paris, au 
Hiuvau d'udrosso, 12 p.« du 20 avril 1650; f Entrée des armes 
du /ii»y dans l^eifc^arde, ni^nie odit., 12 p., du 28 avril 1650. 

2. ISonv. marquis de UoncheroUes, fils de Robert, baron de 
Uoiu'lirroUes, et do llélèuo do Courseules, fut mestre de camp 
ou 1(kU». uiuroohal do ounip on 164.*), lieutenant général des 
druioos du Ki>i ou l(î^2, gouverneur de Landrecies en 1661 et 
mourut ou U'»8iV 

:i. Joau liaptisto ColU'rt lt>lV)-lt>8;^ venait d*étre distingué 
par Masarin. Notnuio oou soi lier d'Klat en 1648, il géra la for- 
tuuo pors^nuiollo du i.ai\lît!JLl poudaiit le5 exils de ce dernier 
durant la Kivudo ot hii servit d'îutermêdiaire arec la Reine- 
ai<>tv. VptVN U dî>^rJloe do Koucquet. il derint contrôleur 
<cuoral dos duauoes. 



1650] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 217 

avoir le gouvernement de Verdun \ qu'il prétendoit 
bien fortifier. C'est un beau poste à cet effet, étant 
situé à la conjonction de la rivière de Doubs à celle de 
Saône. Mon frère l'en remercia et n'en voulut point, 
parce que cette terre de Verdun appartient à M. de la 
Baume*, qui avoit épousé une nièce de M. le maré- 
chal de Villeroy, fille de M. d'Auriac, la mère de 
laquelle a été remariée à M. de Courcelles^. 

Après avoir demeuré quelque temps à la Cour, à 
Dijon, je m'en revins à Souvigny trouver ma femme, 
qui avoit été en des inquiétudes étranges, avoit 
demeuré presque trois semaines sans avoir de mes 
lettres, parce que le passage n'étoit pas libre durant 
le temps que j'étois en Haute- Bourgogne. Elles lui 
furent toutes rendues deux ou trois jours avant mon 
retour ; mais cette affliction ne laissa pas de lui causer 
grands maux, entre autres un érysipèle à la jambe, 
où la gangrène s'étant mise, ce fut une merveille 
conune il plût à Dieu la sauver*. 

1. Verdun-sur-le-Doubs, ch.-l. de cant., arr. de Chalon-sur- 
Saône, Saône-et-Loire. 

2. Roger d'Hostun, marquis de la Baume. 

3. Marie de Neufville, fille de Charles, marquis de Villeroy, 
épousa, en premières noces, Alexandre de Bonne, vicomte de 
X'allard, comte d'Auriac, et, en deuxièmes noces, Louis-Charles 
cie Champlais, marquis de Courcelles, lieutenant général de l'ar- 
tillerie . Sa fille du premier lit, Catherine de Bonne, avait épousé 

e^Xi 1648 M. de la Baume. 

4. Effacé : Je ne la voulus pas quitter pour le reste de Vannée 
f^^'elle prit les eaux à Vichy. Nous avons vu que Souvigny 
C^^itta sa femme pour servir un quartier de maître d'hô- 
^ 1, pendant le voyage de la Cour en Guyenne, en octobre 
^^50; ci-dessus, p. 201. 



218 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1651 

^65^. 

Environ le 15"" juin, j'appris que M. d'Épemon, 
ayant pris possession du gouvernement de Boui^ogne, 
avoit fait son entrée à Dijon S et étoit allé à Bom^-en- 
Bresse pour aller faire tenir l'assemblée des trois bail- 
liages de cette province. Je lui fus rendre mes res- 
pects. Il me fit rhonneur de m'y recevoir avec ses 
bontés accoutumées, c'est-à-dire avec des bontés 
extrêmes, et, l'ayant accompagné à la visite qo'il fit à 
Pierre-Châtel, qui est une forteresse située sur le 
Rhône*, douze lieues au-dessus de Lyon, sur une 
roche qui n'est accessible que d'un côté, duquel on 
ne peut battre que ledit rocher, duquel penchant du 
côté du Rhône est tout le contenu de la place, et, sur 
le bord du Rhône étant droit comme une muraille, 
et de plus de deux cent cinquante pieds de haut, il n'y 
a rien à craindre de [ce] côté-là, ni même d'être àS&osé 
au dedans de la place par les batteries qu'on pourroit 
mettre de l'autre côté, à moms qu'on [n']y tirât des 
bombes, par la raison susdite du penchant, qui empêdie 
qu'on soit vu de la montagne où l'on pourroit mettre 
des pièces. 

Il y a fort longtemps que les Chartreux y ont on 

1. Le 15 mai 1651, la Reine-mère enleva au duc d*Épemon 
son gouvernement de Guyenne, qui fut donné au prince de 
Condë, dont le gouvernement de Bourgogne alla en échange au 
duc d'Épernon. Les deux gouvernements furent échangés de 
nouveau après la paix des Pyrénées. 

2. Pierre-Châtel ou Saint-Pierre-Châtel, fort situé dans la 
commune de Virignin, cant. et arr. de Belley, Ain. 



i65i] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 219 

monastère, lesquels, depuis environ trente ans, s'étant 
plaints à la Cour du gouverneur qui commandoit pour 
lors, de ce qu'il y faisoit entrer des femmes, deman- 
dèrent d'en être déchargés, en ofirant de garder eux- 
mêmes la place, ce qui leur ayant été accordé, nous 
y trouvâmes un lieutenant, un sergent, vingt-cinq ou 
trente soldats qu'ils y entretenoient, desquels, sotte- 
ment, il y en eut dix armés qui suivoient M. d'Éper- 
non partout où il alloit dans la place. Quand je vis 
que cela ne lui plaisoit pas, je lui demandai s'il trouvoit 
bon que je l'en débarrassasse*, et, l'ayant approuvé, 
je leur commandai de s'en venir avec moi au corps de 
garde, ce qu'ils firent sans difficulté. J'y trouvai des 
misérables qui ne savoient pas tenir un mousquet ou 
une pique, ni pas mêmement pourquoi ils étoient là, 
ce qui m'obligea à dire à M. d'Épernon que la place ' 
n'étoit point en sûreté entre les mains de ces gens-là, 
et combien elle étoit importante pour sa force et sa 
situation, pouvant empêcher la conmiunication par le 
Rhône, de Lyon à la Bresse et Savoie, dont la fron- 
tière est quarante pas au delà du Rhône, limite qui a 
été faite expressément lorsque Henri IV* changea le 
marquisat de Saluées au duc de Savoie contre la 
Bresse, afin que le Rhône fût tout franc à la France et 
que le duc de Savoie n'y pût faire aucune imposition '. 
M. d'Épernon ayant exactement considéré l'impor- 
tance de la place et me faisant connoitre qu'il eût 
bien désiré que j'eusse été gouverneur, je ne fis pomt 
de difficulté de m'ofifrir pour cela. Ensuite de quoi, 

1. Il y a dans le manuscrit déharrasserois, 

2. Traité de Lyon conclu en 1601 avec Charles-Emmanuel !•'. 



220 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1651 

m'ayant embrassé, il écrivit à la Cour en ma faveur 
avec toute la chaleur imaginable. Je ne me hâtai pour- 
tant pas d'y aller, parce que M. le Cardinal étoit au 
pays de Liège*. Je l'accompagnai encore à son retour 
jusqu'à Bourg, où je pris congé de lui, et allai demra- 
rer, avec ma femme, à Souvigny, jusqu'environ le 
1 0* octobre, que je me résolus de retourner à la Cour, 
sur le bruit que Son Éminence y devoit revenir bien- 
tôt, en intention de solliciter le paiement de la garni- 
son de la citadelle de Turin, où j'avois envoyé de 
bonnes sommes d'argent, par lettres d'échange, à 
mon frère de Belmont, pour la faire subsister, tant* 
pour l'intérêt du service du Roi qui y étoit engagé. 
J'avois aussi à demander mes pensions et rendre les 
lettres de M. d'Épernon pour le gouvernement de Pierre- 
Châtel. Je pris donc l'occasion de M'"'' la maréchale 
de Villeroy^, qui s'en alloit trouver son mari à Paris, 
où je l'accompagnai. Elle avoit M. le marquis de Vil- 
leroy * et M™* la comtesse d'Armagnac, qui étoient, l'un, 
le marquis, en l'âge d'environ douze ans, et sa scrar, 
de dix ans^. 

1. Le 9 février 1651, après Tunion des deux Frondes, le 
Parlement avait porté un arrêt de bannissement contre le Car- 
dinal, qui se retira successivement dans le pays de Liège et i 
Briihl, près de Cologne, d'où il rentra en France au mois de 
décembre de la même année. 

2. Tant mis pour autant que. 

3. Madeleine de Créquy, fille de Charles, sire de Crëquy, duc 
de Lesdiguières, et de Madeleine de Bonne (1609-1675). 

4. François de Neufville (1644-1730), maréchal de camp 
(1673), lieutenant général (1677), duc de VUleroy (1685), maré- 
chal de Franco (1693), gouverneur de Louis XV. 

5. Catherine de Neufville (1639-1707) n'épousa qu'en 1660 



i65i] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 22i 

Nous nous embarquâmes à Roanne. Madame la maré- 
diale étoit si diligente qu'elle se mettoit en bateau dès 
que le jour commençoit à paroître ; et, après avoir 
fait la prière et déjeuné, elle baignoit sa fille et l'ache- 
voît d'habiller; et, en après, s'occupoit de prier jus- 
qu'environ midi, que le bateau où étoit la cuisine 
joignoit le nôtre, et l'on nous servoit les viandes aussi 
bien et proprement que si elles avoient été apprê- 
tées, pour les servir, d'une cuisine en une salle par 
terre. 

Le soir que nous mîmes pied à terre à Gien, M. de 
la Rivière, capitaine des gardes de M. le maréchal de 
Villeroy, y arriva avec deux carrosses, où, nous étant 
mis dedans, le lendemain nous allâmes coucher à 
Fontainebleau, et de là à Villeroy*, où Madame la maré- 
chale, faisant l'honneur de sa maison, eut la bonté de 
visiter ma chambre qu'on appelle chambre du Pré- 
sident, pour voir si elle étoit bien préparée. Cette 
illustre dame, par une action si obligeante envers une 
personne qui ne le méritoit pas, apprend bien aux 
demoiselles de la campagne la civilité qu'elles doivent 
faire, en pareille rencontre, aux amis de leur mari 
qui les vont voir. 

Le château de Villeroy avoit été conservé par la 
garnison que commandoit M. de la Rivière ; mais les 
paroisses qui en dépendent, aussi bien que toutes les 
autres des environs de Paris, furent également pillées 
par les armées du Roi et de celles des ennemis. Les 

Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer de France. 
Elle avait, en réalité, douze ans, et son frère sept ans, en 1651. 
1. Villeroy, comm. de Mennecy, arr. et cant. de Corbeil, 
Seine-et-Oise. 



22^ HÉMOIRES DE S0UVI6NT. [1651 

pauvres peuples, qui n'avoient pas aocoulumé d'en 
voir, n'avoient pas l'adresse de retirer leurs biens de 
devant les gens de guerre; aussi en mourut-il une 
grande quantité, et encore plus dans Paris. J*y étois 
logé au Galion, devant l'église de Saint-Gcrmain- 
l'Âuxerrois, où je vis porter continuellement des 
corps à la sépulture. 

En ce temps-là, après avoir inutilement sollicité 
M. de la Vieuville^, surintendant des finances, je 
m'adressai à Monsieur, auquel ayant fait ma plainte 
et ma protestation que je ne pouvois plus répondre 
de la citadelle de Turin s'il n'étoit pronaptement 
pourvu au paiement, après que j'avois employé mon 
bien et mon crédit pour la faire subsister, Son Altesse 
Royale, m'ayant témoigné me vouloir honorer de sa 
protection en ce rencontre, me dit la difficulté qu'il 
y avoit de trouver un fonds pour cela. Je répondis 
que j'avois un avis à donner pour cela. Le lendemain, 
le conseil de guerre se tenoit au Luxembourg. 11 me 
fit appeler et me commanda de faire ma propositioD 
pour la garnison de la citadelle de Turin. Je conmm- 
çai par mes protestations de n'en pouvoir r^[>ondre 
s'il n'y étoit pourvu ; que, s'il n'y avoit pas moyen de 
le faire, il valoit mieux la rendre au duc de Savoie 
que de la laisser tomber aux mains des ennennSy 
puisque, aussi bien, on étoit obligé de la rendre à la 
majorité du prince, dont le terme étoit échu ; que» si 
toutefois on vouloit encore la garder, je m'obligenns 
d'en faire subsister la garnison encore six mois à 

1. Charles, marquis, puis duc de la VieuTille (1582-*i663), 
capitaine des gardes du corps, lieutenant général, grand bu- 
connier, surintendant des finances, duc et pair en 1661. 



i652] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 223 

l'avenir, pourvu cpi'on me baillât les dix mille cinq 
cents livres de rente qui n'ont point été aliénées des 
cent mille livres de rente que le Roi a sur les gabelles 
de Lyonnois, dont il n'a été aliéné que quatre-vingt- 
neuf mille cinq cents livres. Cela me fiit à l'heure 
même accordé; mais, quand ce fut au point d'en reti- 
rer les ordres, Monsieur le Surintendant et ses gens 
d'affaires trouvèrent celle-là* si bonne qu'ils la vou- 
lurent avoir pour eux, et je n'en ai jamais rien eu. 
Je ne laisse pas d'être obligé à M. le président Char- 
rier * qui me donna cet avis, étant député du corps des 
trésoriers de France de Lyon à Paris, où nous nous 
voyions souvent avec M. du Teris^, son collègue. 

^652. 

Cette affaire ayant manqué, je rendis la lettre que 
M. d'Épemon avoit écrite à la Reine, en ma faveur, 
pour le gouvernement de Pierre-Châtel. Sa Majesté 
me fit connoître qu'elle ne vouloit point disposer des 
charges que du consentement de M. le Cardinal, 
lequel on disoit être déjà rentré en France avec une 
puissante armée, et, qu'en peu de jours, il seroit à 
Chàlons^ ce qui me fit résoudre à l'aller trouver, 

1. C*est-à-dire : cette délégation, 

2. Jean Charrier de la Barge avait succédé dans la même 
année 1651 à son père comme trésorier de France à Lyon, et 
il conserva cette place jusqu'en 1673 ; voyez V Armoriai gêné-- 
rai du bureau des finances de Lyon^ 1730, p. 81-85. 

3. On trouve, postérieurement, un Joseph Terrisse, qui fut 
receveur général des fermes. 

4. Après le combat du faubourg Saint-Antoine (2 juillet 
1652), Gondé était entré à Paris, et le Cardinal partit une 



2U MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1652 

quoique fort incommodé d'un grand rhume. Je ren- 
contrai heureusement compagnie, parce qu'autre- 
ment il y auroit eu du danger. Étant à Lagny^, il me 
prit une bénéfice de ventre^, qui me fit passer mon 
rhume et me travailla beaucoup aux grandes journées 
qu'il me falloit faire. 

J'appris, en passant à Vitry-le-Françoîs, que M. le 
Cardinal avoit assiégé Bar, capitale du Barrois. Nous 
nous y acheminâmes, et, en approchant la ville par le 
côté d'en haut, où il n'y avoit point de nos troupes 
logées, ni d'attaques, notre guide s*étant échappé 
dans les bois, nous allions, au hasard, droit à la ville, 
qui est sur une hauteur avec le château ; c'étoit ce que 
nous voyions en approchant. La ville basse est au 
pied, de l'autre côté que nous ne pouvions pas voir, 
si bien qu'en allant droit à la porte de la hauteur, les 
assiégés nous tirèrent quelques mousquetades qui 
nous obligèrent de prendre à la droite sur la hauteur. 
Nous aperçûmes l'armée campée dans le vallon. 

Je m'en allai au logis de mon frère de Ghampfort, 
qui commandoit l'artillerie. J'eus beaucoup de joie de 
le trouver en bonne santé et en grande estime de 
Messieurs les généraux, spécialement de H. le maré- 
chal de la Ferté^. Il avoit, par leur ordre, fait brèche 

seconde fois pour Texil, le 19 août. Mais il n*alla que jusqa*i 
Bouillon, d'où il ne cessa de diriger le mouvement. La cour 
ayant été reçue avec enthousiasme à Paris le 21 octobre, 
Mazarin alla rejoindre, le 17 décembre 1652, Turenne, qui 
assiégeait Bar-le-Duc. 

1. Lagny, ch.-l. de cant., arr. de Meaux, Seine-et-Mamç. 

2. Bénéfice de ventre, terme de médecine : diarrhée spon- 
tanée qui soulage (Dict. de Littré, au mot Bibn^ncm). 

3. Henri de Senneterre ou de Saint-Nectaire, marquis, puis 



1652] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 225 

à la muraille de la basse ville, en suite de quoi elle fut 
emportée par assaut, où furent tués M. du Tôt^, lieu- 
tenant général, un capitaine de Piémont et quelques 
soldats. Ensuite de quoi, l'on se porta proche de la 
haute ville; mais, conmie il étoit difficile de la battre 
de ce côté-là à cause de son extrême hauteur, il fut 
résolu de l'attaquer par le côté de la montagne. Mon 
frère de Ghampfort fît mettre des pièces en batterie, 
qui faisoient un fort bon effet à la muraille de la ville, 
au-dessous du château; mais, M. le comte Broglio 
ayant fait en sorte de la changer et la mettre vis-à-vis 
de la muraille qui est à gauche de la porte d'en haut, 
contre l'opinion de mon frère, qui sa voit fort bien que 
l'on n'y pouvoit monter à l'assaut à cause de la rapi- 
dité de la hauteur, il ne laissa pourtant d'y faire brèche 
suffisante, et, des troupes conounandées pour donner 
l'assaut s'étant mises en devoir de le faire, il n'y eut 
officiers ni soldats qui purent monter. Tout cela se fit 
en la présence de M. le Cardinal, qui y étoit allé de 
Fains*, château de M. de Florainville^ à une lieue de 
Bar, où il étoit logé. 

duc de la Ferté (1600-1680), resta fidèle à la cause royale, fut 
fait maréchal de France en 1651 et devint gouverneur de Metz 
et Verdun après la paix des Pyrénées. 

1. Charles-Henri du Tôt, mestre de camp en 1638, servit, en 
Allemagne, sous Turenne qu'il accompagna presque constam- 
ment; maréchal de camp en 1646, lieutenant général en 1652. 
Pinard dans sa Chronologie militaire ^ t. IV, p. 135, termine la 
notice sur du Tôt par cette phrase : a Je n'ai pu découvrir le 
jour de sa mort », et ne fait pas mention de la prise de Bar- 
le-Duc, 17 décembre 1652. 

2. Fains, cant. et arr. de Bar-le-Duc, Meuse. 

3. Charles de Florainyille, seigneur de Fains, gouverneur de 

n 15 



226 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1653 

Enfin il fallut revenir à lavis de mon firère de 
Gbampfort et rétablir la batterie qu'il avoit fieûte, fai- 
sant voir clairement qu'on ne pouvoit prendre la place 
que par là, en répondant à Tobjection de ceux qui 
disoient [que] ce ne seroit rien faire d'abattre la pre- 
mière muraille d'autant que les ennemis se pouvoient 
retrancher entre icelle et le château, qu'il n'y avoit 
pas d'espace pour cela, et que, s'ils s'y engageoient, 
il les enseveliroit sous la ruine de la démolition du 
château, qui n'étoit fermé que de simples murailles 
de bâtiment. Mais le différend fut bientût décidé ; car 
ces ennemis demandèrent à capituler siUVt que cette 
batterie fut rétablie. Des Piliers conunandoit dans la 
place. Il seroit superflu de dire la capitulation. M. de 
Val-Fournèze en prit possession avec le régiment de 
Navarre, que commandoit M. le maréchal de la Ferté, 
que mon frère de Gbampfort alla voir parce qu'il 
étoit blessé, [et qui] lui dit que le gouvernement de 
Bar auroit été une aubaine à mon frère de Belmonl 
qu'il avoit fait venir, comme il l'en avoit prié, que, s'il 
le vouloit faire, il trouveroit encore d'autres occasions 
aussi bonnes pour le poster en Lorraine, dont il étoit 
gouverneur. Nous en parlâmes ensemble; mais, comme 
nous appréhendions son humeur, et que notre frère de 
Belmont quittoit son emploi de lieutenant de la cita- 
delle de Turin sous assurance de quelque chose de 
meilleur, nous en demeurâmes là. 

J'eus tout loisir d'entretenir Son Éminence de la 
citadelle de Turin et de mes affaires particulières, 

Bar^ était fils de René de Florainville, capitaine des gardes du 
duc de Lorraine. 



1653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 227 

quoique je crusse bien qu'il me remettroit à son 
retour à Paris, comme il fit. 

L'armée étoit composée des troupes tirées des 
garnisons de Picardie, Champagne, Flandre, Sedan, et 
des autres places frontières. M. le Cardinal rallioit 
pour lieutenants généraux MM. d'Ëlbeuf^, de Tu- 
renne, d'Aumont, Broglio et Mondejeu^. Après Bar, 
nous primes Ligny-en-Barrois^, d'où M. le maréchal 
d'Aumont fut détaché, et se saisit de la ville de Châ- 
teau-Porcien^ avec ses troupes. Le reste de l'armée 
y étant arrivé, mon frère de Champfort fit une batte- 
rie contre le château, qui se rendit le troisième jour. 

^655. 

Nous croyions que ce seroit la fin de cette rude 
campagne, à cause du froid extrême qu'il faisoit, de 
la nécessité du fourrage, qui faisoit mourir quantité de 
chevaux. Ceux de l'artillerie, étant logés à Pauvres^, 
sans couvert, étoient tous écaillés d'un verglas tout à 

1. Charles II, duc d'Elbeuf (1596-1657), épousa une fille de 
Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, et fut gouverneur de 
Picardie. 

2. Jean de Schulemberg, comte de Mondejeu, d'une famille 
d'origine allemande établie en France depuis Louis XI, maré- 
chal de camp au siège d'Hesdin, lieutenant général en Flandre 
en 1650, gouverneur d'Arras en 1652, maréchal de France en 
1658, gouverneur de Berry en 1665, mourut en 1671. 

3. Ligny-en-Barrois, ch.-l. de cant., arr. de Bar-le-Duc. La 
prise de Ligny est du 22 décembre. 

4. Château-Porcien, ch.-l. de cant., arr. de Rethel, Ardennes, 
ht pris le 12 janvier 1653. 

5. Pauvres, cant. de Machault, arr. de Vouziers, Ardennes. 



228 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1653 

fait extraordinaire. Ce village n'étant qu*à une lieue 
de Rethel, mon frère demanda des troupes à M. le 
Cardinal pour assurer son quartier, où il devoit arri- 
ver, le soir même, cent caissons chargés de pain* Il 
dit à Messieurs les généraux d'en commandar; mais 
chaom s'en excusa, disant que leurs troupes éboieni 
si fatiguées qu'elles n'y pouvoient aller. Son Éminence 
tourna la chose en raillerie, en donnant sa bénédictioD 
à mon frère, qui, étant venu en son quartiw, mit 
ensemble tout ce qu'il avoit d'c^ciers de rartillerie, 
avec les régiments de Ghappe et de Baudart^ deux 
régiments ruinés, où il n'y restoit presque que les 
officiers. Je ne sais si le bon ordre qu'y mit non frère 
à se bien défendre empêcha les ennemis de l'attaquer : 
tant y a qu'il se rendit le lendemain avec l'artiDerie à 
Sommepuis^, où étoit le rendez-vous de l'armée. 

Après avoir choisi le quartier pour Son Ëminaace, 
comme on faisoit toujours, au milieu des autres, 
Messieurs les généraux prirent diacun le sien, et, sans 
s'arrêter au rendez-vous, continuèrent leur marche 
jusqu'à leurs quartiers, aussi bien que l'artillerie, à la 
tête de laquelle mon frère envoyoit un guide, et, 
après avoir demeuré environ trois heures auprès de 
Son Éminence, nous en partîmes pour aller au quar- 
tier de l'artillerie. Nous fûmes bien étonnés de n'y 
trouver àme vivante. Nous retournâmes au reodei- 

1. Le régiment allemand de Baudart, de dix compagnies, 
levé en 1647 par le colonel de ce nom, fat donné, en 1666, à 
François de Blanchefort, marquis de Gréqny, et licencié 
en 1659. 

2. Sommepuis ou Sompuis, ch.-l. de cant., arr. de Vitry-le- 
François, Marne. 



1653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 229 

VOUS, et, ayant généralement traversé toutes les 
marches de Tarmée sans en apprendre des nouvelles, 
toute la vertu et la constance de mon frère lui furent 
bien nécessaires pour se résoudre en cette extrémité. 
C'est chose inouïe qu'un si grand corps, conune celui 
de l'artillerie, soit parti d'un champ de bataille sans 
savoir * la route qu'il avoit tenue. Dans cette perplexité, 
comme nous galopions à travers celle ^ des marches de 
l'armée, nous rencontrâmes M. le Cardinal, à qui mon 
frère ayant dit la chose, il lui répondit qu'il ne se 
mettoit point en peine de l'artillerie quand il la com- 
manderoit. Finalement, notre affliction fut changée en 
joie à notre retour au quartier de l'artillerie, où 
nous vîmes qu'elle conmiençoit d'entrer, ayant tourné 
presque deux lieues à l'entour d'une grande montagne, 
qui nous empêchoit de la voir, pour prendre le meil- 
leur chemin. 

Le lendemain, notre armée traversa la plaine 
où l'armée du Roi, conunandée par M. le maréchal 
du Plessis, gagna la bataille contre celle de Mon- 
sieur le Prince, conmiandée par M. le [vi]comte 
de Turenne^. La difficulté des fourrages s'augmen- 
tant aussi bien que la rigueur de la saison, et les 
ennemis ayant entièrement abandonné la frontière 
de France, à la réserve de Sainte -Menehould et 
Rethel, l'armée de Monsieur le Prince bien éloignée, 
M. le Cardinal, étant logé à Baalons^, se résolut de 
mettre celle du Roi à quartiers et licencier l'artiUerie. 

i. Sans qu'on sût. 

2. Celle, c'est-à-dire : la route. 

3. Il s'agit du combat de Rethel du 15 décembre 1650. 

4. Baalons, cant. d'Omont, arr. de Mézières, Ardennes. 



230 MÉMOIRES DK SOUVIGNY. [1653 

n donna ordre à mon frère de Ghampfort de fidre la 
remise des pièces, boulets, poudres, balles et mèches, 
et autres équipages d'artillerie, dans la maison de 
ville de Reims et congédia tous les officiers : œ 
qu'ayant fait, et chargé les échevins de la ville par 
l'inventaire qui fut fait, il s'en retourna trouvar M. le 
Cardinal, qui a voit ^ été averti que Monsieur le Prinœ 
avoit assiégé Vervins et se trouvoit ^ermé entre les 
rivières, qui étoient tellement grosses, en trois oa 
quatre jours, d'une pluie extraordinaire, qu'il lui estA 
été impossible de retirer son armée. Ceux qui don- 
nèrent cet avis ne disoient pas que l'armée du Roi 
auroit semblable difficulté à passer du càté de celle de 
Monsieur le Prince, que la sienne de se retirer. 

Quoi qu'il en soit, mon frère étant logé à Romain' 
avec deux ou trois officiers qui étoient restés avec lui, 
M. le Cardinal lui envoya dire, par M. d'Ârtagnan', de 
faire un pont sur la rivière d'Aisne, à Pont^-Verre^, sans 
lui envoyer ordre par écrit. Il lui demanda où étoient 
les charpentiers pour le faire, M. le Cardinal ayant 
licencié tous les officiers de l'artillerie, qui s'en étoient 
allés ; et, comme M. d'Artagnan n'eut point de réplique, 
ce fut à mon frère à aller trouver M. le Cardinid pour 
savoir ce qu'il auroit à faire. 

M. le Cardinal, qui n'ignoroit rien de l'état des 

1. Il y a ayant dans le manuscrit. 

2. Romain, cant. de Fismes, arr. de Reims, Marne. 

3. Charles de Baatz, seignear d'Artagnan, fils de Bertrand 
de Baatz, seigneur de Castelmoron, et de Françoise de Mon- 
tesquiou d'Artagnan, devint capitaine des mousquetaires et 
maréchal de camp, et fut tué au siège de Maéstricht en 1673. 

4. Pont -à -Verre, sur l'Aisne, cant. de Neafchâtel-sor- 
Aisne, arr. de Laon, Aisne. 



4653] MÉMOIRBS DE S0UVI6NT. 231 

choses et prétendoit que mon (rète surmontât toute 
difficulté et [pût] faire le pont, n'en vouloit rien 
savoir. Il fut surpris de voir mon frère et tança aigre- 
ment M. d'Ârtagnan, qui étoit allé avec lui. Mon frère 
lui dit qu'il venoit recevoir ses commandements sur 
ce que M. d'Artagnan lui a voit dit de sa part. Il lui 
redit la même chose qu'il avoit dite à M. d'Artagnan. 
n lui repartit : t Votre Éminence sait qu'elle a congé- 
dié l'artillerie et que je n'ai pas un seul charpentier, 
et, de plus, que, depuis que les habitants de Pont-à- 
Verre ont démoli les arcades des deux bouts de leur 
pont, pour se retrancher sur l'arcade du milieu, l'on 
[n']a pu trouver de pièce de bois assez longue pour 
le refaire. M. de Turenne pourra dire à Votre Émi- 
nence que cette raison l'empêcha d'y passer son 
armée, > Là-dessus, M. le Cardinal, qui savoit tous les 
moyens de persuader avec tout pouvoir de com- 
mander, dit, en termes généraux, l'importance du 
pont pour la gloire des armées du Roi et sa réputa- 
tion en son particulier, y ajoutant des paroles obli- 
geantes, et conclut qu'il se déchargeoit sur mon frère 
de la constitution du pont. Alors, faisant de nécessité 
vertu, il alla trouver le gouverneur à Coucy S qui étoit 
de ses amis, et, l'ayant engagé de lui faire chercher 
des charpentiers et du bois de longueur pour le pont, 
il lui bailla de l'argent pour avancer la besogne. 

En ce temps-là, j'étois demeuré à Reims, chez 
M. Pélicot, où étoit logé mon frère. Ayant appris ces 
nouvelles, j'en partis pour l'aller trouver à Romain, 
son quartier. Y arrivant, j'appris qu'il étoit à Pont-à- 

1. Il s'agit de Goucy-le-Château^ aujourd'hui ch.-l. de cant. 
de Tarr. de Laon. 



232 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [165^ 

Verre, où il faisoit faire un pont. Je m'y en allai et vis 
la contestation d'un honune savant en mécanique, à 
ce qu'il disoit, et fort ignorant en pratique, que M. le 
Cardinal avoit écouté, comme on fait communément en 
pareille occasion où on se sert de tout. Cet honmie-là, 
qui faisoit des démonstrations en abr^é, vouloit 
qu'on mit^ en place le bois qu'on n'a voit pas assemblé 
de longtemps. Mon frère, voyant qu'il le faisoit perdre* 
à ses ouvriers, le fit 6ter de parmi eux, et, faisant des 
efforts extraordinaires à la diligence requise, M. d'Âr- 
tagnan lui aUa dire, de la part de M. le Cardinal, le 
contentement qu'il en avoit, qu'il s'y agissoit de sa 
fortune, et qu'Ô ne devoit pas douter que Son Émi- 
nence ne lui en fit donner les récompenses qui lui 
étoient dues. Mon frère, qui n'aVoit pas Tàme merce- 
naire et qui s'offensoit des discours conrnie inutiles à 
son zèle, lui repartit : « Vous pouvez dire à Son Ëmi- 
nence ce que vous me voyez faire en intention de servir 
le Roi, et que Son Éminence soit satisfaite de mes ser- 
vices; que, pour la récompense, je ne l'attends que de 
Dieu. > Finalement, mon frère fit achever le pont, dont 
Son Éminence eut beaucoup de joie et y fit passer 
toute l'armée, prenant la route de Vervins où VLan- 
sieur le Prince avoit laissé garnison, et retira la siaane, 
sachant que celle du Roi avoit passé la rivière d'Aisne. 
Nous voilà donc arrivés devant Vervins, qui est une 
jolie petite ville en Thiérache, dont les maisons sont 
bâties de briques et les couvertures d'ardoises. Une 
partie de la cavalerie qui étoit dedans nous reçut à 

1. Il y a qu*on le mit dans le manuscrit. 

2. Le temps. 



1653J BfÉMOIRES DE SOUYIGNY. 233 

un quart de lieue de la place, et, après quelque légère 
escarmouche, ils se retirèrent le même jour. Mon firère, 
ayant tracé la batterie du côté du jardin de Madame, 
les pièces n'y furent pas plus tôt mises que les ennemis 
demandèrent à capituler* : ce qui leur ayant été 
accordé, ils en sortirent le lendemain que toute l'armée 
en partit. Je ne sais pourquoi l'artillerie n'eut point 
d'ordre ; mais mon frère, voyant marcher toutes les 
troupes, fit aussi acheminer l'artillerie. L'officier qu'il 
envoya à M. le Cardinal n'étant point de retour à l'en- 
trée de la nuit, et n'ayant point d'ordre, il prit son 
logement par nécessité. Ses chevaux ne pouvoient plus 
marcher. Pendant de grosses pluies, les terres du pays 
de Thiérache étant grasses et fangeuses conune celles 
de Beauce, les charrettes en avoient souvent jusqu'au 
moyeu. 

La reprise de Vervins fut la dernière action de cette 
longue et pénible campagne, en laquelle M. le Cardinal 
avoit chassé les ennemis du royaume et assuré les 
frontières. Nous l'accompagnâmes, mon frère et moi, 
avec plusieurs officiers de l'armée, passant à Crécy*, 
à Laon, Villers-Cotterets et Danmiartin^, où étant 
arrivé, MM. les maréchaux de la Motte et de Villeroy le 
vinrent complimenter. Le premier, outré de déplaisir 

1. Don Fernando de Solis, maréchal de bataille dans les 
armées du roi catholique, accorda la capitulation de Vervins 
en janvier 1653. (Prise et reprise de Vervins : Revue des 
gazettes y nouvelles ordinaires et extraordinaires de l'année 1653 y 
p. 141.) 

2. Crécy-au-Mont, cant. de Coucy-le-Ghâteau, arr. de Laon, 
Aisne. 

3. Dammartin-en-Goele, ch.-l. de cant., arr. de Meaux, 
Seine-et-Marne. 



234 MÉMOIRES DB SOUVIGHT. [1653 

de la perte de la Catalogne, dont il avmt été viœ-roi 
et soutenu jusqu'à rextrémité le mànoraUe siège de 
Barcelone, où il périt plus de trente nulle EqMgnols, 
lui dit avec beaucoup de chaloir que, pour cent mille 
francs, on auroit sauvé cette grande province an Roi. 
Le second, qui n'est pas moins aflEectîonné au ser- 
vice du Roi, lui fit un discours d'un adroit ooortiaan, 
comme il étoit effectivement, en lui disant ce qu'il savoit 
bien, qu'il n'ignoroit pas qu'il avoit été un de ceux 
qui s'étoient le plus opposés à son retour, croyant que 
Son Ëminence ne devoit point revenir exï France de 
trois mois, pendant lesqueb on auroit ménagé les choses 
en sorte qu'il y fût revenu avec satisfoction, mais 
qu'il ne savoit pas alors que Son Ëminence eftt été en 
état de faire les grandes choses qu'elle a faites, et finit 
son discours en louant sa prudente et Iràroïque con- 
duite. 

M. le Cardinal lui répondit en termes généraux sans 
se piquer de rien, lors ne doutant pas que M. le nuré- 
cbal de Yilleroy se seroit bien consolé quand il ne fiitt 
jamais revenu en France, parce qu'il gouvemoit l'^t 
avec M. de Chàteauneuf, son parent, pendant qu'il 
étoit hors du royaume* Cela s'entend des affidres 
communes : car la Reine ne vouloit rien résoudre 
d'important, ni donner des chaînes ni bénéfices qu'à 
son retour et de son consentement. 

Je pris aussi mon temps pour lui parier, lui disant, 
sans comparaison, ce que le bon larron dit à Notre 
Seigneur, qu'il se souvienne de moi quand il seroit à 
Paris. Il envoya devant M. le maréchal de la Ferté, et 
trouva le Roi qui étoit venu au-devant de lui jusqu'au 



1653] MÉMOIRES DE SOUYIONY. 235 

Bourget^ Depuis ce lieu-là jusqu'à Paris, le chemin 
étoit si plein de gens, qu'on eût dit que tout le monde 
de Paris y étoit, et les rues tellement remplies, quand 
le Roi entra dans la ville, que l'on auroit cru qu'il n'en 
fût sorti personne, quoiqu'il fit une fort grosse pluie 
qui nous empêcha d'accompagner la Cour, pour nous 
retirer au Petit Arsenal, où M. de Ghampfort étoit par- 
faitement bien logé. 

Au commencement de l'an 1653*, j'employai mon 
séjour à Paris à faire vider le procès que j'avois contre 
M. de Saint-Ghamond et ses créanciers, qui m avoient 
fait saisir entre les mains la somme de quinze mille 
livres que je lui restois devoir de quarante-cinq mille 
livres de retour de l'échange de Trocezard à Grézieu, 
dont j'avois payé trente mille livres en deux fois, 
savoir de : dix-huit mille livres, dont la quittance est 
insérée par le contrat d'échange, reçu par les notaires 

royaux Vachon et Magdinier 1 648 ; et douze 

mille livres, suivant la quittance reçue par Valons, 
notaire royal à Saint-Ghamond, ratifiée par M. Just 
Mitte, seigneur dudit Saint-Ghamond, fils aîné de 
M. Melchior avec lequel j'ai échangé^; lequel sieur 

1. Le Bourget, cant. de Noisy-le-Sec, Seine. 

2. Il y a dans le texte : Î652. D'autre part, Souvigny semble 
bien parler ici d'un séjour qu'il fit à Paris en même temps que 
Mazarin y rentrait lui-même, le 2 février 1653. Il est possible 
aussi que, dans le récit qui va suivre, relatif aux démêlés avec 
M. de Saint-Chamond, au séjour à Grézieu et aux envois d'ar- 
gent à M. de Belmont, plusieurs faits se rapportent à l'an- 
née 1652 et même aux années précédentes. 

3. £n marge, de la main de l'auteur : Gresieu. Arrest de 
îfjyOOO livres payés à M. le baron de Lugny. 



?3^ XEMOniS DC SOCTKKT. [1653 

Just a aussi ratifié le contrat d'échange* de soite que, 
par arrêt oontradictoîreiiient rendu a^ec lesdits créan- 
ciers de M. de Saint-Ghamond. savoir : le baron de 
LugnT, M. Séguier, chancelier de France*, M. de Ser- 
vien, surintendant des finances, M. du Gué', maître 
des requêtes, TAumône générale de Lyon^, l'HAtel- 
Dieu de Paris, les sieurs Lambert, Émery et Flenrîau, 
conseiflers à la cour des Aides, et plusieurs antres 
créanciers, il a été dit que je lui TidntHS mes mains de 
ladite somme de quinze mflle livres, et la paierois 
audit sieur baron de Lugny de Yougy, ocMume j*ai fiJt 
suivant sa quittance, reçue de Billy, notaire royal de 
Vougy, outre laquelle quittance ledit sieur de Lugny a 
déchargé de ladite sonune de quinze mille livres le 
propre original de la transaction passée entre hii et 
ledit sieur de Saint-Chamond, par laquelle il avmt 
hypothèque spéciale sur la terre de Grézieu, et, 
quoique nous soyons en pays de droit écrit et qu'au- 
paravant venir à moi, ledit sieur de Lugny devoit fidre 

i. Pierre Séguier (1588-1672), conseiller au Parlement en 
1612, mattre des requêtes en 1620, intendant de Guyenne, 
président à mortier en 1624, garde des sceaux en 1633, était 
chancelier de France depuis 1635. 

2. François du Gué, conseiller an Parlement en 1636, mattre 
des requêtes en 1643, était alors intendant à Lyon et en Dan- 
phiné ; il devint conseiller d'État en 1666 et moorut en 1685. 

3. L'hôpital général de la Charité et TAumône générale de 
Lyon formaient un établissement fondé en 1531, et qui, d'après 
des lettres patentes de septembre 1729, a servi de modèle aux 
autres hôpitaux du royaume, même à l'Hôpital général de Paris. 
Voyez une notice dans VAlmantich de Lyon, année 1778, 
p. 61, et V Institution de l'Aumosne générale de Lyon^ enmtmhk 
Vœconomie et règlement qui s* observe dans l'kospital de Noêtre* 
Dame de la Charité; Lyon, 1639. 



1653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 237 

discuter tous les biens du sieur de Saint-Chamond, 
néanmoins il est avantageux pour moi qu'il ait été 
payé de ladite somme de quinze mille livres en vertu 
dudit arrêt contradictoire. Ce n'est pas que Monsieur 
fils et héritier de mondit sieur Melchior de Saint-Gha- 
mond n'ait beaucoup de biens pour assurer les qua- 
rante-cinq mille livres dudit échange, car il possède 
encore la grande et belle terre de Saint-Ghamond en 
Lyonnais, celles de Picquecos, Montpezat etMontalzat^ 
en Quercy, et Anjou en Dauphiné, joint que l'échange 
que j'ai avec Monsieur son père est antérieur aux 
ventes qui ont été faites par lui-même, où ledit sieur 
Just, son aîné, est héritier des terres de Septême en 
Dauphiné, d'Andance et Talencieu en Vivarois, du 
Parc et deux autres terres en Bourgogne, Chevrières 
et Châtelus en Forez, qui sont toutes les sûretés qu'on 
pouvoit désirer pour les quarante-cinq mille livres de 
retour de l'échange de Trocezard à Grézieu, étant 
véritable que la substitution de la maison de Saint- 
Ghamond est finie en la personne dudit sieur Melchior 
de Saint-Ghamond, père de M. de Saint-Ghamond du 
présent. 

Ayant mis cette affaire en bon état par le moyen de 
l'arrêt susdit, je pris congé de la Gour et m'en revins 
trouver ma femme à Grézieu. Nous nous occupâmes 
à faire quelques réparations et acquisitions de prairies 
et terres de Dupré, de Pérols, de Jean Delafay, du 
domaine de Laurent Dumoulin que j'ai donné pour la 
fondation de messes du jeudi, jour du décès de feu ma 
femme, que Dieu absolve ! et aussi pour la fondation 

i. Montalzat, cant. de Montpezat-en-Quercy, arr. de Mon-> 
tauban, Tam-et-Garonne. 



^38 HÉMOmiS DE SOUTIGHT. [1653 

de messes qoe iHMis avHxis créée à LoDges Unis les mar- 
dis, et que yai transférée à Souvignvpar potnissioDde 
M. rarcbevéque de Ltod, avant donné les fonds de 
trente livres de pension que me devmt Jean Joumanx, 
du village de Marlin^, paitMsse de Longes, à M"* de 
Marlin, tante de défunte ma femme*, et à ses enbnls 
après son décès. Nous adieUmes aussi un fonds, que 
nous donnâmes pour la fondation des litanies que M. le 
curé de Grézieu-Souvignv est tenu de dire tous les 
jours à haute voix, suivant le contrat que nous aivons 
passé ensemble pour ladite fondation. 

En ce temps-là, j'envoyai plusieurs sonomes à mon 
frère de Belmont, par lettre de diange, pour frire 
subsister la garnison de la citadelle de Turin, qui n'é- 
toit point payée, et n'y avoit dans la place Ué ni 
farine, faisant en cela un effort extraordinaire pour la 
sauver au Roi. et particulièrement parce que mon 
honneur, celui de mon frère et sa personne y étoient 
engagés, et [je] ne me serais peut-^repas tant incom- 
modé si j'y eusse été moi-même, voyant Inen le peu 
d'espérance qu'il y avoit du remboursement pendant 
que la guerre cî\île étoit allumée en France, et que la 
nécessité y étoit à tel point que, les pourvoyeun de la 
maison du Roi n'étant pas payés de leure foumitores, 
les tables y étoient renversées, de sorte que, souventes 
fois, on avoit peine à maintenir celle du Roi. 

Casai, Pîgnerol, Perpignan n'étoient pas mieux 

1. Marlin, comm. de Longes, cant. de Gondriea, arr. de 
Lyon. 

2. M"* de Marlin appartenait à la famille du Qiol. CUnde 
du Chol, père de M"^ de Souvigny, était seigneur de Longes. 
Voy. p. 72, note 1. 



1653] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 239 

traités que la citadelle de Turio, quant à Targent; 
mais ils avoient du blé dans leurs greniers, qui leur 
fournissoit le pain. Quant aux places des nouvelles 
conquêtes, savoir : Thionville, Arras, Bapaume^, 
Béthune, la Bassée, Gravelines, Hesdin^, Landredes^, 
Montmédy, les garnisons y subsistoient si avantageu- 
sement des contributions qu'elles tiroient, que l'on 
tient pour assuré que le gouverneur de la Bassée avoit 
pour le moins huit cent mille livres par an, la garni- 
son payée ; ceux de Thionville et d'Arras, pour le 
moins chacun deux cent mille, et les places ne laissoient 
pas de retirer des sommes inmienses. Enfin, c'étoit 
le désordre de la guerre civile qui empéchoit que l'on 
ne fit justice. 

Je passai donc le reste de l'année 1 652 avec ma 
fenmie, à Grézieu-Souvigny, jusqu'au conunencement 
de mars 1653*. M. d'Épernon m'envoya ordre pour 
aller servir de maréchal de camp au siège de Bellegarde, 
où j'eus bien de la peine à résoudre ma fenmie d'y 
consentir, ayant un sensible déplaisir de la continuelle 
appréhension qu'elle avoit pour moi que je ne reve- 
nois point de la campagne, [en sorte,] en quel lieu que je 
ne pusse aller, que je ne la trouvasse au pied de l'au- 
tel de Notre-Dame de Souvigny, en prières pour ma 
conservation, si n'étoit qu'elle fût avertie de ma 
venue; auquel cas elle venoit au-devant de moi le 

1. Bapaume, ch.-l. de cant., arr. d'Arras, Pas-de-Calais. 

2. Hesdin, ch.-l. de cant., arr. de Montreuil, Pas-de-Calais. 

3. Landrecies, ch.-l. de cant., arr. d'Avesnes, Nord. 

4. Souvigny commet ici une erreur, car nous avons vu pré- 
cédemment qu'il fiit employé à l'année, en Lorraine, en 
décembre 1652 et en janvier 1653. 



240 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1653 

plus loin qu'il lui étoit possible. Mais, enfin, la 
partie supérieure ayfint emporté, il fallut que notre 
tendresse cédât au service du Roi et à mon honneur. 
Je pris congé d'elle pour me rendre à mon devoir. 

Je trouvai M. le marquis d'Huxelles à Ghalon-sur^ 
Saône, dont il étoit gouverneur, logé dans la citadelle, 
ce qui m'oblige à une petite digression en disant que, 
M. de Varennes, son oncle, en l'année 1635, qu'il 
étoit maréchal de camp en l'armée d'Italie, servant 
d'aide de camp auprès de lui, au quartier de Candie, il 
m'offrit la lieutenance de cette citadelle, avec cinq cents 
écus de pension sur les revenus de M. d'Huxelles, dont 
il étoit tuteur, outre et par-dessus les gages du Rœ et 
les autres avantages attribués à cette chai^; et, 
comme j'avois beaucoup de respect et d'obligation à 
feu M. de Beauregard, mon oncle, je lui en donnai avis 
et lui demandai le sien : il ne le trouva pas à propos, 
me disant que j'étois trop jeune pour m'enfermer dans 
une place, étant en beau chemin pour faire quelque 
chose de meilleur servant à l'armée. Ainsi, je m'en 
excusai envers M. de Varennes et le remerciai de sa 
bonne volonté, qu'il m'a depuis continuée^. 

Et, pour revenir à M, le marquis d'Huxelles, il me 
dit que j'étois arrivé tout à propos; que, dans trois 
jours, M. d'Épernon faisoit état d'investir Bell^arde 
avec les régiments d'infanterie de la Marine*, d'Es- 

1. Au sujet de ce fait, voy. t. I, p. 300. 

2. Le régiment de la Marine, reste d*un corps de U marine 
qui avait péri dans un naufrage [Hist. de la milice framçoÎMef 
par le Père Daniel, t. II, p. 388), fut organisé en 1635 et 
appartint aux cardinaux de Richelieu et Mazarin. Il prit rang 
après les cinq vieux corps, ce qui amena souvent des contes- 



1653] MÉMOIRBS DE S0UYI6NY. 24i 

trades*, d'Huxelles, d'Épernon^ et Roncherolles^, et 

ceux de cavalerie d'Épernon, d'Huxelles et *, 

et, m'ayant baillé un ordre adressant au comte de 
Sérignan, qui commandoit son régiment de cavalerie, 
pour marcher le lendemain, il me dit qu'il nous vien- 
droit trouver auprès de Verdun-sur-Saône '^j et je me 
retirai à mon logis à la ville, où Messieurs les Échevins 
me vinrent faire civilités, en me donnant abondam- 
ment de leur bon vin. 

Le lendemain donc, j'allai prendre le régiment de 
cavalerie d'Huxelles en son quartier, que commandoit 
M. de Sérignan^, et le menai camper sur le bord du 
Doubs, au delà de Verdun, où se rendit aussi le régi- 
ment d'infanterie d'Huxelles. Le jour d'après, nous 
allâmes camper près de Bellegarde, au quartier comr 
mandé par M. d'Huxelles, où il servoit de lieutenant 
général, et moi de maréchal de camp. Le régiment 

Utions entre lui et les Petits- Vieux, et devint 11* régiment 
d'infanterie à la Révolution. 

1. Le régiment d'Estrades, levé en 1640, fut licencié en 1656. 

2. Le régiment d'Épernon, levé en 1651 par le duc d'Éper- 
non, fut licencié en 1653. 

3. Le régiment de Roncherolles, levé en 1636 par Pierre, 
marquis de Roncherolles, réformé en 1649, rétabli en 1652, 
fut licencié en 1661. 

4. Le nom est en blanc dans le manuscrit. 

5. On dit aujourd'hui Verdun-sur-le-Doubs, au confluent de 
la Saône et du Doubs. 

6. Jean de Lort, comte de Sérignan-Valras, fils de Guil- 
laume, marquis de Sérignan, et de Marie de Bonnet de Mau- 
reilhan, capitaine afti régiment de son père en 1635, puis au 
régiment de Richelieu devenu Marine, lieutenant de roi à Metz 
en 1641, gouverneur de Nomény en 1645, maréchal de camp 
en 1650, mourut après 1668. 

Il 16 



242 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [i6S3 

d'Estrades y campoit aussi avec celui d'Huxdles. 

Les régiments d'infanterie de la Marine, d'Épernon 
et Roncherolles, avec le régiment de cavalerie d'Éper- 
non, avec Tartillerie, campèrent au village de Cham- 
blanc^ et s'y retranchèrent. 

M. d'Épernon se logea au château de Pagny^, éi fit 
ouvrir la tranchée entre le village de Pagny et Belle- 
garde, où nous fîmes une place d'armes à mettre cent 
chevaux à couvert du canon de la ville, et nous 
tirâmes des lignes, l'une à l'extrémité du bastion, sur 
le bord de la Saône, et l'autre à celles^ étant à Tex- 
trémité de celui ^ du côté de notre quartier. Ayant hieD 
avancé nos tranchées, nous faisions de teii^>s en temps 
de petites places d'armes, sans tenir personne dans la 
tranchée. Nous tirâmes une ligne de Tune à Vautre 
pour couvrir la batterie qu'en fit M. de Saint-Hilaire^, 
qui la conunandoit, et aussi pour nous servir de oom- 
munication pour aller d'un poste à l'autre, sans passer 
à la queue de la tranchée. 

Nous avions un pont de bateaux sur la Saône, au 
château de Pouilly*, à demi-lieue au-dessus de Belle- 
garde. 

Il y avoit dans la place environ sept cent cinquante 

1. Chamblanc, cant. de Seurre, arr. de Beaune, Gôle-d'Or. 

2. Pagny-le-Château, cant. de Seurre. 

3. A celles j c'est-à-dire : avuc lignes, 

4. De celui, c'est-à-dire : du bastion. 

5. Pierre de Mormés de Saint-Hilaire, lieutenant général de 
Tartillerie, maréchal de camp en 1677, blessé morteHement 
auprès de Turenne, à Sasbach, en 1680. Son fils a écrit dss 
Mémoires, que M. Léon Lecestre réédite povr la Société de 
THistoire de France. 

6. Pouilly-sur-Saône, cant. de Seurre. 



1653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 243 

hommes de pied, sans les habitants, et trois cent cin- 
quante chevaux, commandés par M. de Bouteville, 
gouverneur*, qui, ayant le côté de delà la Saône libre, 
en tiroit de grands avantages, spécialement pour les 
fourrages, ce qui nous obligeoit à une grande garde. 
M. d'Épernon résolut de leur en ôter la conmiunica- 
tion, et me conmianda de rompre le pont. Je pris de 
bons charpentiers et de l'artillerie à cette intention, 
et, à rentrée de la nuit, m'étant saisi du bout du pont, 
où les ennemis avoient des barrières qu'ils aban- 
donnèrent, j'attendis que la lune fût couchée pour me 
servir de l'obscurité de la nuit pour faire couper les 
poutres du pont, ce qui se fît avec si peu de bruit que 
les ennemis ne s'en aperçurent pas que par le bruit 
que firent les poutres en tombant dans la rivière. 
Ensuite de quoi, ils firent grand feu, et peu de mal, 
parce que j'avois déjà retiré la cavalerie et mis l'infan- 
terie à couvert. 

Pendant que j'étois occupé à faire couper le pont, 
je perdis quatre chevaux, parmi lesquels il y çn avoit 
un cravate* que mon frère de Ghampfort m'avoit 
donné, qui étoit fort beau et bon. Je ne sais si ce fut 
par la faute de mon palefrenier, qui les avoit mis à 
l'herbe. Tant il y a que plusieurs capitaines de cava- 
lerie de mes amis les envoyèrent chercher et me les 
renvoyèrent. Je donnai satisfaction à ceux qui me les 

1. François-Ëenri de Montmorency, comte de Bouteville 
(1628-1695), fils du duelliste décapité en 1627, maréchal de 
camp en 1647, suivit la fortune de Condé pendant la Fronde. 
Il épousa, en 1661 , M"* de Luxembourg, et devint duc de 
Luxembourg et maréchal de France en 1675. 

2. C'est-à-dire : croate. 



244 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1653 

ramenèrent. M. d'Épemon me témoigna d'être bien 
aise que ce pont fût coupé, et d'être bien satisfiJt de 
moi en ce rencontre. 

U se résolut à convertir les deux attaques en une 
seule au bastion sur la Saône. Le fossé étoit plein d'eau 
par le moyen d'une muraille de briques, qui l'y rete- 
noit. Il la fallut percer, pour en faire couler une par- 
tie, ce qui nous donna bien de la peine, car elle étoit 
vieille et bâtie de briques avec de bonne chaux qui 
a voit fait une liaison extrêmement forte. Par bonheur 
pour nous, la Saône se trouvant extrêmement basse, 
nous allâmes à couvert, dans son canal, jusqu'à envi- 
ron au droit du quart de la courtine du bastion attaqué 
et de celui de Saint-Jérôme, ce qui fit résoudre à fisdre 
une batterie de l'autre côté de la rivièref, pour battre 
la petite courtine, qui n'avoit point de remparts et 
étoit mal flanquée de ses deux bastions. Le flanc de 
celui de Saint-Jérôme, étant fort petit, fut bientôt hors 
de défense, et celui de l'attaque étoit un peu endom- 
magé. 

Je commandois à la tranchée lorsque M. de Boute- 
ville fit sortir un trompette, qui vint à la tête de la 
tranchée, dire qu'il avoit ordre de M. de Bouteville de 
dire à celui qui conmiandoit qu'il le prioit de faire ea 
sorte qu'il pût parler à M. de RoncheroUes : ce qui 
m'ayant fait présumer que c'étoit pour quelque aven- 
ture de capitulation, j'envoyai le trompette à M. d'Éper- 
non, qui conmianda à M. de RoncheroUes d'écouter ce 
que M. de Bouteville voudroit dire, et le persuader de 
se rendre. M. de RoncheroUes me vint trouver et me 
dit qu'il ne pouvoit parler à M. de BouteviUe que je 
n'y fusse présent, parce que je commandois la 



i653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 245 

tranchée. Après la trêve faite, nous nous avançâmes 
avec l'escorte de la cavalerie qui étoit en garde. Nous 
ne fûmes pas plus tôt arrivés à quatre cents pas de la 
ville, que M. de Bouteville vint au-devant de nous, avec 
le major de la place, sans prendre aucune précaution ; 
sur quoi je n'ai rien à dire sinon que c'est un eflFet 
de sa générosité et de la connoissance des gens à qui 
il avoit à faire. Tant il y a que sa proposition fut sem- 
blable à celle de plusieurs autres qui veulent capituler, 
disant qu'il prioit M. de RoncheroUes, par leur 
ancienne amitié, d'obtenir de M. d'Épernon huit jours 
de temps pour avertir Monsieur le Prince. M. de 
RoncheroUes répondit, en homme d'expérience, qu'il 
n'étoit pas en état de le prétendre, et qu'il le serviroit 
auprès M. d'Épernon pour sa capitulation; et, durant 
qu'ils continuoient leur dialogue, je tirai le major à 
part, lequel me fit ingénuement sa confession de foi 
qu'ils se vouloient rendre : ce qui me fit un peu parler 
plus fortement à M. de Bouteville. 

Enfin, après plusieurs discours, il fut résolu qu'il 
enverroit des otages à M. d'Épernon, qui lui accorda 
de sortir le lendemain de Bellegarde avec armes et 
bagages, et escorte pour conduire la garnison. Il n'y 
eut difficulté que sur l'article de d'Alègre*, lieutenant 
de M. de Bouteville, que M. d'Épernon vouloit abso- 

1. Dominique d'Alègre^ ainsi qu'il est désigné plus loin, 
pouvait être parent de Claude- Yves, marquis d'Alègre, en 
Velay, maréchal de camp, qui mourut en 1664. On trouve 
également, à cette époque, Gabriel du Quesnel, marquis 
d'Alègre, en Normandie, et aussi Louis, marquis d'Alègre, qui 
leva, en 1650, un régiment de cavalerie, cassé pour mutinerie 
en 1652, et qui mourut en 1654. [Mémoires du comte Gaspard 
de Chavagna^, publiés par Jean de Vileurs, p. 150.) 



246 MÉMOIRES DE 80UVIGNT. {1653 

lument qu'il lui remit entre les mains pcmr le fiure 
mourir, d'autant que ledit d'Alègre s'étoit saisi du 
château de Pagny, appartenant à M. d'Elbeuf, à une 
lieue de Bellegarde : il y fut assiégé par H. d*Épemon 
et M. le marquis d'Huxelles, qui étoit prêt à fidre 
jouer une mine ; d' Alègre demanda quartier aux condi- 
tions portées par une déclaration signée de sa maio, 
où il a écrit : c Moi, Dominique d'Alègre, dédare à 
M. d'Épemon de ne jamais porter les armes contre le 
service du Roi; que, si je suis pris dans une place ou 
bataille, rencontre, escarmouche ou autrement, ccHitre 
le service de Sa Majesté, je me soumettrai à perdre la 
vie, s'il plaît à M. d'Épemon me l'accorder avec tous 
ceux qui sont dans ce château sous ma charge. Fait à 
Pagny, le, etc. Signé : d'Âlègre. » Lequel, quelques 
jours après, s'en retourna jeter dans Bellegarde, où il 
étoit encoi^ lieutenant de M. de Bouteville, lequel 
s'opiniâtrant à ne le point rendre, le pourparler Ait 
rompu, les otages i^tirés. 

Quand je vis que personne n'en vouloit parler à 
M. d'Épemon et qu'on alloit rompre la trêve, je pris 
la libertt» de lui représenter l'importance de la prise 
de Bellegarde, la seule place que les ennemis tenoioit 
en son gouvernement de Bourgogne, auquel, par ce 
moyen, il donneix)it activement la paix, que ce seroit 
tenter Dieu et mettre au hasard choses qui étoient en 
sa main, s'il ne se servoit de l'occasion de la bassesse 
(le la rivière de Saône pour se rendre maître de Belle- 
garde; qu'il ne falloit (|u'une pluie d'un jour pour nous 
faire abandonner le logement que nous avions dans 
son canal, incommodant la place, et qui contrai- 
gnoit les ennemis à se rendre. Il ne me souvint pas 



1653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 247 

d'alléguer à M. d'Épernon l'exemple de Tarmée de 
Gallas, plus de quatre mille hommes qui fiirent con- 
traints d'abandonner le siège de Saint-Jean-de-Losne^, 
petite ville à trois lieues de Bellegarde, sur la même 
rivière de Saône, dont le débordement lui fit lever le 
siège avec précipitation lorsque la place étoit sur le 
point de se rendre, et perdre quantité de gens à leur 
retraite. 

Aussi ne fut-il pas nécessaire de le persuader autre- 
ment; car, ayant approuvé mon avis, il signa la capi- 
tulation de Bellegarde, sans excepter d'Alègre, par 
laquelle il accorda à M. de Bouteville et à sa garnison 
qu'ils sortiroient le lendemain, ... juin 1653, de Belle- 
garde, à dix heures du matin, avec armes et bagages, 
sans faire mention de d'Alègre. Il me conmianda d'y 
conduire escorte à la porte. Gomme la garnison sortit, 
il ne la vit que d'environ cent pas, et fit prendre pos- 
session de la place par M. de Roncherolles avec son 
régiment*. 

1. Matthias, comte de Gallas, général autrichien (1589-1647), 
à la tête des Impériaux et des Espagnols réunis en Franche- 
Comté, mit le siège devant Saint-Jean-de-Losne en 1636. La 
résistance vigoureuse des habitants valut à cette ville le sur- 
nom de Belle-Défense. 

2. Voy. la Prise de Bellegarde, avec le journal de ce qui 
s'y est passé : Recueil des gazettes, nouvelles ordinaires et 
extraordinaires, année 1653, p. 545-560. On y lit notamment : 
« Ce marquis (de Roncherolles), accompagné du sieur de Sou- 
vigny, maréchal de camp, se transporta donc à la porte Saint- 
Georges..., etc. Après ces louanges dues à celui qui lui a 
donné la principale pente, on ne peut dénier aux marquis 
d'Huxelles et de Roncherolles, lieutenants généraux de notre 
armée victorieuse, celle d*y avoir beaucoup contribué par leur 
courage, non plus qu'aux sieurs de Comusson, de Saint-Quentin 



248 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1653 

Étant dans le château de Bellegarde, j'y vis les 
meubles que M. de BouteviUe y avoit laissés, appar- 
tenant à Monsieur le Prince, ce qui m'obligea de dire à 
M. d'Épernon en particulier : c Monsi^ir, vous savez 
que cette guerre ne peut pas durer, que sa fin sera la 
paix, et l'ancienne coutume de France de dcnmer 
l'anmistie, qu'infailliblement Monsieur le Prince, k 
paix faisant, sera rétabli en ses biens et honneurs. 
Vous pouvez l'obliger en lui conservant les meubles 
qu'il a céans. Je vous supplie très humblement, 
Monsieur, de considérer que Bellegarde est son patri- 
moine, que ce château est sa maison, et l'avantage 
que vous aurez de bien user de cette victoire et vous 
acquérir l'amitié d'un si grand prince par le soin de 
conserver son bien, puisque c'est chose où le service 
du Roi n'est point intéressé et qui dépend entièrement 
de votre courtoisie. » Je trouvai M. d'Épemon telle- 
ment prévenu de colère de ce que les troupes de 
Monsieur le Prince avoient pillé sa maison de Cadillac 
et [de ce qu'il] avoit baillé vingt mille écus pour 
retirer ses meubles, et de ce qu'on lui avoit fait 
entendre que tout cela avoit été fait par le comman- 
dement de Monsieur le Prince, [qu']il voulut abso- 
lument, par représailles, se saisir de ceux qu'avoit 
Monsieur le Prince dans le château de Bellegarde. 

Le lendemain, je pris congé de M. d'Épemon, bien 
joyeux de la satisfaction qu'il me témoigna avoir des 
petits services que j'avois rendus en cette occasion. 
Nous nous retirâmes par la Bresse ^ MH. de Saint- 

et Souvigny, maréchaux de camp, et autres officiers, de n'avoir 
rien oublié du leur en cette occasion pour la faire réussir. » 
1. Effacé : le Chalonnois. 



i653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 249 

Micaud, de Béreins^ et moi, par Bàgé, Pont-de-Vaux 
et Pont-de-Veyle^, que je fus bien aise de voir, esti- 
mant d'autant plus l'échange que Henri le Grand fît du 
marquisat de Saluées à la Bresse, que cette province 
est incomparablement plus grande, s'étendant jus- 
qu'aux portes de Lyon et ne cède point à la fertilité 
du marquisat de Saluées. 

M. le comte de Béreins, avec lequel j'avois eu 
autrefois quelque brouillerie, étant pour lors de mes 
amis, m'ayant bien traité en sa maison de Baneins^, 
je le priai de disposer ma tante de Beauregard à 
annuler et à casser le contrat de vente qu'elle m'avoit 
passé de la baronnie de Belmont, selon l'avis de mon 
frère de Champfort, qui l'avoit vue, passant à la 
Bresle, pleurer, souflTrir, comme si elle se ftlit repentie 
de l'avoir fait, d'autant que ni lui, ni moi, ni notre 
firère, pour lequel je l'avois achetée, ne l'avions désiré 
qu'autant qu'elle l'auroit agréable et sur les assurances 
qu'elle avoit faites à feu ma fenmie, dans l'église de 
la Bresle, qu'elle se contenteroit d'en avoir le revenu 
sa vie durant, et qu'elle lui donneroit le principal à 
son décès. Outre ces raisons, j'en avois encore une 

1. M. de Béreins, voy. t. I, p. 251, est qualifié vicomte de 
Béreins et de Baneins, lieutenant-colonel au régiment d'Au- 
vergne, bailli de Dombes, aide de camp et maréchal de bataille 
es armées de Sa Majesté dans un acte de 1643 [Arch, du 
Rhône, suppl. £46, registres paroissiaux d'Anse). 

2. Bâgé-le-Châtel, Pont-de-Vaux et Pont-de-Veyle sont trois 
chefs-lieux de canton de T arrondissement de^urg, Ain. 

3. Baneins, cant. de Saint-Trivier-sur-Moignans, arr. de 
Trévoux, Ain. Pierre de Corsant était comte de Béreins et de 
Baneins depuis 1649 [Hist, de la Bresse et du Bugey, par Guî- 
chenon, p. 11). 



^50 MÉMOIRES DE SOUVIGIfT. [1653 

secrète, qui étoit de [me] souvenir que feo mon 
père m'avoit défendu de penser à Belmont. Je puis 
dire avec vérité qu'excepté mes fautes d'enfimt, n'avoir 
rien fait que cette action-là qui lui pût être déssr 
gréable. H est vrai que c'a été plus de dix ans après 
son décès, et ne m'y suis engagé qu'à cause de Vmpé- 
rance susdite qui me paroissoit avantageuse pour mon 
frère. Tant est que M. le comte de Béreins vint avec 
moi à la Bresle, et en fit la proposition à ma tante de 
Beauregard, laquelle la refusa nettement, et voulut que 
le contrat subsistât, continuant néanmoins à faire 
espérer qu'elle tiendroit la parole qu'elle avoit donnée 
à ma femme en faveur de mon frère : si bien que nous 
primes congé les uns des autres. Je m'en revins à Sou- 
vîgny, où je trouvai ma femme en bonne santé et bien 
joyeuse de mon retour, qui fut vers la fin de noni. 

Environ le 1 5* juin, je reçus ordre du Roi pour 
aller trouver le duc de Mantoue de la part de 
Sa Majesté, sur l'avis que Son Altesse, outrée et déses- 
pérée de la négociation de M. du Plessis de Besançon, 
traitoit avec l'Empereur et le roi d'Espagne^. Ma 
femme n'eut pas de difficulté de se résoudre à mon 
départ. Son Altesse de Mantoue étant à Casai, elle 

1. La négociation de M. du Plessis-Besançon est raconlëe 
dans ses Mémoires, publiés par la Société de l'Histoire de 
France, et aussi dans les Instructions données aux amiasMa- 
deurs : Savoie, Sar daigne et Mantoue^ t. H, p. 165, par le 
comte Horric de Beaucaire. La mission de M. de Sonvigny 
a donné lieu à un certain nombre de lettres, chiffirées on non, 
qui lui furent adressées, au cours de l'automne 1853, par 
M. de Brienne, secrétaire d'État, et qui, restées jusqu'à pré- 
sent dans les archives de famille, seront publiées en appendice 
dans le troisième volume. 



liB53] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 251 

pouvoit m'y venir trouver à rautomne, s'il m'y eût 
fallu faire long séjour, ou attendre mon retour à la 
citadelle de Turin, où mon frère de Belmont com- 
mandoit en mon absence. Je pris donc congé d'elle. 

Étant arrivé à Turin, je fis faire des habits, me mis 
en équipage, et pris avec moi des officiers de la gar- 
nison pour m'accompagner et tenir le rang convenable 
à ma commission. Madame Royale en fiit bien aise à 
cause du différend de la maison de Savoie avec celle 
de Mantoue*. M. de Servien^, ambassadeur de 
Sa Majesté auprès de Madame Royale, me témoigna 
aussi qu'il en avoit bien de la joie et me bailla un chiffre, 
comme avoit fait Madame Royale, pour écrire plus 
sûrement. 

En allant de Turin à Casai, je trouvai l'armée du 
Roi, commandée par M. le comte de Quincé^, logée à 

1. Les maisons de Savoie et de Mantoue se contestaient 
depuis 1612, l'une à l'autre, la possession du Montferrat. Voy. 
t. I, p. 11, note 3. L'ajustement de Quérasque, en 1631, avait 
notamment irrité Mantoue en forçant cet État à céder à la 
Savoie plusieurs terres du Montferrat. 

2. Ennemond Servien (1596-1679), seigneur de Cossai et de 
la Balue, fils d'Antoine et de Diane Bailly, fut trésorier en Dau- 
phiné en 1623, président de la Chambre des comptes de 
Grenoble en 1628, commissaire général des guerres en 1633, 
conseiller d'État en 1635, garde des sceaux, intendant de la 
justice en 1645, ambassadeur en Savoie (1648-1676). 

3. Joachim de Quincé, comte du Saint-Empire, mestre de 
camp en 1635, gouverneur de Guise, maréchal de camp en 
1642, lieutenant général en 1650, servit en Normandie pendant 
la Fronde et passa en Piémont en 1652. Gouverneur de Nar- 
bonne, ambassadeur en Espagne en 1659, il mourut à Madrid 
la même année. Son fils, Louis, fut maréchal de camp sous ses 
ordres en Italie. 



25? MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [\m 

TonquesS au beau milieu du Montferrat, et celle de 
Savoie, à Arfrin^, terre impériale, commandée par le 
marquis Ville, tous deux résolus d'aller loger à Auxi- 
nian, Tizené, Yalmac, Frésinet^, et autres villages de 
la plaine de Casai, qui en sont presque sous la couleu- 
vrine. Je dis à M. le comte de Quincé qu'il étoit bien 
important au service du Roi de ne le pas faire, 
parce que cela feroit un effet tout à fait contraire à 
l'intention de Sa Majesté et au sujet de mon voyage, 
qui étoit de ramener M. de Mantoue, par de favorables, 
traitements, à se remettre sous la protection du Roi, 
et rompre tous les traités qu'il pouvoit avoir faits avec 
les ennemis de Sa Majesté, pour lui donner bonne 
espérance qu'à mon arrivée près sa personne, il en 
reconnût des effets par le soulagement de son Ëtat, en 
portant la guerre dans le Milanois; que, s'il s'y vou- 
loit résoudre, je le tiendrois ponctuellement averti de 
l'état de l'armée des ennemis, de leur marche, et, sur- 
tout, quand ils auroient leurs ponts prêts pour repasser 
le Pô. M. le comte de Quincé, ayant entendu mes 
raisons, s'y disposa facilement et me promit de faire 
son possible pour y faire consentir M. le marquis 
Ville, afin que les deux armées ensemble pussent 
entreprendre quelque chose de considérable dans le 
Milanois, à quoi les deux généraux se disposerait*. 

1. Tonco, arr. de Casai, prov. d'Alexandrie. 

2. Frinco, an*. d*Asti, prov. d*Alexandrie. 

3. Occiniano, Ticîneto, Valmacco, Frassineto-Pô, arr. de 
Casai. 

4. 11 y a dans le texte : s'étani disposés. Ensaite vient une 
page barrée de deux traits croisés où Ton peat lire ce qui 
suit : « 11 ne sera mal à propos de dire de la sorte que M. de 
Nevers, (nrand-père du duc de Mantoue d*à présent, a hérité 



1653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 253 

J'estime à propos de faire un plan de l'état général 
des affaires du Mantouan et du Montferrat pour plus 
facile intelligence de ma négociation. Je ne m'arrê- 
terai pas à décrire le premier siège de Casai, que 
soutint le marquis de Rivare contre l'armée d'Espagne, 
commandée par Don Gonsalve de Cordoue*, la fidélité 
des Montferrains, le secours du Roi, qui défit en 
personne l'armée du duc de Savoie et força le Pas-de- 
Suse, le deuxième siège de Casai, soutenu par 
M. le maréchal de Toiras contre le marquis Spinola, 
secouru par l'armée du Roi, le troisième siège de 
Casai, que soutint M. le marquis de la Tour contre le 
marquis de Leganez, la défaite de l'armée d'Espagne 
par M. le comte d'Harcourt, en secourant la place. 
Je dirai seulement que, la guerre civile étant allumée 
en France, le Roi retiré à Saint-Germain, Paris investi 
par son armée, Son Altesse de Mantoue- fit repré- 

de ses deux Etats, auparavant faire mention de ma négociation 
avec cette Altesse, que le Roi A maintenue puissamment contre 
les puissances de TEmpereur, du roi d'Espagne et du duc de 
Savoie ; qui, après avoir pris la Rochelle, ayant encore la guerre 
en plusieurs provinces de son royaume, passa les monts, en 
força les retranchements, gardés par deux armées d'Espagne et 
de Savoie, pour secourir Casai et conserver cette place et tout 
le pays de Montferrat, avec des dépenses ruineuses, et fait en 
sorte, par l'ajustement de Quérasque, que l'Empereur lui ren- 
dît Mantoue qu'il a voit pris. Enfin, l'on peut dire avec vérité 
qu'il a coûté au Roi plus d'or et d'argent, pour sauver ses deux 
Etats à M. de Mantoue, qu'ils ne valent. Mais le Roi n*a eu 
autre considération que celle de maintenir M. de Mantoue et 
assurer la liberté à tous les potentats d'Italie quand l'Empereur 
et le roi d'Espagne les voudroient opprimer. » 

1. Voy. t. I, p. 182-183. 

2. Le duc de Mantoue et de Montferrat était alors Charles m 
(1629-1665), fils de Charles II de Gonzague-Clèves, de la 



e54 HÉMOIRES DE SOCVIGNT. [1653 

senter par ses agents b néoessîté de la ganûsoD de 
Casai, fiaiute de paiement : lesquels les ayant solfiâtes* 
Tespace de deux années, et, voyant la continuation de la 
guerre en France, après plusieurs protestations qu'il fit 
faire à la Reine et à M. le Cardinal sans en pouvoir 
rien obtenir, voyant les préparatifs qu'avoient faits les 
Espagnols d'assiéger Casai et nulle apparence d'être 
secouru de France, il fit son traité avec les Espagnok 
à condition qu'il leur livreroit la ville de Casai et fiotût 
sortir de la citadelle le régiment montfeirain que le 
Roi y entretenoit, commandé par le comte Mercurin, 
les Espagnols lui ayant promis respectivement de lui 
rendre Tun et Tautre, après qu'ils en saroient ea pos- 
session. Quant au château, il se rendit aux Eq>agnols, 
le même jour qu'ils entrèrent dans la ville, par la Udi^ 
et trahison du commandant, quoique fort bon, flanqué 
de quatre masses de tours, bon fossé à fond de cuve, 
fort large et profond, avec de bonnes demi-lunes. Les 
Espagnols, en étant les maîtres, aussi bien que de la 
ville, attaquèrent facilement la citadelle par ce o6té-là. 
La nouvelle en étant arrivée à la Cour, H. de Quinoé 
fut conunandc, avec les troupes du Roi qui étoient 
de delà les monts, de tenter pour secourir Casai. 
Madame Royale y ayant joint son armée, la place fîit 

branche de Nevers, et de Marie de Gonztgue, dernière héri- 
tière de la branche aînée de Mantoue. Son père étant mort en 
1631, il succéda directement, en 1637, à son grand-père, 
Charles P' de Gonzague-Clèves, duc de Nevers et de Rethel, et 
épousa, en 1649, Isabelle-Claire d'Autriche, fille de FarcliidQC 
Léopold. 

1 . lesquels les ayant solUcitéSy c'est-à-dire : Us éigenU ayant 
sollicité la Reine et le Cardinal^ dont il va être question. 



1653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 255 

rendue auparavant qu'ils l'eussent approchée. M. de 
Saint-Ange*, parmi beaucoup de désordre [qui] y 
arriva, fit une bonne action : car il ne la voulut point 
remettre au marquis de Garacène, mais seulement 
aux Montferrains, commandés par uù parent du duc 
de Mantoue, dont le marquis de Garacène en fut 
disgracié de l'Espagne, au lieu de l'espérance qu'il 
avoit d'être fait grand d'Espagne après cette conquête, 
encore bien que les Espagnols eussent publié par 
toute l'Italie qu'ils ne l'avoient entreprise que pour 
les délivrer des François et rendre Casai à Son Altesse 
de Mantoue. 

Quoi qu'il en soit, sitôt que la Reine et M. le Cardinal 
furent avertis de la prise de Casai, ils envoyèrent 
M. duPlessis-Besançon, gouverneur d'Âuxonne, à M. de 
Mantoue, auquel ayant fait connoître le sentiment de 
la Cour de cette dernière action, qu'on accusoit d'ingra- 
titude, y ajoutant quelques menaces, Son Altesse de 
Bfantoue en fut tellement irritée, qu'après le départ 
de M. du Plessis, elle^ commença à négocier fortement 
avec les Impériaux et Espagnols pour s'en assurer 
contre le Roi. Quelques-uns passoient plus avant en 
disant que c'étoit pour remettre Casai au roi d'Es- 
pagne. Sur quoi, j'eus ordre du Roi d'aller trouver 
le duc de Mantoue, petit-fils de M. de Nevers, et [qui] 
avoit hérité des états de Mantoue et Montferrat, qui 
ne tombent point en quenouille ; et, pour mieux les 
assurer à son fils, il lui fît épouser la fille unique de 

1. a N. de Saint-Ange étoit lieutenant de roi à Casai iorsqu*oa 
lui accorda le grade de maréchal de camp par brevet du 
16 juillet 1650. o (Chronologie militaire de Pinard, t. VI, p. 280.) 

2. U y a i7 dans le texte. 



256 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1653 

Vincent, dernier duc de Mantoue^ et de leur mariage 
est issu le duc d'à présent, qui est aujourd'hui en 
paisible possession des deux États de Mantoue et de 
Montferrat, à la réserve des villes et terres de partie 
du Montferrat dont le duc de Savoie jouît confina 
mément au traité et ajustement de Quérasque, con- 
firmé à Munster^. Que s'il est des premiers potentats 
d'Italie, il est aussi des grands seign^irs de France 
par le moyen des duchés de Nevers^, Mayenne et 
Aiguillon^, et de quantité d'autres terres considérables. 
Pour revenir à mon discours, Son Altesse de 
Mantoue m'ayant envoyé un de ses gentilhommes 
avec une lettre fort civile du zèle qu'il avoit pour le 
Roi, et qu'il m'attendoit avec impatience, je pris congé 
de M. de Quincé. MM. du Monceau^ et de la Grange 

1. Charles II de Gonzague, fils de Charles I*', épousa Marie 
de Gonzague^ fille unique^ non de Vincent U, mais de Fran- 
çois IV, duc de Mantoue, et de Marguerite de Savoie. Fran- 
çois IV, mort en 1612, eut pour successeurs son firère Ferdi- 
nand, et ensuite Vincent II, qui mourut en 1626. Ni Tun ni 
Tautre n*eut d*enfants. 

2. Traité de Westphalie, qui se composa de deux parties, 
rédigées, Tune à Munster, Tautre à Osnabriick, mais qui forent 
signées toutes deux^ le même jour, à Miinster, le 24 octobre 
1648. 

3. Les duchés de Nevers et de Rethel étaient entrés dans la 
maison de Gonzague par le mariage d'Henriette de Glèves, 
héritière de sa maison, avec Louis, prince de Mantoue, père de 
Charles I" de Gonzague. 

4. Les duchés de Mayenne et d'Aiguillon étaient venus à 
Charles P' de Gonzague par sa femme, Catherine de Lorrainei 
fille du duc de Mayenne, qu'il épousa en 1599. 

5. N. Piochon, sieur du Monceau, que Souvigny appelle plus 
loin du Monceau Tainé et qui était lieutenant dans la compa- 
gnie de cavalerie de M. de Quincé, fut tué au siège de 



4653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 257 

me voulurent accompagner. Étant près de Moncal[ve], 
je rencontrai M. de Bascapel, qui en étoit gouverneur, 
qui m'y reçut et traita de la part de Son Altesse, et, le 
lendemain, m'accompagna jusqu'à Casai, au logis de 
M. le marquis MossoS qui avoit été préparé pour moi 
et paré de superbes meubles du duc, qui avoit 
envoyé ses officiers pour me traiter, et [ils] avoient 
mis un dais à la salle et un autre à la chambre. Environ 
une heure après mon arrivée, M. le marquis de la Val*, 
premier ministre de Son Altesse, me vint faire civilité 
de sa part. 

Son Altesse, qui logeoit dans le château de Casai, 
m'ayant parfaitement bien reçu, je lui rendis la lettre 
du Roi et lui dis sonmiairement le sujet de mon voyage, 
sans entrer plus avant en matière pour cette première 
audience. 

A la seconde, je m'étendis davantage, le sens de 
mon discours étant pour lui faire entendre que, s'il 
recherchoit les bonnes grâces du Roi après ce qui 
s'étoit passé, il les pouvoit espérer, et que l'assuré 
moyen de les posséder étoit d'ôter pour jamais l'espé- 
rance aux Impériaux et Espagnols d'avoir Casai, et que 
Sa Majesté le protégeroit, et tous ses États, envers et 
contre tous, conmie elle avoit fait par le passé. 

Il me répondit avec beaucoup de respect et de civi- 
lité pour le Roi; mais ce fut seulement en termes 

Valence. Voy. année 1656. Il était fils de Jean Piochon, de 
Jargeau. 

1. Le marquis Mosso avait déjà logé du Plessis-Besançon la 
même année. (Mémoires de du Plessis-Besançon, p. 347.) 

2. François Roland, marquis délia Valle, chevalier de Tordre 
du Rédempteur, premier ministre du duc de Mantoue, mourut 
en 1663. 

U 17 



258 BfÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1653 

généraux, sans me répondre posîtÎYement sur TaChire 
de Casai, et, comme j'y avois beaucoup d'amis qui 
me donnoient les avis, j'appris que le Padre GoOasson, 
un sénateur de Milan, avoit eu de secrètes cooféreDoes 
avec M. de Mantoue. Je lui dis que si le Roi savoît 
qu'il y eût intelligence avec eux, Sa Majesté serdt fort 
offensée. Il me répondit qu'il étoit vrai qu'il avoit eu 
quelque pourparler avec eux, mais qu'il avoit entifane- 
ment rompu pour ne pas déplaire au Roi. Son Altesse 
m'ayant fait l'honneur de me donner le bal, et d'agréer 
que je lui pusse parler librement à la promenade à 
cheval, et, les soirs, à la conversation diez M** la 
comtesse Mercurin*, qu'il aimoit, j'eus tout loisir de 
l'entretenir, et avec plus de facilité qu'aux audiraces 
réglées. C'est là qu'il s'ouvrit entièrement à moi, se 
plaignant de l'armée du Roi, qui avoit ruiné partie du 
Montferrat, et du pillage de Nice-de-la-PaiUe^. Je lui 
répondis que je savois bien [que], quelque bon ardre 
qu'on puisse observer, Ton ne sauroit empêcha* une 
grande armée de faire du mal en un pays où elle fait 
un long séjour, que le pillage de Nice-de-la-Paille s'est 
fait à rinsu de M. de Quincé, qui s'étoit lors logé avec 

1. Elle pouvait être nièce ou belle-sceor de Jeanne Mercu- 
rino d*Arborio, fille de Charles-Antoine Mercurino, marquis 
d'Arborio-Gattinara, qui épousa Emmannel- Philibert -Hya- 
cinthe de Simiane, marquis de Pianesse, en 1631. 

2. On lit dans le Mémoire historique de la vie iTtui fàntasm 
de vingt^inq ans de service^ par Ch. Saverat, officier an ri- 
ment de Lyonnois : « En Tannée 1652, nous passâmes ai Pié- 
mont, commandés par le marquis Ville, et la campagne se 
passa à manger le Montferrat, pays appartenant an duc de 
Mantoue, rempli de toutes sortes de vivres, et à fidre saater 
une tour à la Roque et piller Ponsson et d*antres boargs oi 
nous étions à discrétion » (p. 14). 



1653] MÉMOIRES DE SOU VIGNY. 259 

l'armée à Castelnove^ Brusa-, et autres terres impé- 
riales voisines, pour soulager le Montferrat. G'étoit 
des cavaliers et soldats de l'armée qui s'étoient 
débandés, lesquels il en avoit fait punir et fait res- 
tituer aux habitants de Nice ce qui s'étoit pu trou- 
ver dans l'armée qui leur appartenoit. 

Cinq ou six jours après mon arrivée à Casai, 
j'appris [que], au lieu de suivre la route que l'armée 
devoit tenir, quelques troupes s'en étoient détachées 
et logées dans le Montferrat. Je fus bien aise de pro- 
fiter [de] ces occasions de les en faire déloger, pour 
conmiencer à faire paroitre à Son Altesse mon désir 
de soulager son pays, m'assurant bien que M. de 
Quincé ne me refuseroit pas le délogement. Son Altesse 
m'ayant accordé d'y aller, je pris avec moi MM. du 
Monceau, de la Grange et Roche, avec deux gardes 
et un trompette de Son Altesse, à toutes bonnes fins. 
Toutes les troupes étant entièrement hors du Mont- 
ferrat, je m'en allai à Quatorze', petit village à 
deux milles de Felissan. Nous en partîmes le len- 
demain, que toute l'armée passa le Taner à la Roquette, 
d'où nous écrivîmes amplement à la Cour. 

Je ne veux omettre qu'en chemin faisant, étant par- 
tis longtemps après les troupes, nous rencontrâmes 
un soldat étendu sur le dos d'un fossé, à qui M. de 
Quincé demanda ce qu'il y faisoit : c J'ai le flux de 
sang. Je ne puis marcher. J'attends quelque secours, 
ou qu'il vienne quelques paysans pour m'emmener 
conmie ils ont fait plusieurs de mes camarades. Je 

1. Castelnuovo-Bello, arr. d*Acqui. 

2. Il s'agit peut-être de Bruno, arr. d^Acqui. 

3. Quattordio, arr. et prov. d'Alexandrie. 



260 MÉMOIRES DB SOUVIGNT. [16S3 

me suis bien préparé à la mort. — Et comment? lui 
fit M. de Quincé. — Je me suis confessé moi-même en 
m'examinant sur les conmiandements de Dieu. > La 
résolution de ce garçon nous ayant fait compassion, 
M. de Quincé le fit prendre, tout sale et puant qu*il 
étoit, et le fit mettre en croupe derrière lui^ et, quand 
nous filmes arrivés au village du Sise^, dépendant du 
Montferrat, il le reconmianda au podestat du limi, qui 
nous promit d'en avoir soin. 

Le même jour, les deux armées passèrent le Taner 
à la Roquette, d'où nous écrivîmes amplement à la 
Cour, M. de Quincé et moi, qui l'ayant sollidté de 
décharger le Montferrat et porter la guerre dans le 
pays du Milanois, iP se résolut, avec M. le marquis 
Ville, d'attaquer la ville de Serravalle^. Pour cet effet, 
les deux armées allèrent loger aux villes environnant 
Guiard^ Il en fut détaché un convoi pour aller à 
Gourtiselle^ et Montalde^ prendre les vivres et muni- 
tions que le convoi d'Âste y devoit conduire. Je me 
prévalus de cette occasion pour mon retour à Casai, 
et, ayant dit adieu à MM. de Quincé et de Ville, je 
m'acheminai à Gourtiselle et surpris le château, dont 
le seigneur du lieu, qui étoit Montferrain, étant bien 
étonné, je le rassurai bientôt après, et ne voulus pas 
qu'il y entrât que deux ou trois oflSciers avec moi. 
J'envoyai la cavalerie à Montalde, à la résorve de six 

1. Incisa-Beibo, arr. d*Acqui, prov. d* Alexandrie. 

2. //, c'est-à-dire : M, de Quincé. 

3. Serravalle-d'Asti, arr. d*Asti, prov. d'Alexandrie. 

4. Ghiare, aujourd'hui faubourg nord-ouest d'Incisa, sur la 
rive droite du Belbo. 

5. Corticelle, aujourd'hui Gortiglione, arr. d'Acqai. 

6. Montaldo-Scarampi, arr. d'Asti. 



4653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 26i 

cavaliers dont je me servois pour m'y accompagner, 
après que j'eusse fait convenir le gentilhomme de 
Gourtiselle de bailler quelque vin aux soldats, et que 
le capitaine qui leur conmiandoit eût promis d'em- 
pêcher le désordre. 

La cavalerie qui se présenta au château de Montalde, 
qui est terre d'Empire, n'y ayant pas été reçue, je 
la trouvai dans le village, où le comte Osas de Verrue 
étant arrivé avec le convoi d'Aste, que je fis remettre 
au commandant de celui qu'il devoit conduire à l'ar- 
mée, je m'en allai en Aste dîner à l'Ours, pour éviter 
la cérémonie et gagner temps, ne doutant pas que 
M. Royer, qui en étoit gouverneur et mon ami intime, 
ne m'y voulût traiter. Aussi me vint-il trouver à mon 
logis pour m'en prier, et fut si fâché de n'avoir pas été 
averti de mon arrivé à temps, qu'il fit metti^e en prison 
l'officier de la garde de la porte. Ayant dîné, je pris 
congé de M. Royer et envoyai à M. de Mantoue l'un de 
ses gardes, le priant me faire attendre à la porte de 
Casai, où j'arrivai le même jour sur les trois heures 
de nuit, ayant fait une fort grande journée. 

Le lendemain, après avoir rendu compte de mon 
voyage à Son Altesse, qui fut bien satisfaite de ce que 
le Montferrat étoit déchargé des armées, je la suppliai 
me débarrasser de la prodigieuse quantité des offi- 
ciers auxquels elle avoit ordonné de me servir de tant 
de cérémonies, spécialement de ce que les estafiers* 
mettoient un genou en terre me donnant à boire, de 
faire retrancher la profusion de vivres, et point de 
seconde table, qu'il suffisoit d'une pour moi et ceux 

1. En Italie, Testafier était un domestique armé et portant 
manteau. 



262 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [16S3 

qui y mangeoient, et d'une pour les soldats. me 
répondit que tout cela étoit peu de chose au req>ect 
qu'il avoit de bien traiter ceux qui appartenoient au 
Roi, et particulièrement la personne qu'il estimcHt 
conmie moi. Nous en demeurâmes là pour lors; mais, 
deux jours après, je lui dis nettement que je m*en irais 
loger à l'hôtellerie s'il n'accordoit ma prière. Sur quoi, 
me l'ayant promis, il ne me laissa que sept ou huit offi- 
ciers pour me servir, sans pourtant rien diminuer de 
l'abondance et politesse de ma table, ni du bon trai- 
tement des valets, faisant toujours tenir prêt un car- 
rosse à la porte de mon logis, aux heures qu*on pou- 
voit avoir de besoin pour l'aller trouver, ou rendre 
les visites qui m'avoient été faites par plusieurs de 
mes amis de la ville. 

Ayant été averti que les Espagnols bailloient tous les 
mois, régulièrement, quatre mille écus à Son Altesse 
pour lui aider à faire subsister sa garnison, je lui dis 
librement que le Roi le trouveroit fort mauvais, que 
cela étoit indigne d'un grand prince conune lui, qu'il 
pouvoit bien espérer incomparablement d'autres se- 
cours de Sa Majesté, qu'il avoit souventes fois envoyé 
tout d'un coup des voitures de sept ou huit cent mflle 
livres dans Casai, dont les habitants et ses sujets de 
la campagne s'étoient enrichis, que les Espagnols ne 
le vouloient ni mort ni vif, mais languissant, privé de 
l'assistance de France, et en état qu'il ne se puisse 
défendre quand ils voudroient attaquer Casai. 

Son Altesse, sur ce, répondit qu'elle n'avoit jamais 
rien pris des Espagnols et ne le feroit pmnt à l'avenir; 
(]u'il étoit vrai qu'elle reçût tous les mois quatre mille 
écus, mais que ce n'étoit point l'argent des Espagnds 



1653] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 263 

ni d'autres personnes que de sa sœur l'Impératrice ^ 
qui savoit qu'elle en avoit besoin et l'assistoit de son 
propre bien, sans même que l'Empereur en eût con- 
noissance; qu'elle ne croyoit pas que le Roi en fût 
offensé ; que, si cela étoit, elle feroit son possible à se 
mettre en état de s'en passer. Par plusieurs fois, elle se 
mit sur le discours des vieilles prétentions de M. de 
Nevers, son grand-père, pour des vaisseaux qu'il avoit 
remis au feu Roi : à quoi je répondois toujours que la 
longueur du temps avoit pu prescrire l'hypothèque ; 
que toutefois il pouvoit espérer de la bonté et équité 
du Roi bonne justice quand il auroit étabU son droit 
auprès de Sa Majesté. Mais son plus grand grief, et 
qu'il avoit toujours sur le cœur, c'étoit l'aliénation des 
villes et terres du Montferrat, qui avoient été adju- 
gées au duc de Savoie par le traité de Quérasque, 
qu'il prétendoit avoir, disant que cela s'est fait sans 
qu'il y eût personne des siens ni ses prédécesseurs, 
qui n'y ont jamais consenti ni ratifié ledit traité. 

Je répondis qu'alors qu'il fut conclu par les ambas- 
sadeurs et plénipotentiaires des princes potentats et 
républiques de la chrétienté avec le nonce du Pape, 
Son Altesse étoit encore au berceau, l'Empereur en 
possession de la ville et pays de Mantoue, le duc de 
Savoie maître de Trin, d'Albe et de toutes les autres 
terres du Montferrat qu'il avoit prises par une guerre 
de plus de quarante ans^ ; et, sur ce qu'il disoit que le 
duc de Savoie avoit entrepris cette guerre pour avoir 

1. Élëonore de Gonzague, sœur du duc de Mantoue, avait 
épousé Terapereur Ferdinand m. 

2. Il y a dans le texte : par une guerre rayant de plus de 
quarante ans. 



264 MÉMOIRES DB SOUVIGNT. [1653 

la dot de la princesse Mai^erite^; que, son droit 
[n'Jétaiit fondé que pour une somme d'ai^jrat, il 
n'étoit pas juste qu'il retint pour cela une partie do 
Montferrat; qu'au pis aller on ne le pouvoit doliga^ 
qu'à le payer : sur quoi je répondois que le l<»ig 
temps et la longue guerre avoient changé la nature de 
la dette, et qu'enfin, le traité ou ajustement de Qpé- 
rasque ayant été confirmé par celui de Mttnstw, il 
n'avoit pas raison de venir à l'encontre. 

Là-dessus, il touchoit le point essentiel, sadiant fort 
bien que le Roi avoit promis au duc de Savoie de le 
maintenir, envers et contre tous, en possession des- 
dites terres de Montferrat, par le traité particulior ai 
vertu duquel le duc remit Pignerol à Sa Majesté. Son 
Altesse disoit donc que, toutes les fois qu'elle «ivoya 
demander lesdites terres au duc de Savoie, il avwt 
répondu que ce n'étoit point son affaire, mais bien 
celle du Roi, son garant. 

Je répondis : c Quand cela seroit ainsi, le Roi n'au- 
roit fait autre chose que confirmer à son égard le 
traité de Quérasque, auquel le Pape, l'Empereur, le 
roi d'Espagne et les autres potentats de la chrétienté, 
dont les plénipotentiaires ont fait ledit traité, y sont 
aussi bien obligés que Sa Majesté; qu'il se pratique 
même, entre les particuliers qui ont eu affaire 
ensemble, d'énoncer dans les actes, transactions, oUi- 
gations ou autres instruments qu'ils se font du dqiuis, 
d'y énoncer, [dis-je,] les droits qu'ils peuv^it avoir 
l'un sur l'autre pour ne pas déroger à leurs andomes 
hypothèques. C'est ce que le duc de Savoie a désiré 
que le Roi ait pratiqué en ce rencontre, oonune fl a 



1. Voy. t. I, p. 11, note 3, et p. 182, note 1. 



4653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 265 

fait, sans que Ton puisse dire que Sa Majesté se soit 
prévalue, en cette occasion, d'autre chose que de son 
argent, ayant chèrement acheté et payé au duc de 
Savoie la souveraineté de Pignerol, tasse ^, taille et 
tout autre revenu qu'il en tiroit, les nouvelles forti- 
fications de la place, l'artillerie, munitions et ce qui 
étoit dedans ; et, quand ainsi seroit-ce que non, que 
le Roi auroit plus fortement appuyé l'intérêt du duc 
de Savoie à lui conserver lesdites terres du Montfer- 
rat par le traité de Quérasque que les autres princes. 
Son Altesse [doit être] bien loin d'y trouver rien à 
redire : je m'assure qu'elle se représentera incessam- 
ment l'obligation qu'elle a au Roi d'avoir abandonné 
son royaume pendant qu'il y avoit une grande guerre, 
passé les Alpes au cœur de l'hiver, défait l'armée du 
duc de Savoie, qui s'y étoit opposée, et consommé des 
milliers d'hommes, et millions d'or et d'argent, pour 
lui sauver les États de Mantoue et Montferrat, sans 
autre motif que la satisfaction de protéger son allié. Je 
ne doute pas que la plus grande joie de Votre Altesse 
ne soit de témoigner à Sa Majesté la reconnoissance 
qu'elle en a, et lui persuader qu'elle ne veut avoir 
aucune intelUgence avec ses ennemis, afin de l'obliger 
à la continuation de sa protection. » 

Nous tombions souvent sur ce discours. Le duc 
avouoit de bonne grâce les obligations qu'il avoit à la 
France, mais qu'elles seroient beaucoup augmentées, si 
Sa Majesté lui faisoit rendre ses terres du Montferrat : 
à quoi je répondois toujours que le Roi ne pouvoit 
contrevenir au traité de Quérasque. 

Le duc de Mantoue, qui alors pouvoit avoir vingt- 

1. Tasse, de Titalien tassa : taxe, impôt. 



266 MÉMOIRES DE SOUVICHCT. [1653 

cinq ans, étoit de fort belle taille, plus haute que 
moyenne, poils châtains, les traits du visage bien fidts 
et le teint délicat, adroit et dispos en ses exatôces. U 
entendoit bien l'histoire et la carte, composoit en vers 
et en musique, fort honnête et civil en ses discours. 
G'étoit dommage qu'il ne fût occupé en affiiires dignes 
d'un grand prince, où il auroit fort bien réussi; mais, 
étant devenu amoureux, la maîtresse de son cœur 
étoit sa plus chère pensée. M*"* la dudiesse, sa feouneS 
qui ne le pouvoit ignorer, faisant souventes fois éda- 
ter sa jalousie, les mettoit en désordre. Elle est de 
la maison des princes d'Autriche. Son menton est un 
peu long et avancé, comme sont la plupart de ceux 
d'Autriche. A dire la vérité, elle n'est pas des plus 
belles, mais fort sage et vertueuse. 

Mon assiduité auprès du duc, que je voyois j^u- 
sieurs fois par jour, ne m'empêchoitpas de veiller sur 
l'état des ennemis et d'en avertir M. de Quineé, spé- 
cialement lorsqu'ils eurent fait leurs ponts de bateaux 
sur le Pô, à Valence, après la feinte de le vouIcmt éta- 
blir à Pont-de-Sture, pour nous ôter la connoissanoe de 
leur dessein; mais je ne doutois pas que ce ne fU en 
intention de couper le chemin à M. de Quinoé, qui 
avoit pris la ville de Serravalle, sur la Scrivia, sans 
dessein d'attaquer le château, ne le pouvant fidre. Il 
reçut mes avis si à propos, qu'il eut tout loisir de se 
retirer, et son année d'emporter son butin de Serra- 
valle. Je n'épai^nai pas l'argent pour ces cboses-li. 
Je me servois d'un Juif, et quelquefois d*un habitant 
de Casai, sans qu'ils sussent en rien l'un de Tautre, et 

1. Voy. p. 253, note 2. 



1653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 267 

je les faisois secrètement partir de Gasal, où les enne- 
mis ne manquoient point d'espionner. 

Je remarquai une chose fort considérable : c'est que 
le Pô étoit tellement retiré de l'autre côté de Casai, 
qu'il laissoit un grand espace entre la ville, qui avoit 
été négligemment fortifiée par cet endroit, qu'on esti- 
moit être en sûreté par le moyen du Pô. La muraille 
n'étant flanquée que de petits tourillons, et le fossé 
mauvais, l'on pouvoit facilement s'y avancer en tirant 
une ligne au-dessus de Casai, à l'extrémité de la ville, 
près l'angle flanqué du bastion des Quatre-Vents. Cet 
endroit enfoncé, étant couvert du château, ne peut 
être vu de la citadelle, ni d'aucune autre partie de la 
ville, que de ce qui est contenu entre ledit château et 
ledit bastion des Quatre-Vents, qui est à l'extrémité de 
la ville, du côté du Pô, et par conséquent vu du châ- 
teau. Outre le danger qu'il y a pour la ville, elle reçoit 
une grande inconmiodité de cet éloignement, le com- 
merce en étant plus difficile. L'on y pourroit faire 
repasser le Pô aussi facilement qu'il en a été détourné 
par la petite réparation que M. Le Camus, l'un des 
meilleurs ingénieurs de notre temps, y fit faire après 
un grand débordement du Pô, qui fit un grand dom- 
mage à la ville, au bastion des Quatre-Vents. 

Cette réparation se fit avec de grands gabions remplis 
de cailloux, qu'il fit poser, environ demi-mille au-des- 
sus de Casai, de la même manière que l'on fait en Dau- 
phiné [et] en Savoie pour détourner les torrents qui 
se précipitent dans les vallons, sans s'opposer au fil 
de l'eau, et la détourner de loin peu à peu. Quand les 
gabions sont bien posés et tiennent bien, les pre- 
mières crues, qui en arrivent en après, remplissent de 



268 MÉMOIRES DE SOUVIONT. [1653 

sable, de cailloux ou de limon Tintarvalle qui reste 
entre les gabions et la terre ferme. Bref, si Ton ne 
fait retourner le Pô le long des murailles de Casai ou 
une meilleure fortification, la ville sera toujours mau- 
vaise de ce côté-là. 

Je ne manquois d'ordinaire d'avertir la Cour de 
ma négociation, dont l'on me faisoit connottre d'être 
satisfait, de sorte que j'aurois eu sujet d'être bien cûd- 
tent, si l'on m'eût envoyé de l'aident qu'on m'avoit feit 
espérer pour mon voyage. 

En ce temps-là, je fus averti que le duc faisoit état 
de bientôt partir de Casai pour Hantoue, dont j'aver- 
tis la Cour et demandai ce que j'avois à faire, savoir 
si on m'ordonneroit de le suivre ou demeurer à Casai, 
en cas qu'il l'eût agréable, ou prendre congé de lui et 
me retirer à la citadelle de Turin. Il me fut r^[>ondu 
de ne pas aller à Mantoue, de pressentir si le duc me 
voudroit souffrir à Casai, sinon de me retirer, ayant 
pourtant un pont pour repasser vers lui, s'il en ^it 
besoin. 

J'avois déjà reçu mon ordre, quand le duc me dit 
lui-même son dessein, et, sans lui faire connoltre celui 
de la Cour, je lui demandai ce qu'il me voudroit ordon- 
ner en ce rencontre. H me dit qu'il seroit marri de 
me donner la peine d'aller à Mantoue, n'y ayant pcMnt 
d'affaire qui m'y pût obliger, et, sur ce que je lui pro- 
posai de demeurer à Casai, il s'émut un peu, en me 
disant pourtant civilement qu'il n'y avoit pas appa- 
rence qu'un oflBcier d'armée conmie moi y demeurât 
en son absence : si bien que je me pr^[>arai à prendre 
congé de Son Altesse quand il partiroit pour Mantoue. 

Cependant, je ménageai le temps le mieux qu'il me 



i653] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 269 

fut possible pour insinuer la bonne volonté du Roi en 
son endroit, et qu'il fit connoltre par ses actions à 
Sa Majesté qu'il n'auroit aucune correspondance ni 
traité avec les Espagnols, et le persuadai fort d'aller 
lui-même à la Cour, croyant qu'il y recevroit beau- 
coup de satisfaction. Il me le promit et l'effectua l'an- 
née d'après, ainsi que je dirai en son lieu, et nous 
accorda ses villes et bourgades pour entrepôt de nos 
vivres, artillerie et munitions de guerre, et des bateaux 
pour passer les fleuves et rivières de ses États, savoir : 
le Pô, le Taner, le Belbe*, la Bormida et la Sesia, qui 
sépare le Montferrat entre la Motte et la Viilatte*. Je 
ne parle point des petites rivières de Stura, Verse, 
Grana, Ourba^, qui sont presque toujours guéables^. 
Méditant mon départ, j'aurois désiré faire des pré- 
sents aux officiers de M. de Mantoue, qui m'avoient si 

1. Le Belbo^ a£Buent de droite du Tanaro, se jette dans cette 
rivière en amont d'Alexandrie. 

2. Motta-de-Conti et Villata, arr. de Verceil, prov. de 
Novare. 

3. La Stura se jette dans le Pô, rive droite, à Pontestura; la 
Versa dans le Tanaro, rive gauche, en aval d'Asti; la Grana 
dans le Pô, rive droite, en amont de Valence; TOrba dans la 
Bormida, rive droite, en amont d'Alexandrie. 

4. Dans les Instructions données aux ambassadeurs, il est dit 
(t. II, p. 186) que, succédant à la mission de M. du Plessis- 
Besançon, qui prit fin au milieu de Tannée 1653, une nouvelle 
mission, confiée en 1654 à Simon Arnauld, futur marquis de 
Pomponne, produisit d'heureux résultats, et qu'un traité fut 
conclu à Casai le 3 juin 1655. Il convient de restituer à la mis- 
sion de M. de Souvigny la place qu'elle comporte : c'est-à-dire 
la deuxième partie de l'année 1653 et le commencement de 
1654, entre les missions de du Plessis-Besançon et de Simon 
Arnauld. 



270 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1653 

bien traité; mais, n'ayant eu aucune assistance de la 
Cour, je mesurai mon petit pouvoir sur ce qu'il me fal- 
loit pour la dépense de mon retour, et leur donnai le 
surplus. 

Je pris donc congé du duc de Blantoue, le jour 
même qu'il partît de Casai, et m'en allai loger à Mon- 
calve, où je fus traité de sa part. De là, je pris la 
route de Turin avec M. de Roche et mes gens. MM. du 
Monceau et de la Grange, qui m'avoient acconqfMigné 
à Casai, s'en retournèrent à leur chaîne à l'armée. 

Étant arrivé à la citadelle de Turin, j'y trouvai 
presque tous les officiers et soldats malades de fièvres 
malignes qui en faisoient mourir quantité, œ qui 
m'obligea d'avertir promptement ma fenune de n'y 
point venir, étant pour lors à Aix-en-Savoie, où elle 
prenoit les bains; mais, quelque instance que je lui 
puisse faire, ajoutant même des défenses à mes prières, 
il me fut impossible de l'empêcher de venir. J'en fiis 
pourtant consolé quand elle fut arrivée, dans l'espé- 
rance qu'elle seroit mieux servie avec moi, dans la cita- 
delle, qu'en tout autre lieu, du mauvais effet de ses 
bains dont elle étoit fort incommodée. Elle fui gué- 
rie et entièrement remise en quinze ou seize jours. 

J'avois une recrue, à Longes, des fils des plus riches 
de la paroisse, qui nous aimoient, aussi bien que leurs 
pères avoient de toute ancienneté grand respect pour 
MM. du Chol, prédécesseurs de ma femme, qui les 
protégeoient en tout rencontre. C'est pourquoi je bail- 
lai congé à plusieurs pour les sauver en cette maladie 
populaire. Il me semble qu'il y en eut un qui fut si sur- 
pris de la joie d'avoir son congé, qu'il en mourut. 

Le lendemain que je fus arrivé à la citadelle, j'écri- 



i653] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 27i 

vis à la Cour ce qui s'étoit passé en ma retraite d'au- 
près le duc de Mantoue. Son Éminence me fit réponse 
qu'elle étoit bien contente de ma conduite, avec de 
belles espérances de récompenser mes services, et 
point d'argent de mon voyage, dont je n'ai jamais 
rien eu. 

Madame Royale, qui me traita fort honorablement 
à mon retour, ayant, à son ordinaire, parfaitement 
bien reçu ma fenune, lui envoyoit toujours quelques- 
uns des siens la prier à tous les bals et ballets qu'elle 
donnoit. Elle ne trouvoit pas mauvais qu'elle s'en 
excusât, quoique Madame eût reproché à une dame 
de haute qualité qui en avoit voulu faire de même, 
qu'elle lui avoit fait trop d'honneur, laquelle en aver- 
tit ma femme pour éviter pareils inconvénients. Elle 
l'en remercia bien, sans changer sa conduite, qui ne 
fut pas blâmée par Madame Royale, laquelle lui don- 
noit rendez-vous aux Carmélites, toutes les fois qu'il 
lui arrivoit quelque affliction extraordinaire, pour s'en 
consoler avec elle comme une personne prudente en 
qui elle avoit grande confiance*. Il est vrai que je ne 
crois pas qu'il y ait eu au monde personne plus 
capable qu'elle d'en consoler une autre dans son afflic- 
tion, étant toute remplie de bonté, de complaisance 
et de sentiments de dévotion et de générosité. Elle 
m'a dit que, quelquefois. Madame Royale entendoit 
aux Carmélites jusqu'à quatre ou cinq messes les unes 
après les autres, les genoux sur le pavé sans carreaux, 
fondant en larmes. 

M. de Servien, ambassadeur près de Madame 

1. Voyez ci-dessus, p. 165. 



272 MÉMOmBS DB SOUVIGNT. [i654 

Royale, fut aussi bien aise de mou retour. Peut-^re 
faisoit-il plus que je ne croyois envers M. de Servien, 
surintendaDt des Fioanœs, son frère, oomme inten- 
dant de k justice, police et finances de Tamiée d'Italie. 
Quoi qu'il en soit, la gamis<m n'étoit point payée, ni 
moi remboursé de mes avances, non plus que nx» 
frère de Belmont de celles qu'il avoit faites à la garni- 
son en mon absence, ni de remboursements d'avoir 
fait remonter sur leurs affûts la plupart de l'artillerie 
et fortifié la garnison à ses dépens, lorsque l'armée 
d'Espagne vint à Moncalier, sans que l'on sftt si 
c'étoit pour attaquer la citadelle de Turin ou Pigne- 
rol, que M. le prince Thomas couvrit, par le logemrat 
qu'il fit à Vinove^ avec les troupes qu'il put rassem- 
bler. Il est à croire que le bon ordre qu'avoit mis 
mon frère à la citadelle de Turin l'empêdia aussi de 
faire aucune tentative. La maladie y ayant cessé à la 
fin de l'automne, nous y passâmes l'hiver assez agréa- 
blement. Les impressaires' qui foumissoient les usten- 
siles à la garnison, par ordre de Madame Royale, s'en 
acquittant mieux, sur la plainte que je lui en fis, que 
par le passé, les officiers et soldats s'en trouvèrent 
mieux aussi. 

Nous conunençàmes heureusement l'année 465i. 
Lorsque nous revenions de la messe de Notre-Dame, 
\P s'approcha de notre carrosse un honmie de man- 

1. Vinovo, arr. et prov. de Turin. 

2. Soavigny francise ici le mot italien impreêano, entre- 
prenear. 

3. Il y a quil dans le texte. 



i654] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 273 

vaise figure et mal vêtu, [qui], s'avançant, me pré- 
senta une lettre. Ma femme, qui a voit accoutumé de 
lire toutes celles qu'on m'adressoit, pour ne point faire 
voir ce qui me pouvoit fâcher, prit la lettre et, 
n'ayant lu que le commencement, ne put s'empêcher de 
soupirer en la fermant, et, comme je la voulus voir, 
elle s'en défendit et me dit, à la fin, qu'elle me prioit 
d'attendre à la lire que nous fussions dans une église. 
Après avoir fait notre prière étant en celle de Notre- 
Dame-de-Piasse^ je reconnus le caractère de M. de 
Baudran, qui me donnoit avis de la mort de mon 
frère de Champfort, tué au siège de Stenay^, en faisant 
faire une batterie sur le bord du fossé, avec des efforts 
extraordinaires pour donner contentement au Roi de 
la voir tirer le lendemain^. 

Je ne saurois exprimer la douleur que j'en eus. Ma 
femme, qui se contraignoil [et] se faisoit une grande 

1. Santa-Maria-della-Piazza, paroisse de Tarin. 

2. 8 juillet 1654. Voy. t. I, p. 6, note 1. Stenay, ch.-l. de 
cant., arr. de Montmédy, Meuse. 

3. Stenay, qui était alors une des places détenues parle prince 
de Condé révolté, fut assiégée par Fabert et prise le 6 août. Le 
Roi, arrivant par Sedan, le 28 juin, était venu visiter les lignes 
des assiégeants. Voy. le Maréchal Fabert, par J. Bourelly, t. II, 
p. 45. On lit dans la Gazette, année 1654, p. 717 : « ... Qu*une 
batterie d'onze grosses pièces avoit commencé le matin de ce 
jour-là (9 juillet) et continué à jouer très rudement contre la 
citadelle; mais que le sieur de Champfort, lieutenant général 
de Tartillerie et qui commandoit l'équipage, avoit été tué, la 
nuit précédente, d'une mousquetade dans Tœil, en faisant dres- 
ser cette batterie sur la contrescarpe du fossé : d'autant plus 
regretté de Leurs Majestés qu'il avoit rendu de grands services 
au Roi en trente-six sièges, où il s'étoit trouvé pendant trente- 
sept campagnes. » 

II 18 



274 MÉMOIRKS DE SOUVIGNY. [1654 

violence pour me consoler, faiDit en mourir. Huit ou 
dix jours après, que nous fîmes faire les obsèques de 
feu notre frère à Notre-Dame-de-Piasse de Turin, et que 
nous commendons à nous remettre et résoudre de 
notre perte, il nous arriva un surcroît d'aSlictîoo, le 
plus grand et le plus surprenant qui nous pouvait sur- 
venir : ce fut la funeste nouvelle du décès de ma soeur 
de Ghampfort, le même jour que naquit sod fils, qui 
ne vécut que trois heures après avoir été baptisé, 
son pauvre petit corps exténué, faute de nourri- 
ture, par la langueur de sa mère, à laqudle il fiit 
impossible d*en faire prendre depuis qu'dUe sut la 
mort de mon frère, son mari, qu'elle ne survécut que 
quinze ou seize jours, et mourut comme une sainte. 

Il y avoit plus de sept ou huit ans que nous sollici- 
tions mon frère de Ghampfort, ma fenome et moi, de 
se marier. Elle auroit bien désiré que ce fitt été en 
Lyonnois pour le voir plus souvent, ayant une ten- 
dresse toute particulière pour lui, tant à cause de son 
mérite [que parce] que je Faimois uniquement. Quoi- 
qu'elle ni moi ne manquassions pas d'amitié pour mes 
autres frères, celui-là étoit toujours prière et tenoit le 
premier rang d'amitié parmi nous, à qui il avoit prtté 
à plusieurs fois jusqu'à la somme de trente-neuf miUe 
livres, que je lui ai rendue conformément à sa quitr 
tance générale et comme il avoit reconnu. 

Pendant l'espace de six ou sept ans qu*il voyoit 
souvent M"® Anne de la Guierche, fille de M. de h 
Guierche, chez M. Sanson^, trésorier des parties 

1. Robert Sanson, secrétaire du roi, reçu le 13 juillet 
1658 receveur général des consignations du Parlement, do 
Châtelet et autres juridictions^ mourut en 1098. Il était Bb 



i654] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 275 

casuellesS son beau- frère, [et] qu'elle étoit per- 
sonne de vertu et de mérite, il en devint amou- 
reux et résolut de l'épouser, selon l'avis que je lui 
en donnai, après qu'il m'eut fait connoltre son des- 
sein, ayant une estime très grande pour son mérite et 
l'affection qu'elle m'avoit témoigné avoir pour mon 
frère, ayant refusé, pour l'amour de lui, un gentil- 
honmie de Touraine qui avoit environ huit mille livres 
de rente. J'étois à Paris lorsque cela arriva, ce qui obli- 
gea d'autant plus mon frère à l'aimer. C'étoit une 
demoiselle retirée, sage et honnête, qui s'occupoit 
incessamment à des ouvrages dignes de sa qualité, ou à 
la lecture, fort propre, complaisante et d'une bonté 
extrême. 

Enfin mon frère de Ghampfort nous écrivit l'agréable 
nouvelle qu'il l'avoit épousée au mois de septembre 
1653, dont nous eûmes grande joie, ma femme et 
moi. D'abord elles contractèrent grande amitié par 
leurs lettres, et l'on pouvoit dire par sympathie de leur 
nom, toutes deux Anne, et par leurs inclinations natu- 
relles, n'ayant jamais vu de personnes dont les humeurs 
fussent si semblables en honnêteté, bonté et complai- 

d'Antoine Sanson, marchand bourgeois, et de Marie Bordier, 
et épousa en secondes noces Philippine Marchais, fille de Mar- 
tin Marchais, écuyer, secrétaire du roi. On ne trouve pas le 
nom de la Guierche dans les alliances des familles ci-dessus, 
données au Cabinet des titres (Bibliothèque nationale). Il semble 
que M. de la Guierche ait été plutôt parent de la première 
femme de Robert Sanson, dont le nom n'est pas indiqué. [Dos- 
sier bleu Sanson, n** 598.) 

1. Les parties casuelles étaient des droits revenant au Roi 
pour les charges de judicature ou de finances changeant de 
titulaire. Maître Robert Sanson est aussi qualifié parfois tréso- 
rier des requêtes, fermes et finances. 



270 MÉMOIRES DE S0UVI6NY. [i654 

sance. Mon frère, ayant retiré ma belle-sœur à son 
beau logis du Petit Arsenal de Paris ^, le meubla par- 
faitement bien, et, comme il avoit beaucoup d'amis en 
ce quartier^là, et pour voisin M. Glapisson, contrôleur 
général de l'artillerie^, il fut fort visité et félicité de 
son mariage, et pouvoit vivre content et heureux de ce 
que Dieu lui avoit donné une si bonne personne, s'il 
eût voulu s'empêcher de retourner à l'armée, ou au 
moins de ne pas s'exposer à toute heure, conune il 
faisoit, et se conserver avec plus de soin ; mais Dieu, 
disposant les choses, en ordonne à sa volonté. C'est à 
nous à suivre ses inspirations et nous laisser conduire 
à sa Providence. 

1. L'Arsenal de Paris, construit au xvi* siècle derrière le cou- 
vent des CélestinSy sur la rive droite de la Seine et en ùtce de 
l'île Saint-Louis, destiné primitivement à la fonte des canons 
et à la fabrication de la poudre, fut notablement augmenté sous 
Henri IV et embelli sous Louis XIU et Louis XIV. L'établisse- 
ment était divisé en deux parties : le Grand et le Petit Arsenal. 
Le premier avait cinq cours, le second deux, et ik commoni- 
quaient entre eux. Le grand maître avait ses appartements dans 
le grand, le contrôleur général dans le petit. Voy. Tableau kU- 
torique et pittoresque de Parisy par M*^, 1809, t. II, p. 525. 
On trouve au Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale 
(Pièces orig., 1257, n® 28695) une quittance concernant Champ- 
fort, résidant au Petit Arsenal, qui sera publiée à l'Appendice 
dans notre troisième volume. 

2. Pierre Clapisson (1601-1670), conseiller du roi, trésorier 
général et contrôleur général de Tartillerie, fils de Pierre, 
conseiller au Chàtelet, et de Marie Catin [Cabinet de» titrée, 
dossiers bleus et carrés d'Hozier). Sauvai, qui mourat en 1670, 
raconte que Clapisson, contrôleur général de l'artillerie^ avait 
réuni une collection montant jusqu'à dix-huit cents jetons 
d'argent, tous différents (Hist. des recherches et aiuiqmtés 
de la iUle de Paris, t. II, p. 345). 



1654] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 277 

Il étoit assurément l'un* des hommes du monde de 
la plus haute estime pour sa piété, sa valeur, sa capa- 
cité en sa charge de lieutenant de l'artillerie, qu'il avoit 
commandée en chef durant quinze campagnes. Il n'y 
avoit point d'officiers d'armée plus entendus en leur 
charge. Il avoit le jugement soUde, l'esprit pénétrant, 
hardi à entreprendre de grandes choses et à les exé- 
cuter généreusement ; et, comme il avoit si longtemps 
assisté dans les conseils de guerre, il étoit parfaite- 
ment instruit des fonctions d'officier d'armée et des 
maximes générales et particulières, si bien que Mes- 
sieurs les généraux n'entreprenoient guère de choses 
d'importance sans lui communiquer. 

Dès l'âge de six ans, il donna des marques de sa 
résolution en se jouant avec d'autres enfants, qui furent 
bien étonnés d'un coup de flèche qui lui donna au tra- 
vers du corps. Il la tira lui-même, sans s'émouvoir ni 
faire aucun semblant d'appréhension. Il apprit ses 
premières lettres de M. le curé de Tigy*, qui étoit 
capable d'instruire le fils d'un roi, aussi bien pour les 
mœurs que pour la science, où mon père l'avoit mis en 
pension et le voyoit souvent. Étant en âge de porter 
les armes, il se mit au régiment des Gardes, en 16S2, 
jusqu'à la fin du siège de Montpellier, qu'il se mit en la 
compagnie de M. de Beauregard, notre oncle, dont 
j'étois enseigne. Nous fîmes ensemble le voyage à Pont- 
Sainte-Maxence, le reste de l'année 1 62Sl, et, au mois de 
mars 1 623, on nous mit en garnison à Montreuil ^. 11 en 
partit avec mon fi:'ère du Fresnay, que j'avois pris en 

1. // estoit assurément fun : correction autographe. 

2. Tigy, cant. de Jargeau, arr. d'Orléans, Loiret. $ 

3. Voy. t. I, p. 124. 



278 MÉMOIRES DE SOUVIONT. [1654 

passant chez feu Monsieur notre père pour tUer 
apprendre à servir le Roi en Hollande dans la compa- 
gnie de M. de Besque-Salvabery, qui étoit de nos 
amis. 

n n'y avoit guère plus d'un an qu'Us étoiaot par 
delà, quand M. d'Estissac, notre mestre de camp, me 
persuada de les faire revenir, par l'avis de M. le 
cardinal de la Rochefoucauld S son oncle, qui disent 
qu'ils ne pouvoient faire leur salut quand fls so^ 
viroient les Hollandois hérétiques contre le nn 
d'Espagne catholique. Je les fis donc revenir, ei 
trouvai qu'ils avoient grandement profité en leur 
voyage. J'ai écrit ailleurs^ ce qui nous advint à Mon- 
treuil, notre voyage au Pont-de-l'Ardie, et de là à 
Péronne et à Brest, en Basse-Bretagne, d'où mon 
frère de Ghampfort partit pour aller servir au nège de 
la Rochelle en sa charge de conunissaire, que notre 
oncle lui avoit fait avoir. 

M. le marquis de Rosny, qui y faisoit sa charge de 
grand maître de l'artillerie, auquel il s'adressa pour 
lui donner de l'emploi, lui dit que l'état des officiers 
étoit fait, qu'il étoit bien marri de ne le pouvoir 
ajouter. Mon frère lui repartit qu'il le remerdoit très 
humblement de sa bonne volonté, qu'il le supplioit à 
lui continuer, qu'il prendroit patience en attendant 
ses commandements ; et, après l'avoir fait jouer avec lui 
par plusieurs fois, il lui donna une conunisaion, de 

1. François de la Rochefoucauld (1558-1645), fils de Charles, 
colonel de l'infanterie française, et de Fulvie Pic de la Mirtn- 
dole, cardinal en 1607, grand aumônier de France en 1618, 
abbé de Toumus et de Sainte*Genevièye de Paris. 

2. Voy. t. I, années 1623 à 1627. 



1654] MÉMOIRES DE 80UVIGNY. 279 

laquelle s'étant acquitté à son contentement, le fit 
mettre sur l'état, et, incontinent après, le préféra à 
plusieurs anciens commissaires, lui donnant à com- 
mander la batterie qu'il fit faire sur la digue. 

Après le siège de la Rochelle fini, il eut d'autres 
emplois dans l'artillerie, quand nous eûmes forcé le 
Pas-de-Suse et pris Pignerol, où il fut fait lieutenant 
de la compagnie de M. de Beauregard, notre oncle, au 
régiment d'Auvergne, et ensuite capitaine, sans pour- 
tant quitter sa charge de l'artillerie, ayant été établi 
commissaire provincial de Pignerol ; et, conmie on fit 
connoitre au Roi et à M. le Grand Maître de l'artillerie 
combien il importoit qu'il y servit actuellement, il 
eut ordre de s'y attacher définitivement. Pour récom- 
pense de sa compagnie, il en eut une à disposer avec 
M. de NestierS qui étoit aussi capitaine audit régiment, 
que le Roi vouloit faire servir de maréchal de camp. 
Ils en eurent chacun deux ou trois cents pistoles. 

Du depuis ce temps-là, mon frère de Ghampfort 
n'a pas quitté l'artillerie. Il a commandé fort long- 
temps en Italie^, sous MM. les maréchaux de Créquy, 

1. On lit dans la Gazette de France (année 1641, p. 1176) 
que, le 12 novembre, au siège de Tortone, en Italie, le sieur de 
Ghampfort, ayant fort bien fait à Tartillerie et étant venu visi- 
ter le logement, fut renversé d'un coup de brique dans Testo- 
mac. Le sieur de Nestier, aide de camp, y fut également 
blessé. Le même de Nestier s'était déjà distingué et avait été 
blessé en septembre au siège de Goni, la même année (p. 646 
et 683). François-Paul de Nestier, lieutenant-colonel du régi- 
ment d'Auvergne, sergent de bataille en 1640, devint maréchal 
de camp en 1646. 

2. La Gazette cite fréquemment les frères Gangnières parmi 
les officiers qui se distinguaient à cette époque. Notons, 
année 1641, p. 682, au siège de Ck)ni, 12 septembre : « Une bat- 



280 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1654 

SOUS le commandement duquel il souffiit, avec une 
constance non pareille et une patience de Job, la 
brûlure, contusion et cicatrice qu'il avoit depuis la 
plante des pieds jusqu'au sonmiet de la tète, ainsi que 
j'ai dit plus amplement ailleurs^, de l'incendie des 
poudres de Buby, de MM. de Toiras, de Yilleroy, 
du Plessis, de Son Altesse Royale Virtor-Amédée 
de Savoie, M. de Longueville, M. le cardinal la 
Valette, M. de Caudale, M. le comte d'Haroourt, 
M. le maréchal de Grancey, et autres généraux, qui 
avoient beaucoup d'estime pour lui. 

Il servit aussi plusieurs campagnes en Catalogne : 
premièrement, sous M. le maréchal de la Hotte, où fl 
perdit tout son bagage et tous ses chevaux de l'artille- 
rie à la bataille de Lerida^; en après, sous M. le marédial 
de Schônberg^, — [lorsjqu'il fit cette grande action, 
dont il a été tant parlé, de l'ouverture que l'artillerie 
fit aux murailles de Tortose^, que les ennemis qui 

terie fut achevée par les soins de M. de Champfort, commis- 
saire provincial, et des sieurs de la Mothe, son frère, de Mon- 
dreville et de la Garde, aussi commissaires. La Mothe y reçut 
une mousquetade. » 

1. T. I, p. 346. 

2. Le 7 octobre 1642, le maréchal de la Motte-Houdancoort, 
vice-roi de Catalogne, remporta près de Lerida une victoire 
sur le marquis de Leganez et délivra la ville alors assiégée. 

3. Charles de Schônberg (1599-1656), maréchal de Fnnce 
en 1642, fils de Henri de Schônberg, maréchal de France, et 
de Françoise d'Espinay, fut colonel général des Suisses et gou- 
verneur des Trois-Évêchés. 

4. La place fut battue par quatorze pièces, divisées en deux 
batteries, « lesquelles deux batteries on été merveilleusement 
bien servies par l'assiduité de ces deux lieutenants, IIM. du 
Bourdet et de Champfort, lieutenants de Tartillerie. » (La Priie 



1654] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 281 

gardoient les dehors en furent surpris et n'eurent 
pas le temps de se préparer à défendre leur brèche, 
par laquelle notre armée prit la ville, — sous M. le 
cardinal de Sainte-Cécile *, M. le comte d'Harcourt, sous 
M, le duc de Mercœur, et ensuite Monsieur le Prince, 
lequel, aussi bien que tous ces autres Messieurs, fut 
satisfait de sa personne et de la manière qu'il servoit. 
Ce fut en sa considération que Monsieur le Prince me fit 
servir un quartier de maître d'hôtel. Il auroit employé 
son sang et sa vie pour le servir envers et contre 
tout autre que le Roi, pour le service duquel il ne se 
put empêcher d'arrêter sur le cul, à coups de canon, 
son armée à un défilé, pendant que M. de Turenne 
eut le temps de prendre un champ de bataille avan- 
tageux, qui fut cause de la victoire de Bléneau*. 

par force de la ville et chasteau de TortosOy en Catalogne^ sur 
le roy d'Espagne, par le m<^ de Schomherg, Gazette, année 
1648, p. 967.) On lit aussi dans la Gazette (année 1645, 16 juin), 
que a le sieur de Champfort dispose le canon au passage de la 
rivière la Sègre de manière qu'il tue plus de cinq cents 
Espagnols qui se rangeoient de l'autre côté », et que, le 17 juil- 
let suivant, il sert utilement à la bataille de Lhorens. 

1. Michel Mazarin (1607-1648), frère cadet du cardinal 
Mazarin, fut général de l'ordre de Saint-Dominique, arche- 
vêque d'Aix en 1645, cardinal du titre de Sainte-Cécile, le 
7 octobre 1647, et, en février 1648, vice-roi de Catalogne, 
qu'il abandonna quatre mois après pour aller mourir à Rome 
le 31 août suivant. 

2. L'armée royale avait passé la Loire à Gien, le 6 avril 1652. 
Turenne s'était posté à Briare et d'Hocquincourt à Bléneau. 
Condé, qui commandait les Frondeurs vers Montargis, surprît 
le lendemain les troupes de d'Hocquincourt à Bléneau; puis, 
continue le prince de Condé dans une lettre à M"* de Montpen- 
sier, citée par Bazin, Histoire de Louis XIII, t. VI, p. 242, 
« nous les suivîmes trois heures, après lesquelle$ nous allâmes 



282 MÉMOIRES DB SOUVIOMT. [16S4 

Je ne m'étendrai pas particulièrement sur le service 
qu'il rendit au Roi pendant les guerres civiles, aux 
environs de Pairis, où il commandoit rartillene, 
quoiqu'il se soit signalé au Faubourg Saint-Antoine^. 
Je dirai seulement que, sans lui, Farmée du Roi, qui 
étoit campée à Yilleneuve-Saint-Georges, se senMt 
débandée, faute de fourrage, si, par ses soins extrar 
ordinaires et de la dépense immense de son argent 
propre, n'en ayant point au Roi, il n'eût fait cons- 
truire un pont sur la Seine, par le moyen duqudi on 
ne manqua plus de fourrage, ayant fait prendre tous 
les bateaux qu'il put faire trouver à force d'argent, 
qui étoient enfoncés dans la rivière depuis Villeneuve- 
Saint-Georges jusqu'à GorbeiK II est certain que, pour 
faire subsister les officiers de l'artillerie et tout l'équi- 
page, je lui envoyai à diverses fois ou lui portai moir 
même près de vingt mille livres en déducticm de ce 
que je lui devois. MM. de Turenne et de la Ferté 
furent témoins des signalés services qu'il rendit, 
conunandant l'artillerie aux sièges de Bar, ligny, 
Vervins, Chàteau-Porcien et autres, l'an 4658 ; après 
quoi, il fut envoyé rétablir les magasins de Pignerol, 
dont les poudres avoient été brûlées par la foudre. 

M. le maréchal de la Meilleraye faisoit une teOe 
estime de sa personne, qu'il voulut qu'à la première 
campagne que fit M. le marquis de la MeDleraye, son 

à M. de Turenne; mais nous le trouvâmes posté si âTantagea- 
sement, et nos gens si las de la grande traite et si chargés do botiii 
qu'ils avoient fait, que nous ne crûmes pas le devoir attaquer; 
cela se passa en coups de canon, et enfin il se retira. » On voit, 
d'après ceci, que les deux partis s'attribuèrent la victoire. 

1. Le combat du Faubourg Saint- Antoine est dn 2 juillet 
1652. 



i654] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 283 

fils S en qualité de grand maître de rartillerie, mon 
frère de Ghampfort servit seul de lieutenant sous lui, 
et Ta, depuis, honoré d'une bienveillance toute parti- 
culière. Il témoigna l'estime qu'il faisoit de sa géné- 
rosité quand il dit qu'il avoit bien cru qu'il n'accep- 
teroit pas les trois cents pistoles qu'il lui avoit 
envoyées pour un des plus beaux et des meilleurs 
chevaux sortis d'Espagne de notre temps, qu'il avoit 
amené de Catalogne à Nantes, où il avoit accoutumé 
d'aller tous les ans le voir, aussitôt que l'armée étoit à 
quartiers ; et, après avoir reçu ses ordres particuliers, 
il alloit à la Cour recevoir ceux de ce que l'artillerie 
auroit à faire en Catalogne, la campagne suivante, 
passant ainsi tout l'hiver en voyage, pendant que les 
autres officiers d'armée étoient au repos. 

Il avoit accoutumé de prendre des lettres de change ; 
mais, ne s'étant pu empêcher une fois de porter avec 
lui cinq ou six cents pistoles pour quelque chose de 
pressé qu'il voulut acheter, passant en Bourgogne, il 
fut volé par le chemin, et son valet qui étoit un hardi 
soldat, et, dans ce mauvais rencontre, il fit une action 
héroïque qui lui sauva la vie et une partie de son 
argent ^. Étant encore fort jeune, il fit une action bien 

1 . Armand-Charles de la Porte, duc Mazarin, de Mayenne et 
de la Meilleraye (1632-1713), grand maître de rartillerie, fils de 
Charles et de Marie Ruzé d'Effiat, épousa, en 1661, Hortense 
Mancini, nièce du cardinal Mazarin, et hérita de ce dernier à 
charge de porter son nom et les armes pleines de Mazarini. 

2. Il semble s*agir là d*une aventure qui se passa, non en 
Bourgogne, mais en Dauphiné, et à la suite de laquelle Champ- 
fort donna procuration à son frère Souvigny de poursuivre les 
coupables, par acte passé devant un notaire de Condrieu le 
23 mai 1643. [Archives de Terrebasse.) 



284 MÉMOIRKS DB SOUVIONT. [1654 

charitable et bien hardie d'ôter à des soldats du 
régiment des Gardes une pauvre fille qu'ils avoient 
sortie de Toulouse, laquelle il ramena à ses paraits. 

Il étoit bienfaisant à un chacun, spédalemrat à ses 
hôtes, ce qui fit dire à celui chez lequd il éUÀi 1(^, 
à Ligny, qu'il regrettoit la mort de son fib, de ce 
qu'il n'avoit pas vu, auparavant son décès, le bon 
traitement qu'il lui faisoit au lieu de la cruauté 
qu avoit exercée un capitaine qui étoit logé avant lui. 

Aussitôt qu'il savoit un officier blessé ou malade, il 
l'alloit visiter et assister. Il est vrai qu'il en a été mal 
satisfait des honunes ; mais il ne faut pas doutar que 
Dieu ne l'en ait bien récompensé, aussi bien que pour 
avoir procuré la liberté des pauvres prisonniers. 

Après tant d'actions charitables pour le prodiain 
l'on peut juger de sa piété envers Di«i, de la sorte 
qu'il a honoré notre père et notre mère, de son amitié 
envers mes frères et de [celle envers] ma fomne, sa 
belle-sœur, et de l'ardente affection aussi doot^ [nous] 
lui avions beaucoup d'obligation. Je prie Ûea le 
récompenser, en son saint paradis, de la fidélité qu'il 
avoit à son service, étant un véritable chrâien. 

Quelque temps après son décès, mes frères TaU^é 
et de Belmont traitèrent avec les héritiws de feu ma 
belle-soeur, qui avoit survécu à son fils, notre neveu, 
et par ce moyen en avoit hérité, des diSSêrends que 
nous pouvions avoir ensemble, le tout à l'amiable, par 
le moyen de nos amis. 

En ce temps-là, l'année du Roi, conuDandée par 
M. le maréchal de Grancey, rempwtaun grandavanfaige 

1. 11 y a que dans le texte. 



1654] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 285 

sur celle des ennemis proche la Roquette S du temps 
où fut tué le colonel Monts*. 

Sur l'avis que le duc de Mantoue étoit parti de 
Casai pour la Cour, nous allâmes au-devant de lui, 
M. l'Ambassadeur^, M"* TAmbassadrice *, ma fenune 
et moi, et, l'ayant rencontré auprès de la Stura, il 
nous fit mille civilités ; après quoi, nous allâmes dîner 
avec lui à* la cassine du Saint-Majalis, qui l'attendoit 
et nous traita fort bien. Gomme il monta à cheval et 
[alloit] continuer son voyage à la Cour*^, nous primes 
congé de lui pour nous en retourner. 

1. La victoire de la Roquette (Rochetta-Tanaro) remportée 
sur les Espagnols commandés par le marquis de Caracène, 
23 septembre 1653^ livra aux Français l'entrée de l*Aiexandrin 
d'où ils se portèrent vers le Tessin. Elle est donc antérieure de 
près d'une année au voyage du duc de Mantoue dont il va être 
question. Dans la relation du combat de la Roquette, donnée 
par la Gazette, ou trouve ce passage sur du Fresnay-Belmont, 
frère cadet de Souvigny : « Du Fresnay, maréchal de bataille, 
y a glorieusement servi » (année 1653, p. 1059). 

2. Alexandre de Monti de Farigliano, marquis de Monti, 
général de la cavalerie du duc de Savoie, a fut tué en se signa- 
lant, » dit la Gazette. Il était maréchal de camp au titre fran- 
çais depuis 1647. 

3. Ennemond Servien (p. 192) fut ambassadeur en Savoie, 
de 1648 à 1676. Voy. Instructions données aux ambassadeurs. 
Savoie, Sardaigne et Mantoue, par le comte Horric de Beau- 
caire, t. I. 

4. Justine de Bressac, fille de Henri de Bressac, bailli 
de Valence, en Dauphiné, et de Justine de Cossaing de Pusi- 
gnan. 

5. Le duc de Mantoue rejoignit la cour à Chantilly au com- 
mencement de septembre 1654 et signa, le 18 du même mois, 
un traité par lequel il mettait ses troupes à la disposition de la 
France, qui reprenait la garde de Casai. Un traité définitif fut 
signé à Casai le 3 juin 1655. 



286 MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [1655 

Après que les grandes chaleurs fiirent diminuées, 
il ne se passoit guère de jours que nous n'allassions 
aux églises dédiées à Notre-Dame, au PiUon, al Mont 
de Lusin, de Campagne et autres ^, nous pnHuener m 
Yalentin, au Parc et à Moncalier, où noua vîmes la 
sépulture de Pierre de Yillars, archevêque de Vienne, 
décédé en Fan 1592». 

Nous passâmes assez heuraisement le reste de 
Tannée 1654 en la citadelle de Turin, quoique la 
garnison fût toujours mal payée. 

1655. 

Le commencement de l'année 1 655 se passa assez 
bien pour nous, qui n'allions point au bal ni à la 
comédie, encore bien que Madame Royale en envoyât 
prier ma femme ; elle n'y fut qu'une seule fois pour 
lui faire la cour à l'entrée de la reine de Suède ^. 

Les Pères Jésuites me donnoient une loge pour 
entendre la prédication à l'église. Je fus si hetrôiix 
d'y rencontrer M. l'évèque de Saint-Jean-de-Hau- 

1. On trouve une description de Turin à cette époque dans 
la Relation de lestât présent de la maison royale et de ia cour 
de Savoy e^ par le sieur Ghapuzeau, Paris, 1673. 

2. Pierre IV de Villars, né à Gondrieu en 1517, attaché as 
cardinal de Toumon qu'il suivit en Italie dans ses missions 
diplomatiques et aux conclaves, évèque de Mirepoiz en IBOO» 
archevêque de Vienne en 1576, se démit de son «rchevêeké 
en 1587 et se retira à Moncalieri, où il moumt le 14 novembre 
1592. Souvigny avait écrit à tort comme date de son décès 
Tannée 1576, qui est celle de sa nomination au siège de Vienne. 

3. Voy. p. 166. 



4655] MÉMOIRBS DE S0UVI6NY. 287 

rienne*, avec lequel je fis amitié, dont j'ai eu bien 
de la joie, qui étoit un grand prélat, qui avoit une 
grande douceur en ses paroles et en ses actions, se 
réservoit peu de choses pour son entretien et donnoit 
tout le reste aux pauvres, visitoit les malades et 
alloit partout où il pouvoit administrer les saints 
sacrements : aussi voyoit-on, parmi le peuple de son 
diocèse, les fruits salutaires de ses peines par leur 
extraordinaire dévotion et ardente charité. 

En avril, l'armée du Roi, commandée par M. le duc 
de Modène^ et M. le prince Thomas de Savoie, 
assiégea Pavie, contre l'intention du dernier, qui 
vouloit que ce fut Novare, disant la difficulté qu'il y 
avoit de faire passer à travers le Milanois les convois 
qui dévoient aller du Kémont à l'armée ; que, depuis 
qu'il avoit passé proche de Pavie pour joindre le duc 
de Modène, l'on avoit renforcé la garnison, et qu'il n'y 
falloit point penser qu'en cas que M. de Modène fit 
porter au camp des vivres et des munitions de son 
État pour tout le temps que dureroit le siège. Us en 
demeurèrent d'accord, et, sur ces assurances, ils réso- 
lurent d'attaquer Pavie : mais il fut impossible au duc 
de Modène de l'effectuer, parce que les ennemis 
prirent le château qui servoit d'entrepôt pour les 
vivres et munitions qui dévoient aller au camp, et 
ferme le passage de ce côté-là. Sur quoi, M. le prince 

1 . Paul Millet de Châles prit possession de son siège épisco- 
pal le 17 septembre 1642 et mourut le 30 décembre i6S6. 

2. François P^ d*£ste, duc de Modène et de Reggio (1610- 
1658), fils d'Alphonse III et d'Isabelle de Savoie, régnait depuis 
1629. Il maria son fils à Laure Martinozzi, nièce de Mazarîn. 



288 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1655 

Thomas fit encore la proposition d'assiéger Novare, 
après que les lignes de circonvallatioD furent presque 
achevées, parce, disoit-il, que les enneniis, nous 
voyant attachés à Pavie, auront dégarni les autres 
places, spécialement Novare, qui est à l'autre extrémité 
du Milanois. Le duc de Modène, au contraire, voyant 
qu'il étoit passé assez heureusement quelques convois 
du Piémont, dit qu'il iroit de l'honneur des armes du 
Roi, et du leur en leur particulier, s'ils levoient le 
siège de Pavie qui avoit un si bon conmiencement, 
qu'apparemment on en devoit espérer un bon succès; 
et, comme il arrive presque toujours dans les armées, 
là où il y a deux généraux avec même autorité, l'évé- 
nement du siège ne fut pas bon, et toutes les tenta- 
tives qui se firent avec beaucoup de vigueur n'ayant 
pas réussi, on prenoit des demi-lunes qu'on ne 
pouvoit garder parce que Ton perdoit trop d'hommes 
pour les prendre, et que l'on ne se donnoit pas patience 
de faire des places d'armes pour soutenir ceux qui 
les a voient prises. L'armée diminuant par les nialadieSf 
les gelées blanches se faisant sentir, [il] fallut néces- 
sairement lever le siège, conune firent MM. les 
généraux, lesquels firent leur retraite avec tant 
d'ordre que les ennemis n'osoient les attaquer. M. le 
prince Thomas tomba malade alors, se fit porter à 
Turin, où M°® la princesse de Garignan, sa femmeS 

1. Le prince Thomas de Savoie-Carignan avait épouséy le 
10 octobre 1624, Marie de Bourbon (1606-1692), fiUe de 
Charles de Bourbon, comte de Soissons, et d'Anne de Montaflé. 
Ce fut Torigine de la branche cadette de la maison de Savoie, 
régnant aujourd'hui en Italie, et qui monta sur le trône de Sar- 
daigne en 1831. 



46b MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 289 

l'alla trouver et le fit servir avec un extrême soin, 
passant quelquefois toutes les nuits entières à le veiller. 
La plupart des médecins disoient que son mal pro- 
cédoit d'une grande mélancolie que l'on attribuoit au 
déplaisir du siège de Pavie. 

Madame Royale fit envoyer une obédience du nonce 
au Père Bonaventure, Récollet, qui étoit pour lors à 
la mission de Briqueras, pour aller voir M. le prince 
Thomas, croyant qu'il en seroit bien consolé. C'étoit 
un religieux âgé de près de quatre-vingts ans, fort 
beau de visage, le corps tout estropié de diverses 
blessures qu'il avoit reçues des infidèles. Prêchant en 
Dalmatie, [il] avoit été jeté au fond de la mer et s'étoit 
échappé par permission divine et la protection du Bassa, 
à la prière de sa femme, [qui,] auparavant n'ayant 
fait que de mauvaises couches et étant encore prête 
d'accoucher, demanda au Père Bonaventure une des 
images de Notre-Dame qu'il faisoit lui-même, quoi- 
qu'il n'eût jamais appris la peinture, desquelles il en 
avoit baillé à plusieurs femmes de ces pays-là, qui les 
ayant sur elles du temps de leur accouchement, elles 
étoient heureusement délivrées, ainsi que fut ladite 
femme du Bassa, qui lui donna moyen de se retirer 
en la chrétienté. Je l'avois vu, il y avoit vingt-cinq ans, 
qu'il étoit au couvent des Récollets de Pignerol. L'on 
disoit, dans ce temps-là, que c'étoit un honmie de 
sainte vie. On lui demanda, un jour qu'il revenoit de 
Briqueras à Pignerol, ce qu'il croyoit du siège de 
Casai, parce qu'il étoit Montferrain, natif de Palasolle. 
Il dit librement que les Espagnols ne le prendroient 
pas, qu'il lui sembloit avoir vu en songe que les 
Espagnols avoient été repoussés de plusieurs assauts. 
II 19 



290 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1655 

M. de Toulongeon, gouverneur de PigneroK qui le 
voyoit souvent, l'ayant interrogé, lui dit : c DitesHMHis 
la vérité, Père Bonaventure, avez-vous vu reDdhnt 
Jésus entre vos mains au lieu de Thostie, lors de la 
consécration? » Il s'excusa fort et pria avec beaucoup 
d'humilité M. de Toulongeon de ne point parier de 
cela, et, comme il vit que Ton pressoit davantage, il 
répondit civilement, quoiqu'il sembloit qu'il fiOrt à demi 
en colère : c Eh bien ! Monsieur, n'est-il pas vrai que 
les Juifs ont vu Notre-Seigneur. Je fus choisi, ét^ quand 
Dieu m'auroit fait cette grâce, seroit-ce à dire que je 
fusse plus homme de bien pour cela? » Et [il] rompit 
le discours. Pendant la grande peste, que la plupart 
des religieux abandonnèrent le couvent de Pignerol, 
il y demeura pour servir les malades et il prit le mal, 
lequel voulant percer, il se coupa la veine cave^, et 
pourtant ne laissa pas de guérir. 

Je crus devoir cette petite digression au mérite de 
ce grand personnage, lequel, étant arrivé auprès de 
M. le prince Thomas, ne lui tint pas long discours, 
parce qu'il étoit foible, avoit peine à parier, et 
qu'aussi il ne vouloit pas l'iTnportuner. Il lui dit 
seulement qu'il ne de voit plus penser à la guerre ni à la 
paix, qu'il mit son épée au croc, payât ses dettes et 
qu'il espérât en la miséricorde de Dieu, à laquelle il 
auroit tant d'obligation s'il échappoit de cette maladie. 
Mais, le Seigneur en ayant autrement disposé, il décéda 
deux ou trois jours après ^, son second fils, le grince 

1. Veine cave : nom des deux troncs veineux qui rapportent 
à Toreillette droite du cœur le sang veineux du système circo- 
latoire. 

2. 22 janvier 1656. 



1655} MÉMOIRES DE SOUYIGNT. i91 

[Joseph], étant mort de la petite vérole huit ou dix 
jours auparavant ^ . 

M. le prince Thomas étoit certainement un des 
meilleurs capitaines de notre temps et des plus mal- 
heureux. L'inimitié d'entre Madame Royale et M"** la 
princesse de Garignan, sa fenmie, fut cause qu'il quitta 
la Savoie, de laquelle il étoit gouverneur sous l'auto- 
rité de Victor-Amédée, duc de Savoie, son frère, et à 
son insu, pour aller servir le roi d'Espagne en Flandre, 
en quaUté de lieutenant général sous le Cardinal 
Infant^, prit Gorbie^ et eut quelques autres avan- 
tages : mais il perdit partie de ses troupes au combat 
du passage de Watte^, défait par M. le maréchal de 
la Force, pendant que Piccolomini^ prit le fort du 
Bac^ et secourut Saint-Omer, la fortune balançant 
ainsi ses avantages avec ses pertes. 

Il étoit fort estimé du Cardinal Infant, qui lui laissoit 
tout le pouvoir des armées, lorsqu'il apprit la nouvelle 

1. Joseph-Emmanuel-Jean (1631-1656) moorut le 12 janvier. 

2. Ferdinand d'Autriche (1609-1641), cardinal-archevêque 
de Tolède, fils de Philippe III, roi d'Espagne, était gouverneur 
des Pays-Bas depuis 1633. 

3. 15 août 1636. 

4. Watten, cant. de Bourbourg, arr. de Dunkerque, Nord. 
Les opérations autour de Saint-Omer sont du mois de juil- 
let 1638. 

5. Octave Piccolomini (1599-1656), d'une famille d'origine 
italienne, servit tour à tour dans les troupes impériales et 
espagnoles. Général en chef des Espagnols dans les Pays-Bas 
en 1643, il fut nommé par l'Empereur feld-maréchal en 1648, 
puis prince de l'Empire et reçut du roi d'Espagne le duché 
d'Anhalt. 

6. Le fort du Bac, élevé par les Français sur le canal de 
Saint-Omer à Gravelines, était comme la defde leurs positions. 



292 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1655 

du décès du duc, son frère, que Madame Royale, sa 
belle-soeur, avoit été déclarée régente de l'État et tutrice 
de leurs enfants, et que son finère, le cardinal de 
Savoie, qui étoit parti de Rome pour aller à Tarin, 
n'avoit pu seulem^it entrer en Piémont à cause de la 
défense aux villes frontières de le recevcHr. Sur quoi, 
il se résolut d'y aller. Le Cardinal Infant fit ce qu*fl 
put pour Ten dissuader, lui disant le malheur qui en 
arriveroit à son neveu, qui couroit fortune de p^'dre 
ses États, s'il étoit vrai que la plupart des villes du 
pays lui ouvrissent leurs portes, parce que Madame 
de Savoie en bailleroit autant aux François, et que, le 
marquis de Leganez en prenant de son oftté, les 
bataillons des deux nations, venant aux mains au 
milieu du Piémont, se rendroient maîtres dbacun de 
son côté. Enfin, M. le prince Thomas, persistant en sa 
résolution, alla en Piémont, où il éprouva à diverses 
fois la bonne et mauvaise fortune et, finalement, fit 
la paix, et son frère le cardinal aussi, avec Madame 
Royale, sa belle-sœur; je laisse à écrire à d'autres à 
quelles conditions, aussi bien que le détail [de] ce qui 
s'est passé durant les guerres civiles du Piémont, et 
dirai seulement que leur réconciliation fut bien avanta- 
geuse pour le pays ^ . 

En ce temps-là, comme nous nous promaûons en 
carrosse par les remparts de la ville neuve de Turin, 
qui est le cours ordinaire du dedans de la ville, ayant 

1 . La réconciliation entre Madame Royale et ses deux beaux- 
frères eut lieu le 14 juin 1642 et fut scellée par le mariage^ le 
14 août suivant, du cardinal Maurice avec sa nièce, fille de 
Madame Royale. Les deux princes joignirent leurs troupes à 
celles des Français pour chasser les Espagnols. 



1655] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 293 

passé SOUS la voûte de la ville neuve, à la descente 
d'icelle du côté du bastion, un de nos chevaux, qui 
étoit extrêmement vif et fougueux, se sentant Vibre 
parce qu'il ne tiroit plus, s'étant débridé, se prit à 
courir de toute sa force, et l'autre par conséquent. 
Le cocher, faisant ses efforts pour les arrêter, s'en- 
gagea une jambe [dans les roues]. Dans cette extré- 
mité, je dis à ma femme qu'elle se tint bien, que 
j'allois arrêter le carrosse. En disant cela, je me jetai 
à terre à sept ou huit pas, et, en ayant couru environ 
quarante, comme je fus au droit de la tête des chevaux, 
pensant en prendre un par la bride, ils se détour- 
nèrent eux-mêmes dans le bastion, où, les ayant entiè- 
rement arrêtés, le cocher les vint prendre, et je 
remontai en carrosse trouver ma fenune, dont j'étois 
bien en peine, croyant c[ue la peur lui avoit fait grand 
mal. Je fus agréablement surpris de voir son visage 
qui n'avoit point changé de couleur, et la gaieté qu'elle 
avoit, en me disant qu'elle n'avoit nullement douté 
que Dieu nous auroit gardé par l'intercession de la 
Vierge, et qu'elle avoit prié aussitôt qu'elle avoit vu 
le clocher de Notre-Dame-des-Ânges S où nous allions 
souvent à la messe. Ce fïit une grâce de Dieu que le 
cocher ne se fût rompu la jambe qu'il avoit engagée 
entre les roues, [que] je ne [me] fis point de mal en 
me jetant du carrosse, [et] qu'il ne se renversa pas du 
rempart, qui a plus de cinquante pieds de haut, et le 
glacis fort peu de talus. 

Nous ne manquâmes pas de rendre grâces à Dieu 
de nous avoir préservés dans ce péril et passâmes 

1. Santa-Maria-degli-Angeli, cooTent de Turin. 



294 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1656 

assez heureusement le reste de Tannée 4655, ayant 
logé dans la ville de Turin pendant les grandes 
chaleurs, à la maison de M. le comte Léon, qui nous 
la remit bien meublée et parée pour aller passer Tété 
à la campagne avec sa famille. 

<656. 

Environ le SS"" mars 1656, M. le duc de Modène 
étant arrivé à Quiers, où nous Tallàmes voir, 
M. l'Ambassadeur et moi, quelques jours après. Ton 
tint conseil à la cassine de Turinetti, à la colline 
de Turin, où le siège de Valence ayant été résolu, la 
place fut promptement investie et les lignes o<mi- 
mencées^ Lorsque MM. les ducs de Modène et de 
Mercœur m'écrivirent d'y aller, je leur fis réponse 
qu'il ne seroit pas juste que je servisse sous M. le 
comte Broglio ^, lieutenant général sous Leurs Altesses, 
ayant été mestre de camp d'un régiment de vingt 
compagnies, gouverneur d'une ville et province, qu*il 
n'étoit que capitaine de chevau-légers. Je n'en dis 
pas davantage. Ces Messieurs, ayant trouvé noon excuse 
légitime, en furent satisfaits; mais le comte de Bro^o 
ayant été tué quelques jours après, ils me récrivirent, 
que, par ce moyen, l'obstacle étant levé, il n'y avoît 
plus de difficultés de les aller trouver pour servir en 
ma charge de maréchal de camp ; à cpioi ma femme 
m'ayant vu résolu fit toutes les choses imaginables 
pour m'en divertir, par l'appréhension qu'elle avmt 

1. On était en juillet. 

2. BrogUo, correction autographe de : BroUle. 



1656] MÉMOIRES DI SOUVIGNT. 295 

pour moi, jusqu'à se servir adroitement de l'entremise 
du Père Bonaventure, en qui elle savoit que j'avois 
beaucoup de croyance, pour m'en divertir, l'ayant fait 
venir à la citadelle, à ce qu'elle m'a avoué du depuis, 
sous prétexte de se confesser à lui [et] qu'dle ne 
pouvoit [le] voir ailleurs, pour l'instruire de ce qu'il 
auroit à me dire. J'avoue que, d'abord qu'il me refiisa 
sa bénédiction, il me fit penser à moi, en me disant 
plusieurs choses et même quelques mauvais présages, 
si j'allois au siège de Valence, qui, pourtant, ne me 
touchèrent pas si fort que le déplaisir de laisser ma 
fenrnie inconsolable de mon d^art, qui me vint 
accompagner jusqu'à Notre-Dame-du-Pillon, où nous 
entendîmes la messe, et, après, je pris congé d'elle 
avec un serrement de coeur qui me dura quelques jours, 
ne trouvant aucun soulagement à mon aflSiction que 
de la laisser en la compagnie de mon frère de Belmont 
et de ma belle-sœur^, ne doutant pas qu'ils ne prissent 
grand soin d'elle. 

MM. les ducs de Modène et de Mercœur m'ayant 
fait l'honneur de me bien recevoir, le premier voulut 
c[ue je demeurasse à son quartier, oonmie je fis, et me 
loger assez près de son logis. Je trouvai la ligne de 
circonvallation presque en défense, l'armée liratée', 
et que l'on étoit sur le point d'ouvrir la tranchée. 

Valence est une petite ville sur le Pô, à dix milles 
au-dessous de Casai, du même c6té, d'autant plus 

1. Du Fresnay-Belmont, le cadet des frères Gangnlères, 
avait épousé, le 4 avril 1655, en Téglise de Sainte-Croix, à 
Lyon, Marguerite Vanshore, fille de noble Joachim, banquier 
et bourgeois de Lyon, et de Marie Mazenod. 

2. Lieutée pour placée. 



296 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1656 

importante que c'est la seule place des Espagnols sur 
ce fleuve, qui sépare les provinces d'Alexandrie et de 
Tortone du reste du Milanois. C'est un passage impor- 
tant pour aller du Piémont en Montferrat, par le Pô, 
aux États de Parme, Modène, Mantoue, Ferrarois, 
et États de la république de Venise et autres d'Italie. 
Sa situation est presque incurve d'un demiroerde, 
dont le Pô fait la base, d'une plaine d'un bon quart de 
lieue, à l'extrémité de laquelle sont des prairies, cou- 
ronnées de fertiles collines qui ferment le demi-cercle, 
près des logis de MM. lés ducs de Modène et de 
Mercœur, où sont nos ponts de bateaux. Ladite petite 
plaine est fort élevée sur le Pô, et par conséquent la 
ville qu'on ne sauroit attaquer de ce côté-là, qui fait 
un des carrés dont elle est composée. Deux des autres 
côtés, savoir : l'un devers Casai, l'autre vers Bassi- 
gnane, ne sont guère plus accessibles que celui du 
Pô, à cause des grands et profonds ravins qui s'ét^ident 
jusqu'aux deux extrémités. Du côté d'Alexandrie, 
n'y a point de ravin, ni d'élévation de la ville sur la 
campagne, aussi a-t-on réparé par l'art le défaut de 
cet endroit, où l'on a fait des bastions, remparts, fossés, 
demi-lunes, bons chemins couverts, bien palissades, 
parce que le fossé est sec. L'ingénieur y avoit fait une 
galerie dans la lunette, en forme de caponnière, et rasé 
le grand couvent des Capucins, où nous nous logeâmes 
le même jour que nous en fîmes l'approche au premier 
siège, 1 635 ^ Son Altesse de Modène se logea où étmt 
logé M. le maréchal de Villeroy^ et Son Altesse de 
Mercœur où logeoit alors le duc de Parme, tous deux 

1. Voy. t. I, p. 291à296. 



1656] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 297 

vers les deux extrémités de la ligne de ciroonvallation 
du côté d'Alexandrie. 
Le long de ladite ligne étoient campés : 
L'Infanterie^, savoir : les régiments de Navarre, 
Auvergne, Lyonnois, Ferron, Suisse^, Irlandois', 
l'Altesse*, Navailles^, Carignan^, Grancey'', Aiguë- 
bonne, infanterie des Grisons®, Perrault-infanterie*, 

1. En 1656, il y avait cent six régiments d*infanterie fran- 
çais comprenant trente compagnies à deux cents hommes et 
deux mille soixante-dix-neuf compagnies à trente hommes. Il y 
avait, en outre, quarante régiments étrangers comprenant 
vingt compagnies à deux cents hommes, quatre cent vingt-trois 
compagnies à cent hommes et quatre-vingt-dix compagnies à 
trente hommes; en tout : cent trente-six mille cinq cents 
hommes, en y comprenant dix-neuf mille hommes des compa- 
gnies franches. On était loin de Teffectif des sept régiments fran- 
çais dont parle Souvigny au début de sa carrière (t. I, p. 12, 
année 1613), effectif auquel on ne pouvait alors ajouter, comme 
étranger, que le régiment des Gardes suisses. 

2. Il n'y avait, cette année-là, qu'un régiment suisse au ser- 
vice de la France en dehors des Gardes. 

3. C'était le régiment de Preston, levé et amené, en 1647, 
par Jacques Preston de Turat, licencié en 1662. Il y avait alors 
treize régiments irlandais dans les armées firançaises. 

4. Le régiment de T Altesse-Roy aie, levé en 1644 par Gaston 
d'Orléans, fut incorporé, en 1660, dans le régiment Royal. 

5. Était commandé, depuis 1645 (voy. p. 18, note 2), par H^iri 
de Montant, marquis deNavailles-Saint-Geniez; cassé en 1673. 

6. Carignan, piémontais, levé en 1644 par le prince de 
Savoie-Carignan, devint régiment du comte de Boissons en 
1676, Perche en 1690 et Lorraine en 1766. 

7. Levé, en 1630, par Jacques Rouxel de Médavy, comte de 
Grancey, devint Soissonnais en 1762. 

8. Les Grisons, comme les Suisses, fournissaient des régi- 
ments en nombre variable. 

9. Levé, en 1647, par César de Fay, baron de Perrault, fat 
licencié après la campagne. 



398 MÉMOIRIS DE SOUVIOlfT. [1656 

Normandie, Ville-infanterie^, GouTernetpJnfanterie ^ 
le Parc de l'artillerie ; 

Régiments de cavalerie^ : Mazarin^, Ganillac^, 
Saint- André ®, Ferron'', Épemon', Saint-lliienry, 
Mossé, Saint -Cierge^, Prince -Maurice*®, Guise ^S 
Gouveniet", Anlezy*^, Ville**, Mercœur**, Bro- 

1. Ville, piémontais, levé, en 1645, par le marquis Ville, 
avec les débris du régiment de Valençay, de l'armée dn Pape, 
fut licencié en 1660. 

2. Il y a cavalerie dans le texte, peut-être par erreur. 

3. Tout ce paragraphe a été ajouté de la main de Son^gny. 

4. Il y avait à cette époque, en Italie, le régiment de Maa- 
rin français, qui tenait garnison à Pignerol, et le régiment de 
Mazarin étranger, dont il s'agit ici, levé, en 1644, par le 
comte Broglio, donné, en 1656, au prince Alméric d'Bste, 
licencié en 1666. 

5. Levé, en 1635, par Guillaume de Montboissier-BeaufiHty 
marquis de Canillac, licencié en 1661. 

6. Formé, en 1635, par Alexandre du Puy, marquis de 
Saint-André-Montbrun, Ait licencié en 1661. 

7. Levé, en 1635, par le chevalier de Treillis, fut donné, en 
1644, à Charles-Claude Le Ferron et licencié en 16B7. 

8. Levé, en 1650, par Bernard de^ogaret, duc d'Épemon,* 
licencié en 1660. 

9. Levé, en 1653, par M. de Saint-Cierge pour l'expédition 
de Naples; licencié en 1668. 

10. Le régiment du prince Maurice, levé en 1645, passa an 
service du prince de Condé, en Guyenne, et fut liceneië en 
1652. Il doit s'agir ici d'un autre régiment de ce nom. 

11. Levé, en 1653, par Henri de Lorraine, doc de Guise, 
pour son expédition de Naples, fut licencié en 1668. 

12. Levé, en 1656, pour l'Italie par M. de la Tour du Pin- 
Gouvernet, fut licencié la même année. 

13. Commandé par N. de Damas, chevalier d'Anlesy. 

14. Levé en 1651 par François, marquis Ville, licencié en 1661. 

15. Levé, en 1649, par Louis de Vendôme, duc de Merecenr, 
fut licencié en 1659. 



1656] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 299 

gUoS Gonzague*, FoUeville', Gastelan^, Brégy*, 
trois compagnies franches ; 

Trois compagnies de cavalerie franche, les Gardes 
de Son Altesse Royale de Savoie, et toute sa cavalerie, 
commandée par le marquis Ville, et les Gardes de 
Leurs Altesses de Modène et de Merooeur. 

Au delà du Pô étoit toute la cavalerie du Roi, campée 
en deux corps, avec quelcjue distance entre eux : Tun, 
commandé par M. de Ferron^, et l'autre par M. de 
Saint-Cierge', quoique le premier commandât tout en 
qualité de lieutenant général. Les lignes de leurs 
retranchements étoient assez bonnes, dans une belle 
plaine où le terrain étoit facile. 

Après avoir mis les lignes en défense de leur c6té, 
l'on remarqua deux hauteurs qui pouvoient incom- 
moder le camp. Le régiment de l'Altesse en fortifia une, 

1. Broglio, étranger, levé, en 1652, par le comte Broglio, 
passa, en 1656, à un autre Broglio; licencié en 1661. 

2. Levé, en 1653, par M. de Gonzagae pour l'expédition de 
Naples ; licencié après le siège de Valence. 

3. Levé, en 1650, par Guillaume Le Sens, marquis de Fol- 
leville; licencié après le siège de Valence. 

4. Levé, en 1635, par Olivier de Gastelan pour le doc de 
Savoie, puis admis à la solde de France, appartenait alors à 
M. de la Marcousse. 

5. Levé, en 1652, par René Potier, duc de Tresmes; donné, 
en 1653, à N. de Flesselles, comte de Brégy; licencié en 1661. 
Voy., pour les détails concernant ces régiments, VHUtoire de 
la cavalerie française y par le général Basane. 

6. M. de Ferron ne mourut qu'en 1658; 1655 est donné par 
erreur comme date de sa mort au 1. 1, p. 318, note. 

7. Gabriel de Saint-Cierge, seigneur de la Tourrette» était 
mestre de camp d'un régiment de cavalerie en mai 1667 (Bibl. 
nat., Cabinet des titres ^ pièces orig. 2747)* 



300 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1656 

et le maréchal des logis de Taniiée odie du o6té 
d'Alexandrie, et, comme on vit la fedlité avec laquelle 
les ennemis pouvoient forcer le quartier des Irlandois 
et l'importance de ce poste, je fus ordonné pour le 
fortifier. Je le fis conunencer par eux-mêmes et 
achever par les Suisses. 

La tranchée fut ouverte pour attaquer les bestimis 
de l'Annonciade et de Garacène : la brigade de Son 
Altesse de Modène le premier, et celle de Son AUesse 
de Mercoeur l'autre, qui abandonna qudque petit 
ouvrage avancé, à la faveur d'une petite ravine f(Hi 
étroite, tant parce qu'elle se remplissoit d'eau, [que 
parce] qu'elle étoit vue à revers d'une grande demi- 
lune détachée, revêtue de briques. Ainsi les deux 
tranchées furent tirées du même point aux extrémités 
des deux dits bastions. Ghacfue brigade conduisit la 
sienne avec beaucoup de vigueur et d'émulation. Nous 
avions, à l'attaque de Modène, un nonuné Paracbe, 
ingénieur si brave qu'étant tout percé de coups, une 
jambe rompue, [il] ne laissoit pas de venir à la 
tranchée. 

A la garde que j'y fis avec le régiment Lyonnois, 
nous chassâmes les ennemis du retranchement palis- 
sades et nous logeâmes à la moitié du glacis du 
chemin couvert. Quelques jours après, que je 
conimandois la tranchée à la garde des Iriandois, nous 
attacfuâmes les ennemis qui étoient au chemin couvert 
et le défendirent près de deux heures à coups de 
mousquets, de grenades, de piques et d'^ées; mais, 

1. Chassâmes les ennemis du retranchement paUêModé : cor- 
rection autographe. D'autres mots, dans ce passage, sont cor- 
rigés de la main de Souvigny. 



1656] MÉMOIRES DE SOUVIGNT. 301 

finalement, nous les en chassâmes et nous logeâmes 
sur le haut d'icelui, que nous mimes en bon état. Je 
dois rendre ce témoignage à la vérité et à la valeur 
des capitaines, officiers et soldats de ce régiment-là^ : 
je n'ai jamais vu agir avec tant de courage et de 
chaleur, ni avec plus d'ordre. Je fus ravi de voir de 
la sorte que s'y prit le liaitenant-colonel qui les 
commandoit; auquel après avoir montré* ce que nous 
avions à faire, avec le major et deux capitaine», il 
assembla tous les officiers en cercle à Tentour de lui, 
et, leur ayant sommairement dit ce qu'ils avoiait à 
faire et leur dit, chacun en particulier', de la manière 
qu'ils le dévoient exécuter, quand il eut fini sa 
harangue, il n'y en eut pas un qui dit un seul mot. 
Chacun se retira, lui faisant la révérence, et se saluant 
entre eux. Ce fut avec une promptitude surprenante 
et bien réglée qu'ils firent leurs détachements de 
l'attaque et de ceux qui la dévoient soutenir, de l^irs 
corps de réserve, des travailleurs, porteurs de gabions 
et fascines. 

Je fis commencer l'attaque dès qu'il fit nuit pour 
avoir plus de loisir à nous bien loger. Tant que dura 
le combat, les capitaines et officiers combattirent avec 
une fermeté^ admirable, et, aussitôt que les enn^nis 
eurent lâché le pied, ils posèrent leurs armes de main 
et couroient de toutes leurs forces pr^idre des gainons, 

1. On lit dans la Ckuette, année 1656, p. 764 : « Le sienrde 
Souvigny, avec les régiments de Guise et de Preston^ iidt le 
logement en haut de la contrescarpe » (11 juillet). 

2. C'est-à-dire : auquel après que J'eusse montré. 

3. Mis pour : et dit y chacun en leur particulier. 

4. Fermeté : correction autographe de constanee. 



302 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1656 

fascines et sacs à terre, pour le logement qui fïit adievé 
au point du jour, non sans grandes pertes, d'autant 
qu'il y fut tué le major, deux capitaines, plusieurs 
officiers et quantité de soldats : mais la plus consi- 
dérable fut de la personne à laquelle j'avois fait 
préparer [Fattaque], du lieutenant-colonel, qui mou- 
rut le lendemain d'une blessure à travers le corps. 
Il fut extrêmement regretté de tous les honnêtes 
gens, qui connoissoient sa valeur. Je ne dois pas 
oublier M. du Monceau, qui servit d'aide de camp 
auprès de moi [et] agit, en cette occasion, avec beau- 
coup d'ardeur et de courage. 

Sur l'avis que les ennemis avoient fait leur pont 
pour passer le Pô entre Monte et Pomasse^, M. le duc 
de Modène m'envoya, avec deux cents chevaux et cinq 
cents bonmies de pied, fortifier un poste, fort éminent 
et avantageux, entre notre camp et Monte. La nuit 
ensuivant, je le mis en défense, et l'adievai le troi- 
sième jour, avec un petit chemin sur la rive du Pô, 
tant pour avoir communication de mon fort à mon dit 
pont de bateau, que pour y poster des mousquetaires, 
en cas que les ennemis entreprissent de le rompre ou 
brûler ; ce qui réussit assez bien, parce que deux ou 
trois jours après, qu'ils lâchèrent deux brûlots sur le 
Pô, les ayant aperçus, je fis descendre cinq mousque- 
taires sur la rive, qui tirèrent sur eux si à propos 
qu'ils n'osèrent pas s'engager plus avant. Ayant rais le 
feu à leurs brûlots, à quatre cents pas de notre pcmt, 
auquel m'étant promptement rendu, et voyant que 
ces brûlots n'étoient point suivis d'autres bateaux 

1. Pomaro-Monferrato. Voy. t. I, p. 296. 



1656] MÉMOIRES DE S0UVI6NT. 303 

pour introduire un secours par là, en cas qu'ils eussent 
fait un avant-pont, je crus que ce n'étoit qu'une 
simple diversion et m'en allai promptement trouver 
M. de Modène. 

En entrant à son logis, un oflBcier des Gardes de 
Madame Royale me dit que les ennemis étoient en 
bataille, vis-à-vis de leur quartier, pour l'attaquer. 
J'en avertis Son Altesse de Modène, qui m'cHrdonna 
de prendre le bataillon des Suisses pour les aller 
secourir. Quoique nous courusûons de toutes nos forces, 
eux et moi, nous ne pûmes arriver à tenais, les 
ennemis n'ayant trouvé aucune résistance à la ligne, 
passant à travers du camp des Gardes de Son Altesse 
Royale, dont la plupart s'étoient avancés pour soutenir 
une sortie de la ville, et par le camp du régiment 
d'infanterie de Ferron, qui, ayant ea ordre d'aller de 
delà le Pô, n'avoit laissé qu'un sergent avec des 
mousquetaires, avec des malades et blessés ; et, par 
malheur, les maréchaux de logis, qui dévoient battre 
l'estrade toute la nuit sur les hauteurs, du côté 
d'Alexandrie, ainsi que je le faisois cbserver exacte- 
ment, étant dans le camp, n'y furent point cette nuitrlà 
que j'étois à mon fort, de sorte qu'il est à croire que 
les ennemis, n'ayant trouvé personne ddiors, passèrent 
plus tôt les lignes que l'officier des Gardes ne m'eût 
averti. Quoi qu'il en soit, il entra dans la place environ 
cent cinquante chevaux et près de cinq cents hommes 
de pied, et, le lendemain, à deux hrares de nuit, 
l'armée des ennemis se posta sur la colline. 

Les choses étant en cet état, nous tînmes conseil. 
La plus grande partie des officiers d'armée forent 
d'avis de lever le siège, voyant le secours cantré ; que 



304 MÉMOIRBS DE SOUVIGNT. [1656 

nous n'avions pas eu les deux mille hommes de pied 
de Madame Royale ; que les ennemis avoient défait à 
Fontaine-Sainte les trois mille hommes de pied et cent 
chevaux des troupes qui venoient de Modène fortifier 
notre armée, sous la conduite de IL de BiroD ^ ; qu'il 
ne nous restoit en état de servir qu'environ cinq mille 
hommes de pied pour garder nos lignes, qui étoieot 
d'une grande étendue, nos ponts de bateaux, quatre 
forts détachés des Ugnes, et nous n'en étions que sur 
le chemin couvert ; que notre cavalerie, étant déjà bien 
fatiguée, auroit désormais peine à subsister, faute de 
fourrage, et à fournir des convois suffisants pour les 
vivres et munitions qu'il falloit aller prendre à Casai ; 
que, si Ton avoit une mine prête à jouer, et quelque 
espérance de prendre Valence dans sept ou huit jours, 
on pourroit continuer le siège, mais qu'en l'état où 
nous étions, il ne se pouvoit pas ; que, si les ennemis 
forçoient nos lignes du côté de la colline, ils parta- 
geroient notre armée en deux, et, après avoir battu 
celle qu'ils voudroient attaquer la première, ils 
déferoient facilement l'autre ; que, si ce malheur nous 
arrivoit, les États de M. de Modène couroient risque 
d'être pris, auparavant qu'on eût fait repasser les 
monts à une autre armée pour le sedourir ; et plusieurs 
autres raisons tendant à faire lever le siège. Mais il 
faut avouer la vérité : que le duc de Modène préféra la 
gloire des armées du Roi à son intérêt particulier et 

1. François de Gontaut, marquis de Biron, baron de Saint» 
Blancard (1629-1700), fils de Jean, baron de Biron, et de 
Marthe-Françoise de Noailles, mestre de camp du régiment 
des Galères en 1648, maréchal de camp en 16499 gouveniear 
du Périgord en 1651, lieutenant général en 1655. 



1656] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 305 

à la conservation de ses États, demeura ferme avec 
une résolution intrépide de continuer le siège, et que, 
M. le duc de Mercœur étant de cet avis, il ne fut plus 
question que de trouver moyen de suppléer à notre 
foiblesse et de faire contre fortune bon cœur. C'est 
pourquoi, au lieu de garder nos lignes avec l'infanterie, 
nous laissions seulement quelques mousquetaires aux 
flancs et redans, et mettions des escadrons de cavale- 
rie en des distances proportionnées selon les besoins 
pour défendre les lignes, pendant que l'infanterie étoit 
en dehors, aux collines, pour s'opposer aux ennemis 
qui en occupoient les hauteurs et attaquoient le fort de 
l'Altesse, qui n'étoit pas encore achevé. Il fut si géné- 
reusement défendu par le régiment de l'Altesse, qui le 
gardoit, celui d'Auvergne et quelque autre qui s'y 
jetèrent, que les ennemis furent contraints de se 
retirer, après avoir perdu cinq ou six cents honmies. 

Et, comme M. de Modène vit les ennemis opiniâtres 
à tenter le secours, à force ouverte, par l'endroit de 
la colline, il alla se loger vis-à-vis d'eux pour s'y 
opposer, et y demeura tant qu'ils furent sur la colline, 
sans que leur canon, qui donnoit dans ses tentes et 
barraques et tua plusieurs de ses gens, l'en pût faire 
déloger, non plus que celui de la ville, dont il n'étoit 
guère moins inconunodé. En ce temps-là, il me fit la 
faveur de me faire bailler un de ses carrosses pour 
me reposer, ainsi que je faisois quelquefois avec son 
capitaine des Gardes. 

Quand les ennemis eurent abandonné la colline, le 

duc de Modène retourna à son premier logement, et 

moi au mien, auprès de lui, où je me rendois à toute 

heure qu'il m'envoyoit demander, étant le seul officier 

II 20 



306 XÉMOmES DB SOUVIGNT. [1656 

d'armée près Son Altesse. Il avoît oompasaioD de oioî 
de me voir travailler tout le jour près sa peraomie, la 
nuit en garde à la tranchée, où à dieval le long des 
lignes, et défendoit expressément à ceux qu'il m'en- 
voyoit de m'éveiller si j'étois endormi; ce qu*ajuit 
appris, j'avois toujours quelqu'un en garde pour 
m'éveiller sitôt qu'il verroit venir qndqa*im <fe sa 
part, afin qu'il ne me trouvât prâit endwmi. 

Quand j'avois le loisir, j'écrivois trois lettres par 
jour à ma fenmie, les envoyant par diflEârentes voies, 
les unes datées du matin, pes autres] de midi et du 
soir, pour la relever de la peine où ses fréquentes 
lettres me faisoient connoltre qu'dle ét«t d'iq^reiidre 
de mes nouvelles. Sur l'avis qu'on me donna que sa 
curiosité la portoit de parler à tous ceux qui alloient 
du siège à Turin, et [que,] conune ce n'âiMt que des 
blessés ou malades qui se retiroient pour se faire tni- 
ter, leur mauvois état ne faisoit qu'augmenter son 
inquiétude, c'est pourquoi j'écrivis à mon firère de 
Belmont de l'empêcher, et ne lui laisser voir des gais 
de l'armée que ceux qui se pmiMent bien et [pour- 
roient] l'entretenir des choses agréables. 

M. de Saint-Hilaire, aide-major du régiment d'Au- 
vergne, ayant été tué au siège, je demandai la diarge 
à M. d'Épernon, qui me fit l'honneur de m'envoyer 
les conunissions en blanc. Je les remplis du nom de 
M. du Monceau, qui est à présent capitaine audit 
régiments auquel je la^ donnai, M. le marquis de 
Janson^, mestre de camp, m'ayant fait le plaisir de le 

1. Voy. p. 161, note 1. 

2. C'est-à-dire : la charge. 

3. Laurent de Forbin, marquis de Janson, fils de Gaspard 



1656J MÉMOIRES DE SOUVIGlfT. 307 

faire recevoir en cette charge. Quoiqull fût jeune, 
n'ayant pas encore dix-sept ans, il n'a pas laissé de 
s'en acquitter avec honneur. 

Le duc de Modène m'avoit accordé une charge 
d'aide de camp pour son aîné, conune pour son seccmd 
frère qui l'exerçoit. Il s'excusa d'y servir, aima mieux 
rester en sa charge de lieutenant de cavalerie de la 
compagnie de M. le comte de Quincé, à la prière de 
M. de Mossé, mestre de camp, qui l'aimoit fort. Le 
pauvre garçon y fut tué, après qu'il eCtt conduit le 
convoi de Casai, faisant une des plus bdlles actions de 
notre temps, et fut extrêmement r^retté de toute 
l'armée, étant l'un des plus adroits et hardis cavaliers 
qu'il y eût, et en grande estime, mon frère de Bdmont 
lui ayant fait apprendre cet exercice avec les fils de 
M. le prince Thomas. 

Je n'écrirai pas les particularités du passage du 
fossé, de l'attachement du minau*, ni du logement 
sur le bastion de notre attaque, parce que je n'y eas 
point de part, ces dioses s'étant faites aux jours et 
aux gardes des autres maréchaux de camp, et n'eus 
qu'à agrandir ledit logement, où nous mimes des 
pièces en batterie, les ennemis étant rrtrandiés à la 
gorge dudit bastion ; et, comme <m vit que la mine de 
l'attaque de M. le duc de MercoNU*, au bastion de 
Garacène, n'avoit pas bien réussi, et que, nécessai- 
rement, il falloit pr^Didre Valence par celui de notre 
attaque, l'on n'en fit qu'une des deux pour agir avec 

et de Claire de LiberUt, fot mestre de camp en id52, ligoier 
de Marseille, mestre de camp da régiment d'Anvergne en 1865, 
goaverneur d'Antibes et Grasse, et mourut en 1603. 



308 MÉMOIRES DE SOUYIGNY. [16&6 

plus de vigueur, d'autant que notre infantane étoit 
extrêmement fatiguée et le courage fort abattu. 

En ce temps-là que toute Tannée des ennemis étoit 
campée à Girolle^ pour couper le chraûn au convoi 
qui venoit de Casai, commandé par H. du Monceau 
Tainé, et qu'il ne nous restoit que fort pai de vivres 
et munitions de guerre dans le camp. Messieurs les 
généraux se résolurent à donnar plutôt bataille que 
de la perdre, parce qu'autrement fl auroit fidlu 
lever le siège. C'est pourquoi M. le duc de Modène 
me laissa le soin de son quartier de la tranchée, et des 
troupes qui étoient delà le Pô. M. le duc de Mercoeur 
ayant aussi laissé ordre à M. de Baitz* pour le ûai, 
ils partirent du camp à deux heures de nuit et, à 
soleil levant, mirent l'armée en bataille entre Girolle, 
où étoient les ennemis, et le chemin que tenoit le convoi, 
pour le couvrir ; lequel ayant passé sans difficulté, nos 
Messieurs, voyant que les ennemis ne vouloient peint 
combattre, se retirèrent dans le camp. En leur absence, 
je ne manquai pas d'exerdser', quelques troiqpes des 
ennemis ayant paru sur les collines du oftté d'Alexan- 
drie et du côté de là le Pô. En même temps, ceux de 
la ville firent une sortie qui fut vigoureusement 
repoussée, si bien que Messieurs nos généraux trou- 

1. Giarole, arr. de Casai. 

2. André de Baitz de Colombiers servit dès Tannée 1830 dans 
le régiment de Lyonnais, dont il devint Ueatenant-coloneli fiit 
nommé maréchal de camp en 1649 et lieatenant général le 
8 octobre 1656, le même jour qae Souvigny, et mourut 
en 1657. 

3. Souvigny francise ici les mots italiens : exereiMw^ exer- 
cice; exercitare, exercer, occuper. 



1656] MÉMOIRES DE SOUYIGNY. 309 

vèrent les choses en Tétat qu'ils les avoient laissées à 
leur départ du camp. 

Trois jours après notre convoi arrivé, les ennemis 
envoyèrent trois grands partis de cavalerie à Monte, 
Lazzarone et sur le chemin de Girolle à notre camp. 
Sur quoi, M. le duc de Modène, qui ne savoit pas 
leur dessein, me conmianda avec quatre cents chevaux 
pour aller à eux. D'abord que j'en fiis près, ils se 
retirèrent à Girolle, où leur armée étoit en bataille. 
Leur artillerie et leurs bagages commençoient à défiler, 
ce qui me fit croire qu'ils n'avoient envoyé ces partis 
que pour nous ôter la connoissance de leur départ. 
J'en donnai avis à M. de Modène et demeurai à 
leur vue jusqu'à ce que leur arrière-garde fÙt au delà 
de Girolle, et m'en retournai au camp. 

Il y eut un brigadier de la compagnie de M. de la 
Grange qui fit une action bien hardie en ce temps-là. 

L'armée des ennemis ayant repassé le P6 et s'étant 
contentée de reprendre par composition le diàteau 
de Sartirana, où conmiandoit M. de ..•^, sans entre- 
prendre aucune tentative pour secourir Valence,* les 
assiégés se résolurent de. se rendre. La capitulation 
faite, ils sortirent de la place, tambours battants, 
enseignes déployées, mèche allumée, et escortés jus- 
qu'en Alexandrie. 

MM. les ducs de Modène et de Mercosur, ayant 
fait leur entrée dans Valence*, donnèrent le oonunan- 
dement des troupes qu'ils y établirent en garnison à 

1 . Le nom est en blanc dans le manuscrit. 

2. Voy. la Prise de Valence par l'armée du Roy y avec leê 
articles de sa capitulation, dans la G<ue^, année 1666, 
p. 1065. 



310 MÉMOIRES DB SOUYIGlfT. [1656 

M. de ValavoireS lequel en eut le gouvernemeot, que 
j'avois demandé à M. le Cardinal, lequd aie fit une 
honnête réponse que mes services seroient récompen- 
sés, mais que, pour le gouvernement de Valence, le 
Roi n'en disposeroit que du consentement du duc de 
Modène. Je crois qu'ils étoient convenus oisemble de 
le donner à M. de Valavoire sur le conmieno^nent du 
siège : aussi ne le demandai-je que pour faire voir que 
j'avois raison de le prétendre, afin que cela me servit 
en une autre occasion. 

Après la prise de Valence, on travailla diligasment 
à abattre les lignes et forts, combler la tranchée, 
nettoyer les fossés et réparer les brèches, sans pouvoir 
entreprendre d'autres choses de cette can^pagne; et, 
voyant qu'il n'y avoit rien à faire pour moi, je priai 
M. de Modène me permettre de me retirer à la citadelle 
de Turin, comme il fit ; et, ayant pris congé de lui et de 
M. le duc de Mercœur, je m'y adieminai et n'eus pas 
fait trois milles qu'il tomba une pluie si extraordinaire, 
qu'en arrivant à la porte de Casai, nous éticHis mouillés 
comme si nous iussions sortis d'une rivière. Celui qui 
commandoit à la garde avoit défense d'ouvrir la porte 
et de laisser entrer personne. Néanmoins, il me fit 
entrer tout seul. Je dis à mes gens l'hôtellerie où ils 
dévoient aller loger et m'en allai chez H. Gonsan, 
mon ancien ami, qui les fit entrer dans la ville et, 
après que j'eus changé d'habits, me traita splendi- 
dement. Il étoit intime ami de feu mon frère de 

1. François-Auguste de Valavoire, marquis de ValaToire en 
1652, fils de Pierre, viguier de Marseille, et de Gabrielle de 
Forbin-Soliers, devint maréchal de camp en 1650, Uentenant 
général en 1656, gouverneur de Sisteron, et moamt en 1694. 



i656] MSMOIRBS DE S0UYI6NT. 311 

Ghampfort, et avoit eu la pensée de lui donner sa 
nièce en mariage, n'ayant point d'enfant. U ^it extrê- 
mement riche et logé conmie un prince. U fit son 
possible pour me traiter quelques jours diez lui, spécia- 
lement ce jour^là qu'il pleuvoit à verse : mais cela ne 
m'empêcha pas d'aller coucher à Moncalve, ni la conti- 
nuation du mauvais temps de me r^nidre, le laidemain, 
à la citadelle de Turin, dans l'impatience où j'étois de 
consoler ma fenmie par mon retour, sachant qu'elle 
se trouvoit mal de l'inquiétude qu'elle en avoit eue. 
Effectivement, je la trouvai fort abattue. E31e se remit 
au bout de sept où huit jours après. Quant à mon 
frère et à ma sœur et leur enfant S je trouvai tous 
en bonne santé. 

Madame Royale me fît l'honneur de me recevoir 
avec ses bontés ordinaires à mon endroit, et me fit 
connoitre qu'elle étoit bien aise de la manière que 
j'avois parlé et écrit des Gardes de Son Altesse Royale*, 

1. Joachim de Gangnières, chevalier, baron de Belmont, 
ondoyé à Lyon le 8 janvier 1656^ devint capitaine an régiment 
des gardes du duc de Savoie. Il reçut^ le 22 octobre 1672, une 
pension annuelle de cinq cents livres en reconnaissance des 
bons et fidèles services de son père, qui venait d'être tné à 
Ovada^ dans une guerre contre Gènes, où le fils donna égale- 
ment des preuves de son courage et de sa valeur. (Arch, de 
Turin,) Il fit hommage de Belmont en 1703. Sa veuve, Fran- 
çoise Hindret, fille de noble Gaspard Hindret, seigneur de 
Beaulieu, en Lyonnais, et de Catherine Boyer, épousa, en 
1724, François de Wicardel, ou WiUecardel, marquis de 
Fleury et de Beaufort, du diocèse de Turin, chevalier de 
TAigle blanc, ministre du cabinet du roi de Pologne. 

2. La compagnie des Gardes du corps, troupe d'élite com- 
posée en majeure partie de gentilshommes savoyards, avait 
été créée, en 1607, par Charles-Emmanuel I*' sons le nom de 



312 MÉMOIRES DB S0UV16NY. [1656 

auxquels quelques-uns avoient voulu imputer la faute 
d'avoir laissé entrer le secours dans Valence ^ 

Après mon arrivée à la citaddle, nous eûmes avis 
que les grandes pluies avoient tellement grossi le Pô, 
qu'il avoit emporté nos ponts de bateaux après la 
prise de Valence, et, par ainsi, ôté la communication 
à notre cavalerie, campée de l'autre côté du Pô, au 
reste de l'armée qui étoit de celui de Val^ice. M. de 
Ferron, qui la conmiandoit, la sauva par sa diligence à 
passer la Sesia; car, s'il eût tardé seulement daix ou 
trois heures, il lui eût été impossible et [il] n*auroit pu 
résister à l'armée des ennemis qui étoit en corps près 
de lui, dans leur pays, désavantageux pour la cava- 
lerie, parce que c'est une plaine fort couverte d'arbres, 
coupée par quantité de canaux, larges et profonds, 
qu'on appelle en Lombardie Roggia^ tirés des rivières 
de Sesia, Gogna et Tessin, pour arroser des prairies. 
M. de Ferron se retira donc de cet embarras et rejoignit 
heureusement l'armée avec toute notre cavalerie. 

Messieurs nos généraux, ayant joint leurs troupes, 
logèrent celles du Roi à GostioUe^ et autres terres, sur 

Gentilshommes archers de la garde. Le nombre des compa- 
gnies fut porté à trois vers la fin da xvii* siècle. Il peut aussi 
s*agir là du régiment des Gardes, bien que la création oflBcieUe 
n*en date que du 18 avril 1659, après la réforme des anciens 
colonelats temporaires. Régiment permanent, faisant partie de 
la maison du duc, il forma la 1*^^ brigade légère d'infanterie 
piémontaise quand, en 1798, les troupes sardes furent incor- 
porées dans Tarmée française. SurTarmée de Savoie et sur les 
opérations militaires de cette époque, voy. Histoire militaire 
du Piémont^ par le comte de Saluées. 

1. Ci-dessus, p. 303. 

2. Costigliole, arr. d'Asti, prov. d'Alexandrie. 



1656] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 313 

les frontières de Piémont et de Montferrat, et ceUes 
de Son Altesse Royale en Piémont. Il courut un bruit 
d'entreprendre encore quelque chose dans le Milanois, 
qui m'obligea de retourner à l'armée. M'étant rendu 
auprès de M. le duc de Modène, il me fit loger dans 
son logis, au château de CostioUe, et, le lendemain, me 
fit prendre jour de lieutenant général, selon la patente 
du Roi qu'il me donna*. 

Quelques jours après, il fut résolu de mettre les 
troupes à quartiers sur les frontières de Montferrat, 
des Langues et Terres impériales. En attendant les 
ordres de la Cour pour les troupes qui dévoient aller 
en quartiers d'hiver en France, M. de Saint-André* 
alla commander le quartier de Cossan^, M. de Ferron 
celui de Cravansanne^, M. de Preston^ celui de San- 
Stefano de Belbo^, les autres lieutenants généraux et 
maréchaux de camp ayant aussi chacun leur quartier. 
M. le duc de Modène m'envoya à Gorzegne'^ avec les 

1 . Souvigny fut nommé lieutenant général des armées du roi 
le 8 octobre 1656. 

2. Alexandre du Puy, marquis de Saint- André-Montbrun, 
maréchal de camp dans les armées protestantes du duc de 
Rohan en 1621, servit Venise et la Suède, fut maréchal de 
camp dans les armées royales en 1641, lieutenant général en 
1651 et mourut en 1673. 

3. Cossano, arr. d'Albe, prov. de Coni. 

4. Gravanzana, arr. d'Albe. 

5. Jacques Preston, vicomte de Turat et de Preston, colonel 
d'un régiment d'infanterie irlandais, maréchal de camp en 
1647, fut nommé lieutenant général le 8 octobre 1656, le même 
jour que Souvigny. 

6. San-Stefano-Belbo, arr. d'Albe. 

7. Gorzegno, arr. d*Albe. — Gorzegne, correction auto- 
graphe de Gorseille. 



314 MÉMOIRBS DS SOUVIGNT. [1656 

régiments de cavalerie de Hazarin, ...^ éi Ânlezy et les 
r^iments d'infanterie de Dauphiné et de Lyonnob. Je 
n'y pus arriver qu'il ne fÙt bien tard. M. le marquis 
de Gorzegno, qui étoit de mes amis, vint au-devant 
de moi me prier de loger dans son château. Je lui 
demandai si, autrefois, les conmiandants des troupes 
y avoient logé. Il me dit que non, mais qu'il tiendroit 
à honneur de m'y recevoir conune son ami particulier. 
Je lui représentai l'importance que, si j'y avois 1<^, 
les autres conmiandants des troupes de France ou 
d'Espagne, ou même de l'Empire, dont son marquisat 
relevoit, y prétendroient aussi logar. Enfin je l'en 
remerciai et, m'en étant ainsi excusé, je logeai dans le 
bourg chez l'archiprétre. Nous y trouvâmes assez de 
vin et des châtaignes, de foin et de paille, et, comme 
ce quartier étoit le plus avancé dans les Langues, nous 
escarmouchàmes plusieurs fois avec les paysans qui 
nous approchoient, à la faveur des hauteurs et détroits 
de montagnes, sans nous faire grand mal les uns les 
autres. 

MM. les ducs de Modène et de Mercoeur, ayant 
reçu les ordres des quartiers d'hiver, firent ceux de la 
marche des troupes pour repasser les monts par les 
étapes. Je fus ordonné pour la conduite du r^^iment 
d'Auvergne, lequel, en partant de Gossan, alla loger à 
Isola ^. Je m'étois résolu d'aller coucher en Aste et l'y 
attendre au passage; mais, étant près du port de 
Béranger^, l'on me dit que les ennemis avoirât voulu 

1. £n blanc dans le manuscrit. 

2. Isola-d'Asti, arr. d'Asti^ prov. d'Alexandrie. 

3. Peut-être Baldichieri^ à Touest d*Asti. 



1656] MÉMOIRES DB SOUVIGNY. 315 

attaquer de nos troupes au passage du Taner*, ce qui 
me fit résoudre à ne quitter point ledit régiment 
d'Auvergne qu'il n'eût passé. Je m'en allai le trouver 
à Isola, où ces Messieurs furent bien aises de me voir, 
et, comme nous avions le Taner à passer et une grande 
journée à faire, nous partîmes près de trois heures 
devant jour. Durant qu'on se préparoit au départ, je 
mis la tête à la fenêtre et remarquai deux choses : la 
première, la joie qu'avoient les soldats, en cercle à 
Tentour d'un grand feu, d'aller en quartiers d'hiver; 
la seconde, que, quandje pris les armes audit régiment, 
je n'étois que simple soldat conune eux, qui faisoient 
alors avec des officiers garde de lieutenant général 
à mon logis^, ce qui me donna plus grand sujet d'en 
louer Dieu. 

N'ayant rencontré aucune difficulté en notre route, 
je dis adieu à ces Messieurs entre Turin et Suse, et 
m'en allai trouver M. le duc de Modène à Pignerol, 
où après avoir demeuré trois ou quatre jours, je pris 
congé de lui pour aller à Moncalier dire à Madame 
Royale ce dont il m'avoit chargé dès lors. Madame 
Royale me fit connoltre, ainsi qu'elle a dit à ma femme 
par plusieurs fois du depuis, le dessein qu'elle avoit 

1. Taner : correction autographe de Tanner, 

2. Voy. t. I, p. 10, le passage où Souvigny raconte son 
entrée comme simple soldat au régiment du Bourg-FEspinasse, 
futur régiment d'Auvergne, le 10 mai 1613. Il avait alors quinze 
ans et demi. En automne 1656, au moment où il venait d'être 
nommé lieutenant général, il avait cinquante-neuf ans d'âge 
et quarante- trois ans et demi de service. Il conserva tou- 
jours un souvenir au régiment d'Auvergne, aux soldats 
malades et blessés duquel il légua par testament, en 1672, la 
somme de trois cents livres. Voy. l'Appendice du tome III. 



316 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1656 

de me donner un gouvernement considérable dans les 
États de Son Âltessse Royale, son fils, s*il étoit yrai, 
conmie Ton disoit, que le Roi lui rendroit la dtadeDe 
de Turin. Je la remerciai très humblement en termes 
généraux, sans m'engager en rien. 

Étant de retour à la citadelle, j'y trouvai ma femme 
en assez bonne santé, et mon frère et ma sœur, qui 
me dirent que Madame Royale avoit assurance du Roi 
de la lui remettre. 

Environ le 15"" novembre que Madame Royale se 
retira à Turin, [elle] donna rendez-vous à ma femme 
aux Carmélites, lui déclara qu'elle ne doutoit pas 
qu'on ne lui remit la citadelle, qu'en q>rès nous 
devions penser à m'établir en Piémont. Sur quoi, elle 
répondit des civilités, se réservant à savoir mes 
sentiments. Nous y avions tous deux assez d'incli- 
nation ; mais il y eut deux raisons qui nous en empê- 
chèrent : la première, que cela pourroit faire tort à 
mon frère de Belmont, n'y ayant pas d'apparence que 
l'on nous baillât à chacun un gouvernement ; la seconde, 
que je croyois d'être obligé d'aller rendre compte au 
Roi et à Son Éminence de la sorte que j'avois agi dans 
le commandement de la citadelle de Turin, quand 
même je n'aurois pas sujet d'espérer la récompense 
de mes services, ainsi que M. le Cardinal me Favoit 
tant de fois promis verbalement et par écrit, depuis 
[que] je rendis Quérasque à Madame Royale, suivant 
les ordres du Roi et les siens, et servis dans les 
armées avec la satisfaction que Son Éminence a dite 
tout haut à plusieurs personnes, n'ayant rien au monde 
de si cher que d'obéir fidèlement et ponctudlemeat 
aux ordres du Roi et de ses ministres. 



1657] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 317 

Nous passâmes tout le mois de décembre 1 656 en 
attendant, d'un ordinaire à l'autre, les ordres de la 
restitution de la citadelle, que Madame Royale, ses 
ministres et tout le peuple de Turin attendoient avec 
grande impatience, quoiqu'ils ne parlassent de notre 
garnison qu'en louant notre politique de n'avoir 
jamais souffert, mon frère ni moi, que les soldats 
prissent rien à la campagne, ni quoi que ce soit dans 
la ville sans le payer, ni le moindre linge de ceux que 
le peuple lavoit dans les fossés de la citadelle et 
resséchoit à l'esplanade en toute sûreté, quoique 
la garnison fût la plupart du temps sans paiement, 
ni pain de munition, ni autre assistance que de notre 
argent, ayant baillé la cassine de Lenne, qui coû- 
toit quinze cents pistoles à mon frère de la Motte*, 
pour mille pistoles à M. de la Vermenelle, et employé 
bien d'autres sommes pour faire subsister la garnison, 
au même temps que nous n'étions pas payés de nos 
appointements, mon frère et moi, ni reml)oursés de la 
dépense qu'il avoit faite à faire remonter l'artillerie 
qui étoit sur le ventre. 

^657. 

Ayant reçu les ordres de la Cour de faire remettre 
la citadelle de Turin à Madame Royale, le 20* janvier 
1657*, elle en témoigna beaucoup de joie, et toute sa 

1. Ce membre de phrase, depuis qui coûtait^ est une addition 
autographe. Voy. ci-dessus, p. 195 et 196. 

2. Les lettres de la Cour pour cette remise sont^ en réalité, 
des 29 et 30 janvier; la remise effective eut lieu le 10 février, 
Voy. l'Appendice du tome III. 



318 MÉMOIRES DB 80UVIGNT. [1657 

oour, et se résolut, pour faire oonDottre à toute Tltalie 
que c'étoit à elle à qui le Roi le remettoit, d*y venir en 
personne recevoir les clefs de mes mains, et, en m£me 
temps, les bailler à Son Altesse Royale, son fils. Mais 
la maladie qui lui survint modéra Tallégresse publique, 
lui faisant différer de jour en jour cette céréoMmie, 
dans Te^rance qu'elle se portermt mieux. A la fin, 
les médecins lui ayant fait entendre que le grand air 
lui étoit contraire, elle m'envoya M. le marquis de 
Pianesse avec les ordres pour lui rem^tre la dtaddie, 
accompagnés d'une lettre digne d'une si grande prin- 
cesse et de ses bontés ordinaires envers noon firère 
et moi. 

Je fis connottre à M. le marquis de Pianesse que je 
m'estimois heureux d'avoir eu un commandemrat du 
Roi si agréable à Madame Royale, que nous étions 
tout prêts à exécuter, mon frère et moi, incontinent 
après qu'il nous auroit donné nos décharges de Fétat 
où étoit la place, à laquelle nous avions fiiit plusieurs 
réparations, spécialement aux corps de garde, ponts, 
portes, casernes et parapets, avec des réo^issés de 
l'artillerie, armes, munitions de guerre, qui appar- 
tenoient à Son Altesse Royale, et des ustensiles que 
Madame Royale avoit fait distribuer aux soldats ; qu*au 
reste, je tenois à grand honneur de remettre les dés 
de la citadelle en si dignes mains que les siennes, 
auxquelles Madame avoit confié toutes celles des places 
de Piémont, avec le commandement général de tout 
l'État, lorsqu'elle se retira en Savoie, et qu'il avoit 
généreusement contribué de sa valeur et prudente 
conduite, avec les armes et puissants secours du Rd, 
pour en chasser les ennemis et y rétablir Tautorité de 



4657] MÉMOIRES DE 80UVIGNY. 319 

Madame Royale. Après m'avoir r^ndu fort obli- 
geamment, je lui fis voir sommairement oe qui q>par- 
tenoit à Son Altesse Royale. Mon frère se chargea de 
le faire voir en détail à son secr^ire, pendant qu'il 
s'en alloit à la ville. Étant retourné à la citadelle le 
lendemain matin, il signa les certificats nécessaires à 
notre décharge des choses qui appartenoient à Son 
Altesse Royale. 

Le commissaire qui commandoit rartillerie du Roi 
nous ayant aussi donné nos décharges de TartiDerie et 
munitions de guerre, qui étoient dans la citadelle, appar^ 
tenant au Roi, M. Brachet, intendant de l'armée d'Italie, 
me fit voir un ordre du Roi de lui remettre les soldats 
de la citadelle, pour les envoyer en garnison à Valence ; 
ce qu'ayant fait à l'heure même, nous sortîmes de la 
citadelle, mon frère et moi, après que les troupes de 
Madame Royale en eussent pris possession. 

Étant sorti de la citadelle, je fus trouver Madame 
Royale l'avertir de la sorte que je TavcMS remise et 
recevoir ses conunandements pour aller à la CkHU*. 
Madame Royale me remercia de la manière que j'avois 
usée, me dit qu'elle n'avoit pas oublié le service que 
j'avois rendu à Monsieur son fils en lui conservant la 
ville de Quérasque, qu'elle croyoit bien que le Boi 
récompenseroit ceux que je lui avois rendus, mais, 
pourtant, s'il y avoit quelque emploi dans les États de 
Monsieur son fils qui m'accommodât, qu'elle me le feroit 
bailler; que, si, néanmoins, j'avois tout à fait résolu 
de me retirer en France, je lui laissasse mon frère, 
qu'elle le posteroit bien et en auroit un smn particulier 
de sa fortune. 

Après l'avoir très humblenimt remercié de ses 



320 MÉMOIRES DE 80UVI6NY. [1657 

bontés, j'en donnai avis à mon frère et le persuadai 
de demeurer au service de cette grande princesse, 
conune il fit. Madame Royale, qui fit des caresses extrar 
ordinaires à ma fenune, lui dit presque la même diose 
et, en après, nous envoya un présent que j*ai estimé 
ne devoir pas refuser de la main d'une si grande 
princesse, sœur du feu Roi, mon bon maître, tante 
du Roi régnant glorieusement, et d'autant plus 
volontiers que nous étions hors de la citadelle, et que 
j'avois été averti qu'à la Cour Ton avoit trouvé fort 
mauvais le refus qu'avoit fait M"^ la maréchale 
de Grancey^ d'un présent qui lui fîit envoyé par 
Madame Royale, laquelle en fut extrêmement oSimsée, 
[et] elle ne la voulut plus voir en après. 

Ayant pris congé de Madame Royale, elle nous 
envoya offrir de ses carrosses, pour nous et nos gens, 
jusqu'à Suse. Nous la remerciâmes très humblement 
et, ayant aussi pris congé de Son Altesse Royale son 
fils, de Monsieur l'Ambassadeur et sa femme, ei de 
tous nos amis, aussi bien que de mon frère et de ma 
sœur, après avoir entièrement payé les sieurs Tenin, 
Cailla et Touse, et autres qui nous avoient prêté de 
l'argent pour assister la garnison, nous partîmes de 
Turin, le 15* février 1657, pour aller loger à Saint- 
Ambroise. Le lendemain, étant arrivés à la Novaleza', 
il nous vint trouver un homme, envoyé de la part de 

1. Charlotte de Mornay-Villarceaux, gouyemante de M"*" de 
Valois, fille de Pierre et d'Anne Olivier de Leuville, épousa, 
en 1648, Jacques Rouxel, comte de Grancey et de MédaTy, qui 
devint maréchal de France en 1651 et était veof de Catherine 
de Monchy-Hocquincourt. 

2. Novalesa., arr. de Suse, prov. de Turin. 



1657] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 321 

M. le contrôleur général * Verdine, qui étoit fort de 
mes amis, lequel nous fit présent d'un régal de quan- 
tité de volailles, des perdrix, et de tant d'autres sortes 
de vivres qu'il y en eut assez pour tout notre voyage. 
Cette abondance de bonnes choses me fit pré^mier 
que cela ne pouvoit venir que de Madame Royale, 
n'ayant pas obligé M. Verdine de faire une dépense 
pour nous. Je fus confirmé en cette opinion quand je 
vis l'ordre de ce qu'on me donna, aux habitants^ de 
la Novaleza, de nous bien fournir ce qui nous étoit 
nécessaire pour passer le Mont-Genis et de nous bien 
servir, et qu'en arrivant à la Novaleza, le fermier 
général de Savoie nous fit civilité, nous fit présent de 
quelques bouteilles de vin et nous accompagna jusqu'à 
Ghambéry, nous demandant souvent si nous avions de 
besoin de quelque chose. Mais, comme nous avions 
notre équipage suffisant pour nous et nos domestiques, 
et que nous ne voulions rien prendre sans payer, il 
nous fut pourtant impossible de refiiser les bouteilles 
de vin qu'il nous donna. 

M. de Guirieu^, cousin germain de ma fenune, nous 
voulut loger en sa belle maison^, près de la Tour-du- 
Pin. Mais, comme nous avions grand train, je m'en 
excusai, aussi bien que des cérémonies que de nos 
amis nous vouloient faire en entrant à Lyon, avec 

1. Gnal : addition autographe. 

2. C'est-à-dire : pour les habitants. 

3. Charles de Boissat, seigneor de Gairieu, fils de Pierre, 
qui avait épousé, le 24 juin 1612, Charlotte de ViUars, scBor de 
Louise de Villars, dame du Chol. (Généalogie de la famiUe de 
Villarsy par M. de Terrebasse.) 

4. Cuirieu, hameau de la commune de Saint-Jean-de-Soudin, 
à deux kilomètres de la Tour-du-Pin, Isère. 

II 21 



322 MÉMOIRES DE SOUVIONY. [4658 

plusieurs carrosses, et nous loger, ayant envoyé à 
Tavance le nommé La Marguerite, valet de M. de la 
Grange, pour les avertir ponctuellement de notre 
marche. Je Tempèchai d'y arriver plus tbt que nous, 
faisant effort, partant de la Tour-du-Pin, pour aller 
loger le même jour au faubourg de la GuiUotière; et, 
comme nous apprîmes, en arrivant, que la porte de la 
ville étoit encore ouverte, quoiqu'il ftA déjà bien tard, 
nous y entrâmes et allâmes loger au Cheval de brome, 
à la rue du Boeuf. Nous demeurâmes trois jours à 
recevoir les visites de nos amis, sans avoir le tanps de 
pouvoir sortir du logis, ni faire aucune aflhire. ^rès 
avoir rendu mes civilités à M. TÂrchevèque^ et nous 
être débarrassés de Lyon, nous nous retirâmes à Sou- 
vigny, d'où je partis pour la Cour. 

4658. 

Pendant mon voyage de la Gour, ma fenune acheta 
la rente de Vaudragon', qui prend es paroisses de 
Mcys, Saint-Denis, Ghâtelus, Grammond', Fontanès*, 

1. Camille de Neufville (1606-1698), archevêque et comte de 
Lyon, commandeur de Tordre du Saint-Esprit, lieatenant 
général au gouvernement de Lyon et da Lyomiaii, Fores et 
Beaujolais, fils de Charles de Neufville, marquis d'Alincourt, 
seigneur de Villeroy, et de Jacqueline de Harlay. 

2. Vaudragon, ou la Chapelle-en-Vaudragon, comm. de la 
Chapelle-sur-Coise, cant. de Saint-Symphorien-iur-Goise, trr. 
de Lyon. Voy., sur la seigneurie de Yaudragon, la Notice du 
canton de Saint- Symphorien-le-Château, par Cochard, p. 166. 
Il subsiste encore deux tours en ruines de Tancien châtetii. 

3. Saint-Denis-sur-Coise, Châtelus et Grammond, commîmes 
du cant. de Saint-Galmier, arr. de Montbrisoiiy Loire. 

4. Fontanès, cant. de Saint-Héand, arr. de Saint*Étiemie| 



1658] MÉMOIRES DE SOU VIGNY. 323 

Saint-Romain-en- Jarrets M. de Sarron*, qui la lui 
vendit, lui remit trois terriers de ladite rente, savoir : 
Faure, Fayade et Noyer, et fit ratifier à Madame sa 
femme le contrat de vente avec la quittance qu'il en 
passa. 

Je ne pouvois désirer de meilleur accueil que celui 
que me firent le Roi, la Reine et M. le Cardinal. Mais 
cela n'étant pas suivi par eux du remboursement de 
mes avances et appointements de la citadelle de Turin, 
ni d'autre récompense que de vaines espérances de 
mes services, je me résolus d'attendre une autre occa- 
sion et pris congé de la Cour pour m'en retourner 
chez nous^. 

Après avoir donné ordre à nos affaires à Souvigny, 
nous allâmes passer l'été à Belmont et donner ordre 
à celles de mon frère de Belmont, en son absence, 
ayant baillé des rentes à renouveler au sieur de 
Saint-Michel. L'agréable situation de Belmont, la bonté 
de l'air et des h*uits délicieux qui s'y recueillent nous 
y firent demeurer jusqu'au mois d'octobre de l'an 1 658 
que nous allâmes loger à Lyon chez M"* Bay, où nous 
étions parfaitement bien logés. 

Le Roi et toute la Cour s'étant rendus à Lyon, 
quelques jours auparavant que Madame Royale de 
Savoie y vint avec Son Altesse Royale son fils et 

1. Saint-Romain-en- Jarret, cant. de Rive-de-Gier, arr. de 
Saint-Étienne. 

2. Louis de Sarron, baron des Forges, seigneur des Four- 
neaux, Sacconay, Civrieu, Vaudragon, la Rajasse, la Chapelle, 
fils de Jean, chevalier de l'ordre du Roi, et d'Anne de Fay, 
épousa, en 1655, Hélène de Rougemont. 

3. Ce paragraphe a été ajouté en marge de la main de Sou- 
vigny. 



324 MÉMOIRES DE S013V1GNT. [1658 

M""* Marguerite de Savoie, sa fille*. Sa Majesté ayant 
été au-devant d'eux à une lieue dans le Dauphiné 
et traité fort civilement la princesse, l'on fut quelques 
jours dans l'opinion que le mariage proposé entre eux 
s'accompliroit. La suite fit voir le contraire : la diffi- 
culté, à ce que l'on dit, étant provenue de Madame 
Royale, qui ne voulut pas consentir à celui qui avoit 
été proposé de son fils à une nièce de M. le Cardinal; 
mais il y a bien plus d'apparence que ce soit la Reine 
mère qui ait rompu ce mariage pour faire celui du 
Roi avec l'infante d'Espagne, sa nièce, comme elle 
le désiroit ardemment, et qui s'est accompli à Saint- 
Jean-de-Luz l'année ensuivante. 

Nous ne nous flattions pas de vaines espérances, 
si M""* Marguerite de Savoie eût été reine de France, 
ayant une estime et amitié toute particulière pour ma 
femme, parce que nous n'y voyions point d'appa- 
rence, quoique l'abbé Morety^, qui avoit engagé 
Madame Royale d'aller voir la Cour à Lyon, fit des 
assurances de M. le Cardinal pour dire que le mariage 
du Roi avec cette princesse s'accompliroit, d'autant 
que je savois de bonne part que, lorsque M. le Cardi- 
nal fit proposer à Madame Royale de faire épouser 
Son Altesse Royale son fils avec une de ses nièces, die 
dit qu'elle le vouloit bien, pourvu qu'il lui fit rendre 

1. Marguerite de Savoie devint duchesse de Parme. Voy. 
t. I, p. 337, note 3. 

2. L'abbé Amoretti, agent secret de Mazarin, eut, en cette 
circonstance, le rôle principal qui fut enlevé à l'ambassadeur 
Servien. Voy. Ifis tractions données aux €tmbasMadeunf Savoie, 
t. I, p. 7. Le même abbé avait été précédemment envoyé à 
Paris, en 1657, par la cour de Savoie pour négoâerla restitu- 
tion do la citadelle de Turin. 



1658] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 325 

Pignerol. Sur quoi, M. le Cardinal répondit qu'il 
n'étoit pas en son pouvoir de la lui faire bailler, et qu'à 
cette condition elle se contenteroit bien de la fille du 
bourreau de Paris. Cela nous fit présumer que, Son 
Altesse Royale n'épousant pas une nièce de M. le Car- 
dinal, il ne consentiroit point le mariage de M"^ la 
princesse Marguerite avec le Roi, joint que la Reine sa 
mère désiroit qu'il épousât M"* la princesse d'Es- 
pagne, sa nièce. Néanmoins, nous ne laissâmes pas 
d'aller au-devant de Madame Royale jusqu'à Cham- 
béry, dans un carrosse à six chevaux, passant par Gre- 
noble, la vallée de Graisivaudan, le fort de Barraux, 
et Notre-Dame de Myans ^ . Étant arrivés à Chambéry, 
Madame Royale nous reçut avec des bontés extraordi- 
naires, et, après avoir demeuré huit jours et pris congé 
d'elle, nous retournâmes à Lyoi>par le même chemin. 
Leurs Majestés, M. le Cardinal et toute la Cour 
allèrent au-devant de Madame Royale et de la sienne 
jusqu'auprès de Bron^. Le bon accueil de Sa Majesté^ 
à M""^ la princesse Marguerite de Savoie, et les ca- 
resses qu'il lui fit tous les jours firent croire à plu- 
sieurs que le mariage se feroit; mais la Reine mère 
voulant absolument qu'il épousât sa nièce la princesse, 
il y eut bien du changement, ce qui obligea à Madame 
Royale de se retirer avec Son Altesse Royale son fils, 
et sa fille et toute la Cour. 



1. Myans, cant. de Montmélian, arr. de Chambéry, Savoie. 
Notrc-Dame-de-Myans est un lieu de pèlerinage où se trouve 
une madone noire d'une haute antiquité. La fête en est célébrée 
le 8 septembre. 

2. Bron, cant. de Villeurbanne, arr. de Lyon. 

3. Il s'agit du Roi. 



:m MÉMOIRES DE SOUYIGNT. [ifô9 

La cour de France demeura à Lyon envinm trcHS 
semaines après que celle de Savoie en fut partie. 
Durant ce séjour, je ne perdis point de temps à sollici- 
ter M. le Cardinal : mais je n'en eus que de vaines espé- 
rances, sur quoi je ne Taisois aucun fondement. 

^659. 

L(^ Roi étant parti de Lyon au commencement de 
Tannée 1659, nous y demeurâmes avec grande satis- 
laction. Ma femme s'occupoit fort à la dévotion et 
semhloit que rien ne manquoit à notre bonheur, après 
les grandes aiïaires que nous avions eues que de payor 
la soninie de six mille livres que je devoisàM. le baron 
(le Lngiiy de Vougy pour l'entretien et parfiùt paiement 
de (irt^/.iou. (Vost pourquoi nous résolûmes ensemble 
(|ue j*iiH>is fniiv cette affiiire, et de vcnr Monsieur notre 
aix'JiovtV^ue à Vimy^ pour servir M. de Tlsle, qui 
avoit (|uelque affaire auprès de lui. Je partis donc de 
Lvou on iH.'tte intention le [4] mars 1659, et, en 
disant ailieu à ma tVimne, je remarquai en son visage 
un ohangemont qui me donnoit de Tapprâiension, y 
tixMivant la txnileiu' extrémemait mauvaise et les yeux 
enfouivs. Je lui dis que je ne la voulois pas kisser 
en (Vt etat« cnn*ant qu'elle ètoit malade. Elle me 
ivptuuiit qu\'lle ne sotoit jamais mieux portée et éloit 
plus ivntente qu*une iviiK\ et n'avoit autre déplaisir 
que de uh' voir partir par un mauvais tenqia. Sa 

I . \ i*.it\ t^si rjiuotfru nom «ii^ NeufrUI^^-ssr-SaAne, ek.-l. et 
oAut , Arr de l >..'» C^oiille de ><NitTni<'. arckevèqae et Ljroii, 
\ (Kv<s<siAit u chitejitt d OnbreTal. oè il re^a^ ca 1681^ 
l\H5i* \l\ et U ivur de IVâttCif. 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 327 

réponse m'ayant un peu remis, quoique mon cœur fût 
outré de douleur et saisi de crainte qu'elle fût plus 
malade qu'elle ne pensoit, je me résolus finalement au 
départ, dans l'espérance de faire diligence et d'être de 
retour auprès d'elle le quatrième jour. Je lui dis donc 
adieu. Â peine nous pouvions nous séparer, conune 
s'il se fût été un présage que ce fût pour la dernière 
fois. Ma seule consolation étoit en l'affection et amitié 
qu'a voit M"^ du Monceau* pour elle et au soin qu'elle en 
prendroit en mon absence, sachant aussi la confiance 
qu'elle avoit en elle. 

Ayant dîné avec M. l'Archevêque à Vimy et fait l'af- 
faire de M. de l'Isle, nous allâmes coucher à Belmont, 
d'où je partis, le lendemain, avec M. du Monceau. Je 
vis M"® [de Chevriers] à la Flachère*, dînai à Thizy, et 
arrivai le même jour à Vougy, château de M. le baron 
de Lugny. M'ayant civilement reçu le lendemain matin, 
que je lui comptai la partie de six mille livres, il me 
bailla quittance générale, reçue par Debilly, notaire 
royal, et déchargea de mes paiements l'original de la 

1. Anne Piochon, fille de Jean Piochon^ marchand, et d'Anne 
Ribou, baptisée, le 19 novembre 1637, à Jargeau, eut pour 
parrain François Gangnières, père de Souvigny, et pour mar- 
raine Jacquette Gaucher. Elle était sœur des frères du Mon- 
ceau, dont parle Souvigny, notamment p. 307. On la trouve 
sept fois marraine dans les registres paroissiaux de Jargeau de 
1656 à 1675. £n 1668, elle est qualifiée dame Anne du Monceau. 

2. La Flachère, comm. de Saint- Vérand, cant. du Bois- 
d'Oingt, arr. de Villefranchey Rhône. Château possédé, en 
1659, par François de Chevriers, ancien mestre de camp du 
régiment de la Motte-Houdancourt. Il doit s'agir ici de sa 
femme, dont le nom est en blanc dans le manuscrit, Claudine 
de Varennes, qu'il épousa en 1629, fille d'Antoine, seigneur de 
Rappetour et d'Antoinette de Rancé-Gletteins. 



328 MÉMOIRES DE 80UVI6NT. [1659 

transaction qu'il a passée avec messire Heldiior de 
Saint-Ghamond, en vertu de laquelle il avoit hypo- 
thèque spéciale sur la terre de Grézieu. Gela fait, je pris 
congé de lui et m'en allai loger à Tarare^, où je n*étois 
pas encore bien endormi que M. du Monceau me vint 
dire qu'il avoit des nouvelles à me donner de ma 
femme, et qu'il avoit fait préparer des chevaux de poste. 
Je lui demandai s'il y avoit quelque chose de pressé. 
Il me dît que oui, que M"* Bay* avoit envoyé en poste 
un de ses gens pour m'avertir que ma fenrnie étoit 
extrêmement malade, ce qui m'ayant grandement sur- 
pris et mis en grande peine, je montai à cheval, et, 
étant arrivé sur le haut de Fleurieu^, près de la Bresle, 
environ deux heures devant jour, je remarquai une 
étoile d'une effroyable manière qui me donna grande 
appréhension pour ma femme. Le jour commençoit 
à paroître quand j'arrivai à la porte de Vaise^. Le 
commis dit à celui que j'envoyai qu'il avoit eu ordre 
de m'attendra toute la nuit, les clés à la main, pcnir 
me l'ouvrir à mon arrivée, ce qui me donna encore 
plus mauvaise opinion. 

En mettant pied à terre, je trouvai à la porte de 
notre logis M. Beaux, qui me dit que ma femme étoit 
décédée le jour d'auparavant, jeudi 6* mars 4669. 
Dieu sait combien funeste me fut cette nouvelle. Je cou- 
rus de toute ma force dans notre chambre où je trou- 

1. Tarare^ ch.-l. de cant., arr. de Villefranche, RhAne. 

2. On trouve^ quelques années plus tard, dans V Armoriai 
(général : Lyonnais, une Marianne Bay, femme de Jean de la 
Praye, trésorier général au bureau des finances de Lyon. 

3. Fleurieu-sur-rArbresle, cant. de TArbresle, arr. de Lyon. 

4. y aise, faubourg de Lyon, sur la route de Tartre. 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 329 

vai son corps, le visage blanc comme la neige et ver- 
meil comme des roses. Après l'avoir baisée et fondu en 
larmes et en sanglots, l'on me retira dans ma chambre 
qui est sur la rivière de Saône. Étant un peu revenu 
à moi, j'envoyai prier M. le président Sève*, qui 
et oit parent de feu ma femme, que Dieu absolve! et 
mon ami intime, de venir me voir. Je lui demandai son 
conseil et son assistance en cette triste occasion, et le 
priai de faire avec Messieurs les curés et chanoines de 
Saint-Paul ^ qu'il me fût permis de faire porter le corps 
de ma femme pour être inhumé en l'église de Souvi- 
gny, m'étant ressouvenu qu'elle avoit une particulière 
dévotion à Notre-Dame, la trouvant toujours au pied 
de l'autel qui lui avoit été dédié, en prières, toutes les 
fois que je la surprenois au retour de mes voyages, 
sans pourtant savoir ce que j'ai appris environ quinze 
jours après, à l'ouverture de son testament, par lequel 
elle avoit ordonné que son corps fût inhumé au 
pied dudit autel de Notre-Dame en l'église de Sou- 
vigny. 

Pendant que M. le président Sève alla trouver 
Messieurs de Saint-Paul, auxquels il offrit de ma part 

1. Guillaume de Sève, seigneur de Laval, succéda à son 
père, comme premier président au parlement de Dombes, par 
lettres de provisions du 22 mars 1653. Sa mère, Hélène de 
Villars, était fille de Balthazar, président en la sénéchaussée 
et siège présidial de Lyon, puis premier président au parle- 
ment de Dombes (Généalogie de la famille de VUlars, par 
H. de Terrebasse). 

2. Saint -Paul, église collégiale et paroissiale à laquelle 
l'église Saint-Laurent était annexée. Le chapitre était composé 
de dix-huit chanoines, dont trois possédaient les dignités de 
chamarier, de chantre et de sacristain-curé. 



330 MÉMOIRES DI SOUVIGHCr. [1659 

leur payer leur droit, comme si le corps y etA été eûse- 
veli, et qu'il en eût obtenu ma demande, j'envoyai en 
poste à M. l'archevêque de Vienne et à M. de Yillars, 
oncles de feu ma femme, et à MM. de la Forest, 
pour les avertir de son décès, donnai ordre d'avoir 
toutes les choses pour les funérailles, un drap de 
velours noir avec une croix de satin blanc sur le cer- 
cueil, fis porter le corps dans une salle du logis, tapi^ 
sée de noir avec flambeaux, bénitier, et des prêtres 
dont il y en avoit ordinairement deux auprès du 
corps. 

Plusieurs de mes amis, qui m'étoient venus visiter 
et prendre part à mon affliction, s'étant retirés à 
l'entrée de la nuit, j'eus loisir de faire r^exion sur ma 
perte indicible, et, ignorant la cause de cette inopiné 
malheur, n'ayant été que quatre jours à mon voyage, 
je m'informai de M"** Bay et du Monceau, qui me 
dirent que ma pauvre femme étoit morte d'un médi- 
cament qu'une maudite créature lui avoit donné, lui 
disant que c'étoit un remède pour avoir des enfants, 
qu'elle s'étoit cachée d'elles pour le prendre, et a'étoit 
seulement servie d'une de nos servantes. U falloit bien 
qu'elle s'imaginât qu'il y eût du péril à s'y exposer, 
puisqu'auparavant elle voulut faire sa confession géné- 
rale et se communier. M. ***^, qui a une dignité à 
Sainte-Croix^, m'a dit qu'elle fit l'un et l'autre avec 
une dévotion admirable. 

1. Le nom est en blanc dans le texte. 

2. Sainte-Croix, première paroisse de Lyon, était unie à 
l'église primatiale dont elle faisait partie, et était desservie 
par deux curés, qualifiés custodes-curés de Sainte-Croix en 
Téglise de Lyon^ et par quatre vicaires. 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 331 

A son retour au logis, ayant pris cette nialheureuse 
boisson, elle fut attaquée au cœur et d*un dévoiement 
continuel qui lui ôta entièrement ses forces, sans se 
plaindre autrement, sinon qu'elle dit, à ce que M"* Bay 
m'a rapporté, qu'elle avoit fait une grande faute, ce 
qui lui fit présumer que c'étoit de l'avoir pris sans 
l'avis du médecin ni autre personne en qui elle pût 
avoir confiance, mais seulement sur le bruit commun 
que cette détestable fenmie avoit donné de bons 
remèdes à plusieurs autres femmes pour avoir des 
enfants, ce qu'elle désiroit passionnément, plutôt pour 
ma satisfaction que pour la sienne. Néanmoins, elle se 
gardoit bien de se hasarder aux remèdes qu'en mon 
absence, pour ne me fâcher, d'autant que n'y voulois 
pas consentir, craignant de la perdre, et ne l'ai su que 
deux ans après, qu'elle me l'avoua, qu'elle avoit fait 
venir un médecin de Piémont à Souvigny pour ces 
intentions, lorsque j'étois à Paris. Ceux que nous avions 
consultés ensemble avoient conclu qu'elle s'étoit gâté 
les reins par les efforts qu'elle avoit faits, en soutenant 
feu M. du Ghol, son père, dans une grande maladie, 
sans souffrir qu'autre personne le servît. 

Ainsi, je n'a vois d'autre motif que la conservation 
de sa santé. Je trouvois en sa personne tout ce que je 
pouvois souhaiter au monde, ne croyant pas y pouvoir 
être plus heureux et content, quand bien nous eus- 
sions eu des enfants, et, pour lui ôter tout soupçon d'en 
avoir la pensée, lorsque j'en rencontrois quelqu'un en 
sa présence, je m'en détournois la vue, afin qu'elle ne 
crût pas que j'y eusse intention, croyant que cela pou- 
voit augmenter son déplaisir d'en être peinée. Aussi 
étois-je bien obligé d'avoir de la complaisance pour 



332 MÉMOIRES DE SOUVIGNY. [1659 

une si vertueuse, si bonne et si aimable personne, [qui] 
faisoit son plaisir à me plaire ; et, bien loin de me OMitre- 
dire en la moindre chose, elle avoit cette obligeante 
coutume de présenter adroitement si j'avois agréable 
quelque proposition qu'elle m'eût voulu faire, aupara- 
vant que s'en déclarer ; de lire toutes mes lettres qui 
lui tomboient entre les mains pour me faire voir ce qui 
me pouvoit contenter, et donner promptement ordre 
aux autres choses, ainsi qu'il étoit nécessaire, sans 
m'en faire rien connoltre qu'après que la diose étoit 
faite. Cette fidèle servante de Dieu, zélée au service de 
Notre-Dame, qui se confessoit et communioit presque 
tous les huit jours fort dévotement, étoit si charitable 
que je ne lui ai pas vu perdre une seule occasion d'ex- 
cuser les fautes d'autrui, s'il lui étoit loisible et qu'elle 
eût raison de le faire. Jamais ouïe médire de personne, 
prudente et diligente aussi bien que prévoyante aux 
affaires, sans emportement, l'esprit pressant et mod^, 
peu de paroles et beaucoup d'édification, il m^est 
impossible d'exprimer les effets de sa fidèle amitié. Je 
dirai seulement qu'elle ne pouvoit souffiîr personne 
entre nous deux, ni s'éloigner de moi non plus que 
l'ombre fait le corps. 

Dans le plus sensible de ses déplaisirs de me voir 
partir à l'armée, elle m'a souhaité la goutte par plu- 
sieurs fois, et à elle une jambe rompue, pour demeurer 
tous deux ensemble, et proposé souventes fois de 
vendre notre bien pour nous acheter quelque diarge 
sédentaire, puisque je ne pouvois vivre content sans 
emploi, toute occupation et climats lui étant indi£B6- 
rents, pourvu que nous ne fussions pas séparés. Il 
est souventes fois arrivé qu'après nous être pronaenés 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 333 

trois ou quatre heures dans la salle de Souvigny et 
qu'on nous venoit dire qu'on avoit servi, que la 
soupe étoit froide, nous disions : « Faisons encore un 
tour, » et, en après, passions quelques heures sans 
s'en apercevoir, ne pouvant finir nos discours qui 
n'étoient pas d'affaires domestiques, un quart d'heure 
par jour pouvant suffire pour notre famille^ ni des 
nouvelles du grand monde, ni de notre voisinage, car 
nous parlions peu du prochain. Semblables entretiens 
ne sauroient être imaginés que par des personnes qui 
aiment fidèlement et sincèrement, comme nous fai- 
sions. 

Je n'étois guère moins obligé à feu ma pauvre 
femme, que Dieu absolve ! de sa bonté envers mes 
frères qu'elle aimoit autant ou plus que les siens 
propres, spécialement mon frère de Ghampfort, qui 
abandonna ses affaires d'importance pour l'accompa- 
gner en Piémont, et, à son retour, de Quérasque à 
Pignerol, et qui avoit pour elle une tendresse toute 
particulière. Sa vie est un exemplaire de vertu et de 
bonté envers un chacun. Ses réprimandes à ses ser- 
vantes en particulier, sans leur rien dire devant le 
monde, sembloient aux remontrances d'une bonne 
mère à ses filles : aussi en étoit-elle servie avec res- 
pect et fidélité. Il y avoit peu d'avocats plus propres 
à terminer de petits dififérends, son inclination à la paix 
et sa capacité dans les affaires la faisant heureusement 
réussir en celles de nos sujets de Souvigny et de Viri- 
celles, les empêchant de se chicaner. Ils louoient Dieu 
d'avoir une dame si charitable. 

Madame Royale de Savoie l'avoit toujours bien 
traitée et reçu dans son cabinet, conune elle eût pu 



334 MÉMOIRES DE SOUVIGIIT. [1659 

faire une ambassadrice, lui ayant souventes fois fait 
l'honneur de prendre son avis en des oocasioiis 
importantes, lui donnant rende:&-vous pour la voir à 
cette intention dans le monastère des Carmélites, à 
Turin, pendant que j'étois dans la citadelle, et, quoi- 
qu'elle la fit prier souvent au bal et qu*dle sût 
bien danser, elle n'y voulut aller qu'une fois qu*dk 
crut faire plaisir à Madame Royale, qui domioit le bal 
à la reine de Suède ^. Aussi n'étoit-dle point mâée 
parmi les brouilleries des dames de la Cour. Elle n'y 
paroissoit que pour contribuer sa bonne volonté et 
entremise aux acconmiodements. 

Ces tristes pensées et plusieurs autres que je ne puis 
écrire, qui étoient souvent interrompues par mes sou- 
pirs et sanglots, ayant occupé mon e^rit toute la 
nuit sans me permettre autre consolation que le sou- 
venir de la bonne vie de feu ma dière défiuite 
fenmie, ce qui me fait croire que sa fin aura été 
agréable à Dieu et par conséquent qu'elle est bio- 
heureuse, au point du jour, qui étoit le samedi 
8*" mars, je commençai à me préparer pour faire por- 
ter le corps de feu ma chère femme, que Dieu 
absolve ! à Souvigny , et le fis mettre sur un brancard, 
couvert de drap noir, et les chevaux aussi. M. le 
doyen de Saint-Pierre, mon beau-frère', m'ayant 
joint à ma sortie de Lyon, voulut aussi acocMopagiier 
le corps de sa sœur, lequel je fis mettre dans 
l'église d'Yseron^, et fis faire les prières durant la 

1. Voy. p. 286. 

2. Melchior Harenc de la Condamîne : voy. p. 131. 

3. Yseron, cant. de Vaugneray, arr. de Lyon, et àTingt*hiiit 
kilomètres de cette ville. 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 335 

dtnée de nos gens. Je fis faire aussi une station au 
droit de l'église d'Aveize*, dont le curé fit les prières, 
et je trouvai celui de Souvigny à l'entrée de sa 
paroisse avec la croix, son vicaire et tous ses parois- 
siens, qui vinrent recevoir le corps qui fut porté en 
l'église de Souvigny, où se fit le service solennelle- 
ment le lendemain, y ayant assisté la plupart du 
clergé des environs, mondit sieur le Doyen, M. de 
Trocezard, son frère, M. de Bournat*, MM. de Clérim- 
bert et de la Menue et plusieurs autres de nos amis. 
Le corps de feu ma femme fut inhumé en la sépul- 
ture au pied dudit autel de Notre-Dame, à Souvigny, 
ainsi qu'elle avoit ordonné. 

Après ces derniers devoirs, je ne pensai plus qu'à 
prier Dieu, donner l'aumône pour elle et donner des 
marques de mon amitié à sa mémoire. Je fondai une 
messe à ladite chapelle Notre-Dame tous les jeudis, 
jour de son décès, à son intention; et, pour la messe 
que nous avions fondée tous les mardis à Longes, 
j'obtins ordre de Monsieur notre Archevêque, et con- 
sentement du curé de Longes, de la transférer à Souvi- 
gny, où je la fondai, baillant le domaine qui fut de 
Laurent Dumoulin pour l'entretien de ladite fonda- 

1. Aveize, cant. de Saint-Symphorien-sur-Coise, à quarante 
et un kilomètres de Lyon et à six kilomètres de Grézieu-Sou- 
vigny. L'église, dédiée à saint Pierre, fut reconstruite plus 
lard, sauf le clocher. Voy. Notice du canton de Saint-Sympho'^ 
rien-lc- Château, par Cochard, p. 141. 

2. André Tricaud, seigneur de Sury-le-Bois, Boumat et le 
Piney, conseiller du roi, lieutenant criminel au bailliage et 
sénéchaussée de Forez, épousa Françoise de Vinolz et mourut 
en 1672. Sa petite-fille, Jeanne-Françoise deLaurencin, épousa, 
en 1689, le deuxième fils de Souvigny, Jean-Louis-Alexandre. 



336 MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1659 

tion du mardi et celle du jeudi, et, quant à la pension de 
trente livres que me devoit Jean Journaux, du village 
de Marlin, paroisse de Longes, que j'avois hypothé- 
quée pour l'entretien de ladite fondation du mardi à 
Longes, je la donnai à M"^ de Marlin^, tante de feu 
ma femme, que Dieu absolve ! et retirai et mis en pen- 
sion chez M. le curé de Souvigny le fils aîné de sa fille 
et de M. de Curnieu^, pour lui faire apprendre à liçe et 
à écrire aussi bien que les bonnes mo^irs, étant 
homme de piété et de vertu auprès duquel il pouvoit 
profiter beaucoup. 

Je fis marché avec le sieur Mimerel, sculpteur de 
la maison de ville de Lyon, de répitapfaté en lettres 
d'or qu'il a posée en ladite chapelle. Je fis aussi 
marché avec le sieur Acquin du retable et autres 
ornements de ladite chapelle, avec Maître Brasier des 

barreaux de fer qui la ferment, et avec * du 

lambris. Je fis mettre un dais de velours noir aurdessus 
de l'autel et le parement de même éto£Fe, aussi bien 
que la chasuble, avec des croix de satin blanc, avec 
nos armoiries, donnai une lampe et des burettes 
d'argent, et autres ornements dont je diai^eai Jean 
Gauthier, autrement dit Matillon, pour lors consul dudit 
lieu. M. Julien Escot m'ayant transporté le droit de 
nomination de la prébende du depuis, qui lui avoit 

1. Marie du Chol, dite M"* de Marlin, du nom d'un hameau 
de Longes, fille de Claude P' du Ghol et de GabrieUe de la 
Forest, épousa Pierre de Saint-Priest de Fontanès, seigneur 
d'Albuzy, qui testa le 7 juillet 1625. Voy. p. 238. 

2. Hélène de Saint-Priest, fille de Marie du Chol, était mariée 
à Pierre Dalmais, écuyer, seigneur de Cumieu. 

3. Le nom est en blanc dans le manuscrit. 



1659] MtiMOIRBS DB SOUYIGNT. 337 

été cédée par M. Jean DeroIIe, je la lui conférai à lui- 
même, et le nommai en même temps pour desservir 
lesdites fondations. 

Mon frère l'Âbbé et M"' du Monceau, qui m'avoient 
toujours assisté, s'en étant retournés au pays^, je restai 
tout seul et me résolus à établir mes afihires de sorte 
qu'elles ne puissent dépérir ^i mon absence, et, ayant 
mis tout l'ordre dont j'étois capable dans mon 
extrême afiOiction, je partis de Souvigny, le SI9* juin 
1 659, pour aller au rencontre de M. le cardinal Maza- 
rin, qui étoit parti de Paris pour se ra^lre aux fron- 
tières d'Espagne et de France, et traiter la paix entre 
les deux couronnes. Par l'avis que M. de Ghamarande^ 
m'avoit donné de sa marche, je pris mes mesures ^i 
intention de le joindre à Poitiers. Je passai à Boën, 
l'Hôpital, la Pauze, couchai chez M. de la Yardière 
d'à présent^, feu Monsieur son père, mon très dier 
ami, étant décédé, de là à Glermont, Pontgibaud, 
Pontaumur, Saint-Victor, la Chapelle -Taillefert^, la 
Souterraine ^ Montmorillon. M. du Monceau étoH aussi 
avec moi, et un valet à cheval avec un laquais. 

^n arrivant à Poitiers, j'appris que M. le Cardinal 
en étoit délogé pour aller loger à Couhé^. Je pris cette 
route et m'en allai loger à un demi quart de lieue de 

1. C'est-à-dire à Jargeau. 

2. Clair-Gilbert d'Omaison, comte de Chamarande, gouver- 
neur de Phalsbourg et Sarreguemines, premier mattre d'hd* 
tel de M''^ la Dauphine, mourut en 1091. 

3. Charles de Toumebise, seigneur de la Yerclière, fils de 
Gabriel (voy. p. 201), décéda avant le 28 décembre 1005. 

4. Saint-Victor et la Chapelle-TaiUefert, cant.'de Guéret. 

5. La Souterraine, ch.-l. de cant., arr. de Guéret, Creuse. 

6. Couhé, ch.-l. de cant., arr. de Qmjf ^bone. 

II » 



338 MÉMOIRES DB SOUYIONT. [I6S9 

Gouhé, dans une maison d'un ami du oomte de 
Yivonne^ où j'avois dtné, sachant la difficulté qu'il y 
a de trouver logement à la Cour quand on arrive 
tard. 

Le lendemain, je me rendis de bonne heure à Ville- 
fagnan^, en Saintonge, où H. le Cardinal étant arrivé 
me fit l'honneur de me bien recevoir, MM. le marédial 
de yilleroy et Tarchevéque de Lyon étant dans sa 
chambre avec Don Antoine Pimentel', envoyé du roi 
d'Espagne. 

Les maréchaux des logis me logèrent tout seul, 
pour ce jour^Ià, et me comptèrent le laklemain, que 
nous allâmes loger à Barbezieux, avec M. de la GuiÛo- 
tière^, maréchal de camp, mon ami, continuant ainsi 
le long de la route à Guitres^, Cadillac, Captieux*, 
Montr-de-Marsan, Dax, où il y a une fontaine d*eau 
bien chaude, [et] dont M. de Poyanne^ est gouvernrar, 

1. Louis -Victor de Rochechouart, comte, pni» duc de 
Vivonne (1636-1688), fils de Gabriel, duc de Mortemart, et de 
Diane de Grandseigne, maréchal et général des galères de 
France, devint duc de Mortemart à la mort de son père, 
en 1675. 

2. Villefagnan, ch.-l. de cant., arr. de Ruffec, Qiarente. 

3. Don Antonio-Alonso Pimentel de Herrera j QuinmieSy 
comte de Benavente, négocia la paix des Pyrénées pour le roi 
d'Espagne, avec Don Luis de Haro^ et monmt à Bruxelles 
en 1671. 

4. Michel d*Aits de la Guillotière, maréchal de camp en 
1646, mourut en 1664. Il commanda dans Landredes en 1655. 

5. Guttres, ch.-l. de cant., arr. de Liboome, Gironde. 

6. Captieux, ch.-l. de cant., arr. de Bazas, Gironde. 

7. Henri de Baylens, marquis de Poyannei sénéchal des 
Landes de Bordeaux, gouverneur de Navarrdns et de Daz^ et 
lieutenant général en la principauté de Béam, chevalier des 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 339 

à Bayonne, où étant logé chez M. Daguerre, M. de Mon- 
ségur, de Ciboure, près de Saint-Jean-de-Luz, qui 
étoit son ami, me pria de loger chez lui, quand Son 
Éminence iroit à Saint-Jean-de-Luz. J'y trouvai de la 
difficulté, parce que sa maison étoit une des plus con- 
sidérables du lieu. Mais, néanmoins, les maréchaux 
des logis me layant marquée pour moi seul, nous 
fûmes ainsi séparés, M. de la Guillotière et moi, non 
d'affection, qui a toujours continué entre nous jusqu'à 
son voyage de Gigeri*, d'où se retirant avec l'armée, 
de laquelle il étoit maréchal de camp, dans un vaisseau 
nonmié la Lune, avec quelques compagnies de 
Picardie, comme il vit que le vaisseau alloit être sub- 
mergé, ne sachant pas nager, il dit : c S'il y a quel- 
qu'un de vous autres. Messieurs, qui se puisse sauver, 
il pourra dire que la Guillotière a su bien mourir i, et, 
s'étant enveloppé dans son manteau, il se jeta en la 
mer. Voilà la tragique fin dont je suis bien marri. Le 
vaisseau s'étant enfoncé, tous ceux qui étoient dedans 
furent noyés, excepté dix-huit soldats qui se sauvèrent 
à la nage. 

J'estimerois superflu de faire la description de 
Bayonne, clé de France du côté des monts Pyrénées, 
étant connue pour l'un des meilleurs ports de mer. 

ordres du roi, fils de Bernard et d'Anne de Bassabat de Bordéac, 
mourut en 1667. 

1. Djidjelli, ville maritime d'Algérie, arr. de Bougie, dép. 
de Constantine, fut prise par le duc de Beaufort en 1664, dans 
le but d'y créer un établissement français. La garnison de 
quatre cents hommes, qui y fut laissée sous les ordres du 
comte de Gadagne^ fut massacrée par les indigènes, redevenus 
maîtres de la ville. 



340 HÉMOIRES DE SOUVIGNY. [4659 

M. le maréchal de GramontS qui en est gouvameur, 
a bien fortifié le château. Il seroit à désirer de réparer 
la ville, où il y a quelques défauts. Les bourgeois sont 
en grand nombre et bien armés. En cas d'alarme, les 
conununes du pays y doivent jeter mille hommes d'élite. 
M. le maréchal de Gramont me fit l'honneur de m'y 
bien recevoir, nous ayant toujours fait celui d'aimer 
toute notre famille, spécialement mon frère de 
Champfort. 

Durant les sept ou huit jours que nous demeurâmes 
à Bayonne, il fut résolu que Son Éminence iroit â Saint- 
Jean-de-Luz, et Don Louis d'Haro^, plénipotentiaire 
d'Espagne, à Fontarabie. Y étant arrivé, M. de Hon- 
ségur me mena en son logis qu'il avoit fait marquer 
pour moi, bien plus commode et plus spacieux qu'il 
ne m'appartenoit. J'avois encore plus d'avantage de 
sa conversation ; car c'étoit un fort honnête honmie. 

Saint-Jean-de-Luz est un grand village ouvert, 
environ de la grandeur de Roanne, séparé de Giboure, 
autre bourgade opposée à Saint-Jean-de-Luz de l'autre 
côté du canal ou port de mer, par le canal qui leur 
sert de bon port, d'environ deux cents pas de large, 
sur lequel l'on a bâti un fort beau et solide pont, au 
lieu de celui qui étoit plus bas que les pèlerins appe- 
loient Pont -qui -tremble. Au-dessus dudit pont et 
milieu du canal on a bâti un couvent de Récollets, avec 

1. Voy. t. I, p. 352. 

2. Don Luis de Haro (1599-1661), ministre espagnol, neveu 
du comte d'Olivarès, lui succéda en 1643. Le marquisat de 
Carpio fut érigé, en sa faveur, en duché-grandesse. Le comte 
de Souvigny fut reçu à dîner par don Luis de Haro à Fonta« 
rabie. (Gazette, année 1659, p. 842.) 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 341 

une belle église dédiée à Notre-Dame de la Paix, pour 
la faire et maintenir entre ces deux grandes bour- 
gades, où l'émulation et l'inimitié étoient en règne à 
cause de leur trafic si grand qu'elles ont eu jusqu'à près 
décent vaisseaux, d'environ vingt pièces de canon cha- 
cun, avant la guerre, et leur en restoit encore environ 
vingt. Celui de l'hôte de M. le maréchal de Villeroy 
lui donna trente-cinq mille francs de profit de son 
voyage; le mien eut dix-huit mille francs du sien. 
Leur grand commerce est en Terre-Neuve, dont ils 
apportent des morues et merluches, et aux pêches de 
baleines, pour lesquelles ils vont quelquefois vers les 
mers glaciales, et en tirent beaucoup [plus] d'utilité 
qu'auparavant, depuis l'invention qu'a trouvée un 
Basque de faire fondre les graisses des baleines dans 
leurs vaisseaux, ce que jusqu'alors Ton avoit estimé 
impossible, et qu'ils ne pouvoient fondre à terre 
depuis que les Anglois et Hollandois les avoient chas- 
sés des habitations qu'ils avoient faites en ce pay&-là*, 
étant contraints d'apporter les graisses, qui se fon- 
doient en partie en leur longue route. Ce Basque fai- 
soit^ suspendre les grandes chaudières en l'air, de 
telle façon qu'encore bien que les vaisseaux, agités 
des vents, penchassent d'un côté ou d'autre, elles 
demeuroient néanmoins droites, en ligne perpendicu- 
laire, et, pour empêcher les grands feux et les bri- 

1. Verazzano avait déclaré Terre-Neuve possession française 
en J524. Les Anglais s'emparèrent de Tîle en 1583 et les Fran- 
çais ne la reprirent qu'en 1701. Ce fut la paix d'Utrecht, en 
1713, qui limita définitivement le droit de pèche des Français 
au rivage appelé le French Shore, 

2. Il y a faisant dans le texte. 



342 XÉMOIBES DE SOUVIGNT. [1659 

quels échauffés de mettre le feu aux vaiaseaaz, il 
modéroit leur chaleur, les arrosant quand il étoit 
nécessaire. 

L'évident pro6t de cette nourdle inventiiMi ayant 
été connu à la Cour, l'on fit un parti avec pouvoir aux 
partisans d'empêcher qu'il n'entrât aucune hnfle de 
baleine en France sans sa permission; sur qum, il 
voulut traiter avec les Basques, à condition qu'ils lui 
foumiroient une certaine quantité de tonneaux de 
ladite huile dans les ports de Bayonne, Bordeaux, 
Nantes, Saint-Malo, Rouen, Galab, Agde, Arles, Mar- 
seille et Toulon, à vil prix, ce que n'ayant pas voulu 
faire, disant qu'ils n'étoient pas assurés des vents pour 
conduire leurs vaisseaux auxdits lieux et qu'ils ne 
pouvoient vivre, baillant leurs huiles à si bcm marché, 
sur quoi M. de Monségur, mon hMe, ayant harangué 
M. le Cardinal, lui présentant une requête de la partie 
de Basque, il les renvoya au retour de la Cour à 
Paris. 

Puisque nous sommes sur le discours des baleines, 
je dirai comme on les prend aux cAtes de Basque, envi- 
ron le mois de septembre, qu'elles se viennent finottn* 
la tête contre les rochers, pour en 6ter de petites bêtes 
qui les incommodent. L'on met des sentinelles sur les 
pointes de terre ou caps plus haut avancés dans la 
mer. Lorsqu'ils^ crient : < Baleine! >, sitAt qu'As les 
aperçoivent à la pluie qu'elles jettent en haut, alors 
les chaloupes préparées vont après. La plus avancée 
n'est point empêchée par ceux qui la suivent. L'ayant 
approchée, on lui donne un coup de dard, dont le 

1 . Ils mis pour e//es, les sentinelles. 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 343 

bout est fait comme celui d'une flècbe à la turque, 
attaché à une corde. Il pénètre facilement dans le 
corps de la baleine, dont la peau est fort mince, et 
n'en peut sortir. Quand elle se sent blessée, elle fait 
un effort de la queue, qui coupe quelquefois des cha- 
loupes, va au fond et, s'étant relevée, va à la terre la 
plus proche, où étant achevée de tuer, la graisse est 
séparée dans la chair que Ton donne à de pauvres gens, 
et [on] fond la graisse en huile. 

L'on en prit une, du temps que nous étions à 
Saint-Jean-de-Luz, qui étoit fort grande, quoiqu'on 
dit qu'elle n'avoit pas plus de dix ou onze mois. 

Pendant les allées et venues des envoyés de M. le Car- 
dinal à Don Louis d'Haro, et de lui à Son Éminence, 
pour convenir d'un lieu de se voir, je priois à dîner, 
dans mon logis, M. le président de GhamoussetS 
envoyé de la part de Son Altesse Royale de Savoie 
à M. le Cardinal, et M. le comte de Sannazare*, de 
Son Altesse de Mantoue. Étant hors de table, je leur 
dis qu'étant serviteur de leurs maîtres et le leur, j'avois 
eu la pensée de les mettre ensemble, afin qu'ils se 
puissent aboucher et peut-être convenir ensemble de 
leurs faits en particulier, sachant bien l'intention de 
leurs maîtres, afin d'en demeurer d'accord par la 

1. Claude-François de Bertrand, seigneur de Ghamousset, 
baron de Gilly, gouverneur de Chieri, fils d'Amédée et de 
Charlotte de Chevron, fut président du conseil de Madame 
Royale, ministre d'État, deuxième président au sénat de Savoie, 
ambassadeur en France et plénipotentiaire au traité des Pjrré- 
nées. Il testa en 1667. 

2. Le comte San-Nazaro fut ministre résident du duc de 
Mantoue en France en 1658 (Histoire généalogique de la mai" 
son royale de Savoie, par Guichenon, t. 111, p. 164). 



344 MÉMOIRES DB SOUVIOIIT. [1619 

médiation de M. le Cardinal, que je n'étois pas à 
téméraire de croire que j*y puisse contribuer autre 
chose que ma bonne volonté et mes désirs de voir la 
paix bien établie entre leurs États, où j'ai longtemps 
servi le Roi à la satisfaction des dmx pièces, et me 
retirai en fermant la porte, pour empêcher que leurs 
entretiens ne fussent interrompus, et les revins trouver 
environ quatre heures après. Je reconnus qu'ils étiHent 
convenus de quelque chose et non de tout. Après cda, 
ils se virent et se parlèrent toujours fort dvil^n^it. 
Nous nous voyions souvent M. le président de Gba- 
mousset et moi, mon logis joignant le sien. 

M. le Cardinal et Don Louis d'Haro étant convenus 
de s'assembler dans l'Ile que les Basques appebient 
Béhobie, et les Espagnols l'Ile des Faisans, en la 
rivière de Bidassoa^, qui sépare la France de l'Es- 
pagne, pour faire la paix entre les deux couronnes. 
Son Éminence nous ordonna, M. de Ghouppes' et moi, 

1. Le lit de la Bidassoa s'élargit au hameau de Béhobie et 
forme plusieurs îles^ dont Tîle des Faisans ou de la Conférence. 
Presque à fleur d'eau, cette île est maintenue par des pik>tis, 
réparés notamment en 1861 par les soins de Napoléon III et de 
la reine Isabelle, ainsi qu'en témoigne une plaque commémo- 
rative. Le hameau de Béhobie, sur la rive droite de la Kdas- 
soa, à l'extrémité du pont international, appartient à la eomm. 
d'Urrugue, cant. de Saint-Jean-de-Luz, arr. de Bayonne, 
Basses-Pyrénées. La description de Ttle de la Bidassoa est don- 
née dans la Gazette , année 1659, p. 847. 

2. Aymar de Chouppes, baron du Fau, chevalier de Tordre 
du roi, conseiller d'État d'épée, mestre de camp de deux régi- 
ments, lieutenant général des armées du roi, lieutenant de roi 
en Roussillon, gouverneur de Belle-Isle, fils de René et de 
Catherine Goyer, naquit vers 1612 et mourut vers 1673. fl 
écrivit des Mémoires (1625-1660), qui ont été publiés en 1753, 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 345 

d'en aller partager le terrain avec MM. de Batteville* 
et Pimentel, que Don Louis y envoya. Nous y fîmes 
faire les bâtiments de la conférence et ponts de 
bateaux. La longueur de cette lie est de quatre cent qua- 
rante-huit pieds et de quarante-six en sa plus grande 
largeur. Les bâtiments [furent] de semblable hauteur, 
longueur, largeur, pour observer l'égalité entre les 
couronnes, savoir : pour chaque plénipotentiaire, une 
salle de trente-six pieds de long, chambre de vingt- 
quatre, antichambre de dix-huit, sur quinze pieds de 
large, avec une galerie pour aller à la chambre de la 
conférence, qui est de vingt-quatre pieds carrés , et 
une cour de semblable grandeur, pour empêcher d'en- 
tendre ce qui se disoit à la conférence. Personne n*y 
pouvoit entrer, non plus que dans les galeries par 
lesquelles ces Messieurs alloient à couvert dans la 
chambre de la conférence, partagée par la moitié, où 
chacun avoit sa porte, tapisserie, marchepied, siège, 
table et fenêtre, le tout d'égale grandeur, et [ils] 
prenoient si justement leurs mesures qu'ils y entroient 
tous deux en même temps. 

Il n'y avoit point de fenêtre entre les autres bâti- 
ments et la distance d'entre eux étoit faite à dessein 

et réimprimés avec ceux du maréchal de Navailles, par Moreau, 
en 1861. 

1. Don Carlos, comte de Côrvierre, appelé le baron de Bat- 
teville par les historiens, fils de Nicolas de Watteville, marquis 
de Versoix, et d'Anne de Grammont, d'une famille franc-com- 
toise, fut gouverneur de Bourg, en Guyenne, pour les Espa- 
gnols, en 1652, maréchal de camp dans la révolution de Naples, 
capitaine général de la Catalogne, gouverneur du Guipuzcoa 
et de Saint-Sébastien, ambassadeur de Sa Majesté Catholique 
en Angleterre en 1661. 



346 HÉMOIRIS DB SOUVIGIIT. [1689 

de n'avoir point de oommunication, aiiflfli bien que la 
clâture qui sépare la distance d'entre les deux ponts de 
bateaux, où l'on mettoit le pied à terre, afin de pouvoir 
aller chacun dans son appartement, sans se voir ni 
entendre, pour éviter les accidents qui sont arrivés 
autrefois, en ce pays, aux entrevues des rois de France 
et d'Espagne, à cause de l'antipathie des deux nations^ ; 
et, pour empêcher le désordre, nous n'entrftmes que 
soixante François et soixante Ei^Mignols dans TAe, à la 
première conférence, nonunés par les plénipoten- 
tiaires. 

Pendant la seconde conférence, plusieurs Espagnfds 
eurent la curiosité de nous voir à notre appartement 
et, après avoir monté sur la clôture de séparation à 
cette intention, ils vinrent en chaloupe aborder notre 
pont de bateaux, sans que pas un de nous s'avançât, 
parce que M. le Cardinal avoit défendu de leur pœnt 
parler ; mais, à la fin, nous crûmes qu'il étoit de la 
civilité de les aller recevoir, comme nous fîmes, et, 
les ayant conduits à l'appartement de Son Éminenoe, 
et leur fait faire collation, ils se retirèrent fort satis- 
faits de nous, qui leur ayant rendu la visite incontinent 
après, ils nous reçurent avec beaucoup d'honnêteté. 
Nous nous mêlâmes si bien les uns parmi les autres que 
Messieurs les plénipotentiaires, ayant informé de oe 

1. Il y eut sur la Bidassoa, en 1463, entre Louis XI, Henri IV, 
roi de Castille, et la reine d'Aragon une entreTue où le haiu 
excessif du roi de Gastille et la simplicité afiectée du roi de 
France furent pris, de part et d'autre, en mauvaise part. Bn 
1526 eut lieu, sur une barque, près du même liea, rechange 
du roi François I*' et ses deux fils. Bnfln, en 1616, se fit 
l'échange d'Elisabeth, fille de Henri IV, destinée à Philippe IV, 
et d'Anne d*Autriche, destinée à Louis XIII. Voy. 1. 1, p. 29. 



1659] MÉMOIRES DE 80UVIGNY. 347 

qui s'étoit passé en ce premier rencontre, [et pensant] 
que la suite en seroit de même, firent abattre les clô- 
tures de séparation et entrer dans Tlle tous ceux qui 
s'y présenteroient. Alors, on connut bien que Tesprit 
de paix étoit parmi nous, car il n'y eut de sorte de 
gracieux traitement que les deux nations ne se fissent 
l'une à l'autre. 

M. de Ghouppes fit faire notre pont de bateaux pen- 
dant que je dessinai et fis faire les bâtiments, les 
sieurs de Batteville et Pimentel s'en étant rapportés à 
moi quant au dessin. Après quoi, chacun fit son 
ouvrage séparément. Nous commençâmes le 4® d'août 
1659 et achevâmes le 12* en suivant*. 

Son Éminence et Don Louis y ont tenu vingt-cinq con- 
férences, d'environ cinq heures chacune. La vingt-qua- 
trième fut le T novembre. Le traité de paix ayant été 
signé par Son Éminence et Don Louis, ils firent entrer 

1. « Cependant (4 août), le comte de Souvigny et le sieur de 
Chouppes, lieutenant général de Tartillerie, qui avoient ordre 
d'elle (Son Éminence) de faire dresser plusieurs ponts de 
batteaux pour faciliter l'entrée de llle de THôpital et des 
cabanes qui s'y dressoient pour la conférence, s'en acquittoient 
avec une diligence extraordinaire, comme faisoient aussi le 
baron de Batteville et le gouverneur de Fontarabie de leur 
côté de la part de Don Louis d'Aro. » (Journal contenant la 
relation véritable et fidelle du voyage du Roy et de Son Éminence 
pour le traitté du mariage de Sa Majesté et de la paix générale ; 
Paris, Loyson, MDCLIX, p. 9.) Il est dit plus loin, dans ce 
journal, que les comtes de Guiche et de Souvigny furent trai- 
tés avec un superbe appareil, dans Fontarabie, par le duc de 
Nocarc, le 17 août. Dans une autre relation, on lit également à 
la date du 4 août : « Ce matin, on a envoyé Ghouppes et Souvi- 
gny visiter l'île et prendre les mesures. » [Histoire du traité de 
la paix conclue sur la frontière d^ Espagne et de France entre 
les deux couronnes en Van 1659 ; Cologne, 1665, p. 134.) 



348 MtMOIRES DE SOUVIGHT. [1659 

dans la chambre de la œnf éremse œ qoi se tixmva de Fi«^ 
çois et d'Espagnols de condition dans File, pour ouïr lire 
le contrat du mariage du Roi avec Tinfante d'Espagne ^ . 
Don Pedro Goloma^, secrétaire d'Ëtat du Roi Catho- 
lique, en ayant fait la lecture, [il] fîit signé en même 
temps par les plénipotentiaires. Les Espagnols en 
donnèrent la bonne œuvre à Son Ëminenoe, et nous 
en fîmes nos civilités à Don Louis. Il est vrai que les 
Espagnols témoignèrent plus de joie de la paix que 
nous, qui étions presque tous officiers d'armée auprès 
de Son Éminence, et Don Louis d'Haro n'avoit auprès 
de lui que des provinciaux^, excepté les sieurs de 
Batteville, Pimentel et peu d'autres. La dernière con- 
férence, qui se fit le lundi 10* novembre 1659, (iit 
seulement pour se donner des présents et se dire 
adieu. 

Il est à remarquer qu'en l'an 1 61 5 se firent les deux 
changes des deux reines, sur un pont qui fut fait envi- 
ron cinq cents pas au-dessus de ladite lie, savoir de 
l'infante d'Espagne Anne d'Autriche, qui fut mariée au 

1. Marie-Thérèse d'Autriche (1638-1683), fille de Philippe IV 
et d'Elisabeth de France. Le mariage aurait été décidé en 
novembre 1658, à Lyon, entre Mazarin et un envoyé d'Espagne, 
alors que le Cardinal feignait de travailler au mariage de 
Louis XIV avec Marguerite de Savoie. Voy. p. 324. 

2. Le contrat de mariage du 7 novembre 1659 fat passé 
<c par-devant moi, Pedro Coloma, chevalier de l'ordre de 
Saint- Jacques, seigneur des villes de Chozaz, de Cavales et de 
Yiinclillers, du conseil des Indes, secrétaire d'État, écrivain 
et notaire de la Catholique Royale Majesté ». {Histoire des trai- 
tés de paix ^ année 1659.) 

3. C'est-à-dire : gens du pays ou de la province. 



1659] MÉMOIRES DE SOUVIGNY. 349 

roi Louis XIII% et de Madame Elisabeth de France, qui 
fut mariée à Philippe, roi d'Espagne^. 

Étant en la bibliothèque du couvent des Récollets, 
entre Saint-Jean-de-Luz et Ciboure, le 3* octobre 1 659, 
j'ai remarqué dans un livre, intitulé de la Croix du 
Maine ^, [que] Guillaume du Ghoul, bailU des montagnes 
du Dauphiné, maître des requêtes, gentilhomme lyon- 
nois, a composé quantité de beaux livres, imprimés à 
Lyon, l'an 1555^, et que Jean du Ghoul, son frère, en 
a aussi imprimé à Lyon 1565*. 

M. l'abbé d'Aurillac^ me donna place dans son car- 
rosse depuis Saint-Jean-de-Luz jusqu'à Toulouse, où 

1. Voy. t. I, p. 29. 

2. François Grudë, sieur de la Croix du Maine^ bibliographe, 
(1552-1592), publia la Bibliothèque du sieur de la Croix du 
Maine, qui est un catalogue général de toute sorte d^auteurs qui 
ont escrit en françois depuis cinq cents ans et plus jusqu 'à ce 
jour d'huy, avec un Discours des Vies des plus illustres entre 
les trois mille qui sont compris en cette œuvre ; Paris, 1584. 

3. GuillaurSe du Choul ou du Ghol, fils de Pierre Ghol^ fut 
étudiant à Valence, en 1516, et mourut en 1560. Il écrivit le 
Discours sur la castramétation et discipline des anciens Romains; 
Lyon, 1555, et le Discours de la religion des anciens Romains; 
Lyon, 1556. 

4. Jean, fils du précédent, et non son frère, et de Glaire 
Faure, seigneur de la Jurary, bailli des montagnes du Dau- 
phiné par résignation de son père, en 1560. On a de lui : 
De varia quercus historia. Pylati mentis descriptio, authore 
Jo. du Ghoul G. -F. Lugdunensi. Lugd., Rouville, 1555; Dia- 
logus formicas, muscx, aramsei et papilionis, 1556; Dialogue 
de la vie des champs, 1565. Il testa en 1578 et 1598 et fut 
arrière-grand-père de M™* de Souvigny. 

5. Saint-Géraud d'Aurillac était une abbaye de Tordre de 
Saint-Benoît, fondée au ix« siècle. Louis Barbier de la Rivière^ 



3M) MÉMOIRES DE SOUVIGNT. [1659 

nous arrivâmes deux jours avant M. le Cardinal. Le 
Roi, qui les attendoit, m'ayant fait Thonneur de me 
traiter favorablement, M. le comte de Nogent^, qui me 
faisoit Thonneur de m*aimer, prit son temps de dire 
des choses à mon avantage, qui furent agréables à Sa 
Majesté, et, pour m'obliger encore plus, quand M. le 
Cardinal fut arrivé à Toulouse et que j'étois auprès 
de lui, il lui demanda si j'avois été à la conférence. 
Son Éminence lui répondit : c Eh! ne savez-vous pas 
bien que c'est lui qui Fa fait faire? » avec d'autres 
paroles obligeantes de l'estime qu'il avoit pour moi, 
qui désirant profiter du séjour de la Cour à Toulouse 
pour faire payer à M. le trésorier général de Gonse- 
rans les arrérages de la pension qu'il devoit à mon 
beau-frère l'Abbé, je quittai mon bon logis, où je lais- 
sai M. du Monceau, pour me loger en un médiocre 
vis-à-vis du sien, où il étoit avec son frère dans celui 
qui lui avoit été donné au lieu de sa maison, où étoit 
logé M. le Cardinal. Je fis tant que j'en arrachai une 
partie, et laissai M. du Monceau, qui sollicita si vigou- 
reusement l'autre, qu'il me l'apporta à Castelnaudary. 

abbé de Fleury- sur-Loire, de Saint-Père-en- Vallée, de Notre- 
Dame-de-Lire et de la Sauve-Majeure, en était abbé depuis 
1648. (Gall. christ., t. II, p. 447.) Voy. t. O, p. 115. 

1. Armand de Bautru, comte de Nogent, capitaine des gardes 
de la Porte en 1651 sur la démission de son père Nicolas (voy. 
p. 211), fut tué, en 1672, au passage du Rhin. II avait épousé 
Diane-Charlotte de Caumont-Lauzun. 



SOMMAIRES 

DU TOMB muntiis. 



AmtL 1039. 

Siège du Chenche (Gengio), p. 1. — Le cardinal de la Valette 
appelé à Turin par Bladame Royale, p. 2. — Combats 
autour de Turin; levée du aiège, p. 3. — SouTÎgnj nommé 
gouverneur de Quérasque poor le duc de Savoie, p. 4. — 
Voyage de Turin à Qnérasque, p. 5. — Aasemblée dn con- 
seil de ville de Quérasqne, p. 7. — Ruse pour s'emparer du 
château, p. 8. — Départ du comte l^valde, ancien gouver- 
neur, p. 9. — État de la défense et dispositions des habi- 
tants, p. 10. — Situation de la région avoisinante, p. 12. 

— Massacre de la garnison de Bème, p. 13. — Soovigny 
nommé gouverneur pour le roi de France, p. 14. — Le duc 
de Longueville amène des secours, p. 15. — Prise de la 
ville de Turin par le fuince Thomas et finte de la régente 
dans la citadelle, p. 16. — Attaque infiructoeuse des géné- 
raux français contre la ville, p. 17. — Mort dn cardinal de 
la Valette; le comte d'Harcourt lui succède dans le com- 
mandement de Tannée, p. 19. -*- Trêve dn 15 aoftt an 
15 octobre, p. 20. — Victoire de la Route (la Rotta), p. 21. 

— Occupation des places du Haut-Piémont, p. 22. — 
Désarmement des habitants de Quérasque, p. 23. — Obser- 
vations de Souvigny à ce sujet, p. 24. — Rentorcement de 
la garnison, p. 25. — Ron esprit des habitants, p. 26. — 
Mesures d'ordre, p. 27. 

Amrtb 1640. 

Incursion de M. O'Reilly, mestre de ca^p, dans le marqpûsaft 
de Novello, p. 28. — Sa retraite, p. 30. — Force de la gar^ 



35? SOMMAIRES DU TOME DEUXIËMB. 

nison de Qaérasque, p. 31. — Visite de Soutî^j an comte 

d'Harcourt à Poirino, p. 32. Prépantifo de défense à 

Quérasque, p. 33. — Avis des gouTemears de SaTÎgliano et 
de Bène, p. 34. — Rassemblement et marche des ennemis, 
p. 35. — Attaque infructaense des princes de Savoie contre 
Quérasque, le 5 mai, p. 36. — Pertes de la garnison, p. 37. 

— Exécution d'un bandit, p. 38. — Victoire du comte 
d'Harcourt devant Casai, p. 40. — Il assiège Turin, p. 41. 

— Manque d'entente entre le prince Thomas et le marquis 
de Leganez; défense de Casai par M. de la Tour, p. 42. — 
Mort de M. de Beauregard, oncle de Sonyigny, p. 43. — 
Ses débuts dans la carrière des armes; entreprise contre 
Genève en 1602, p. 44. — Conduite exemplaire de M. de 
Beauregard, p. 45. — Il devient successivement enseigne, 
lieutenant, capitaine et lieutenant-colonel au régiment du 
Bourg-de-rEspinasse, p. 46. — Son mariage avec M"* Pon- 
chon, à TArbresle, p. 47. — Ses campagnes jusqu'en 1630, 
p. 48. — Bienveillance que lui témoigne le Roi, p. 49. — 
M. de Beauregard conduit des recrues en Piémont en 1630, 
p. 50. — Il commande les troupes royales dans les Langues 
en 1635, p. 51. — Nommé maître d'hôtel du Roi, Louis XIII 
le visite à son passage à l'Arbresle en 1639; son testa- 
ment, p. 52. — Sa mort, p. 53. — Continuation du siège 
de Turin, p. 55. — Succès du comte d'Harcourt, à la fois 
assiégeant et assiégé dans son camp et la citadelle, p. 56. — 
Mort d'une femme, capitaine de cavalerie dans l'armée 
ennemie, p. 58. — Emploi des bombes comme courriers, 
p. 59. — Capitulation de Turin et retraite du prince Tho- 
mas; voyage de Souvigny à Casai, p. 60. — Il reçoit Tordre 
d'arrêter le comte Philippe d'Aglié, p. 61. — Dispositions 
prises, p. 62. — Il le conduit à la citadelle de Turin et à 
Pignerol, p. 64-65. 

Ann^e 1641. 

Souvigny conduit le comte d'Aglié à Lyon, puis au château de 
Vinccnnes, p. 66-67. — Il reçoit un brevet de pension de 
deux mille livres; constitution du régiment de Souvigny, 
p. 68. _ Visite au Roi à Chantilly; M. de Cinq*lfan» 
p. 69. — Souvigny est nommé maître dliAtel da Roi; 



SOMMAIRES DU TOME DEUXIÈME. 353 

voyage à Jargeau, p. 70. — Il recherche en mariage 
M"® Anne du Chol, nièce de Pierre de Viiiars, archevêque 
de Vienne, p. 71. — Contrat de mariage, p. 72. — Souvi- 
gny reçoit l'ordre inopiné de regagner Quérasque, p. 74. — 
Sa compagnie de carabins, p. 75. — Menaces du prince 
Thomas contre Quérasque, p. 76. — Préparatifs de défense, 
p. 77. — Fortifications et approvisionnements, p. 78. — 
Derniers ordres, p. 79. — Assaut infructueux dans la nuit 
du 20 au 21 août, p. 80. — Pertes de part et d'autre; Te 
Deum^ p. 82. — Nouvelles attaques, p. 83. — Préparatifs 
de défense, p. 84. — Sommation du prince Thomas, p. 85. 

— Assaut du 24 août, combat acharné et échec des enne- 
mis, p. 86. — Leurs pertes ; bravoure des défenseurs, p. 87. 

— Te Deum, p. 89. — Retraite du prince Thomas, p. 90. — 
Le comte Broglio; félicitations adressées à Souvigny, p. 91. 

— Mort de François Gangnières, son père; son éloge, p. 92. 

— M"® du Chol, fiancée de Souvigny, passe les monts pour 
le rejoindre, p. 93. 

Année 1642. 

Mariage de M. et de M"* de Souvigny; leur arrivée à Qué- 
rasque, p. 93. — Ils tombent malades et se rendent à Pigne- 
rol, puis en France, p. 94-96. — Souvigny sert un quartier 
de maître d'hôtel en octobre, p. 97. — Dîner chez Mazarin; 
démarches de Souvigny pour être payé des arrérages de sa 
pension; obligeance de M. de Chavigny, p. 98. 

Année 1643. 

Souvigny reçoit des lettres de noblesse, p. 100. — Séjour à 
Longes, en Lyonnais, p. 101. — Du Fresnay-Belmont 
revient de Flandre, p. 102. — Retour de Souvigny à Qué- 
rasque, p. 103. — Il reçoit le commandement d'nn camp 
volant et visite le comte de Tavannes, gouverneur d'Asti, 
p. 104. — Il donne Talarme du côté du Milanais, p. 105. — 
Remise de Quérasque au due de Savoie, p. 106. — Témoi- 
gnages d'affection des habitants envers Souvigny, p. 107. — 
Son régiment est réformé et incorporé dans celui des Galères, 
p. 108. 

II 23 



354 SOMMAIRES DU TOME DEUXIÈME. 

ÀNNiE 1644. 

Souvigny prend congé de la duchesse de Savoie et de son fils 
et quitte Turin, p. 109. — U est nommé maréchal de 
bataille à Tarmée de Flandre, p. 110. — Ses adieux à sa 
femme; marche de Tarmée en trois corps, sous le comman- 
dement du duc d*Orléans, p. 111. — Quartiers de Monsieur 
et des maréchaux de la Meilleraye et de Gassion, p. 112. — 
Siège de Gravelines; inondations, p. 113. — Souvigny opère 
une reconnaissance dans les environs, p. 114. — Descrip- 
tion de la place, p. 116. — Prise du fort Philippe et des 
ouvrages détachés, p. 117. — Attaques meurtrières, p. 118. 

— Mort du marquis de Lavardin, p. 119. — Rivalité entre 
les maréchaux de la Meilleraye et de Gassion, p. 120. — 
Libéralité et bienveillance de Monsieur, p. 121. — Le baron 
des Prez, p. 123. — Valeur du maréchal de Gassion, p. 124. 

— Capitulation, p. 125. — Souvigny accompagne le gou- 
verneur espagnol, p. 126. — Opérations de Tarmée après la 
prise de Gravelines, p. 127. — Souvigny reçoit un congé et 
revient avec Monsieur, p. 128. — Celui-ci le recommande à 
Mazarin, p. 129. — Retour à Longes, p. 130. — Souvigny 
devient adjudicataire de la seigneurie de Trocesard, p. 131. 

— Règlement des affaires qui la concernent, p. 132. 

Année 1645. 

Souvigny est nommé maréchal de bataille à Tannée de Cata- 
logne, p. 133. — Instructions de Mazarin; Souvigny se met 
en route par la vallée du Rhône et trouve à Perpignan le 
comte du Plessis, commandant de l'armée, p. 134-135. — 
Investissement et siège de Roses, p. 136. — Description de 
la place et de ses abords, p. 137. — Composition des deux 
armées, p. 138. — Premières attaques, p. 139. — Orages, 
inondations et débandade, p. 140. — Reprise du siège, 
p. 142. — Visite du comte du Plessis à Tarmée navale, 
p. 143. — Escarmouches et combats, p. 144. — Occupation 
de la contrescarpe, p. 148. — Ruse de M. de Fabert, pri- 
sonnier dans Roses, p. 149. — Mort de M. de Saint-Paul, 
mestre de camp, p. 150. — Capitulation de Roses (26 mal) 



SOMMAIRES DU TOME BBUXliMK. 355 

et embarquement de la garnison ennemie; retour à Longes, 
p. 151. — Mort de M** du Chol, belle-mère de Souvigny, 
p. 152. — M"** de Souvigny se rend aux eaux de Saint- 
Antoine-de-Viennois avec M** de Villars, p. 153. — Visite 
au duc d'Épemon, gouverneur de Guyenne, en son château 
de Cadillac, p. 155. — Son aimable accueil, p. 156. — 
Démêlés du premier duc d'Épemon avec Tarchevèque de 
Bordeaux, p. 157. — Il lui donne un coup de canne; 
excuses exigées par le Roi, p. 159-160. — Souvigny reçoit 
quelques faveurs du duc d'Épemon, colonel général de l'In- 
fanterie, et revient à Longes, p. 161-162. 

AnniEe 1646. 

Visite de Souvigny à M. Le Tellier, p. 162. — Il est nommé 
lieutenant de Roi au gouvernement de la citadelle de Turin 
et lieutenant-colonel du régiment du Plessis, p. 163. — 
M. du Fresnay sous-lieutenant sous ses ordres au gouver- 
nement de la citadelle; arrivée à Turin, p. 164. — Inven- 
taire de la citadelle; bienveillance de la duchesse de Savoie 
pour M™* de Souvigny, p. 165. 

Ann^ 1647. 

Séjour à Chaumont, près de Suse, avec le doyen de Saint- 
Pierre de Vienne, p. 166. — Négociations pour la cession 
de Trocezard à M. de Trocezard, p. 167. — Voyage en 
France avec M"** de Souvigny, p. 168. — Passage du col du 
Lautaret au mois de novetnbre, p. 169. — Tourmente de 
neige à la Magdeleine, p. 170. — Arrivée k Grenoble, 
p. 172. — Retour de Souvigny à Turin par Saint-Jean-de- 
Maurîenne; il tombe malade, p. 173. 

AmiE 1648. 

Souvigny retourne en France par le mont Genis, p. 174. — 
Négociations avec son beau-frère le doyen au sujet de Tkh 
cezard, p. 175. — U sert un quartier de mattre d'hôtel avae 
M. de Voiture; mort de ce dernier; convocation du Purle- 
ment au Palais-Royal et commencement des troubles de la 



356 SOMMAIMS DU TOMK BEUHtlIB. 

Fronde, p. 176. — Retour de SouTigny k Longes, p. 177. — 
Négociations avec le marquis de Saint-Chamond en vue de 
réchange de Trocesard contre Grécieu, p. 178. — Visite à 
Grézieu, p. 180. — Situation de la propriété, p. 181. — 
Voyage à Lyon, p. 183. — (Conclusion de Tacquisition de 
Grézieu, p. 184. — Installation dans le château et état du 
domaine, p. 186. — Souvigny évite un duel à des gentils- 
hommes de passage, p. 187. — Liquidation des hypothèques 
prises sur Grézieu, p. 189. — Sûretés prises relatiTement à 
cette acquisition, p. 191. 

Aific^E 1649. 

Retour de Souvigny à la citadelle de Turin; avances faites à la 
garnison, p. 192-193. — Mort de M. de la Motte au siège 
de Porto-Longone et règlement de ses affaires, p. 194-195. 

— Souvigny fait de nouvelles avances à la citadelle de 
Turin, p. 195. — Il va trouver la Cour à Gompiègne, p. 196. 

— Audience du cardinal Mazarin au sujet des avances faites 
à la citadelle, p. 197. — Attaque du carrosse du duc de 
Dam ville à Louvres-en-Parisis, p. 198. — Vaines démarches 
de Souvigny à Paris pour être remboursé de ses avances, 
p. 199. — Il retourne à Grézieu, p. 200. 

AimÉE 1650. 

Souvigny est appelé à la Cour, en Guyenne, pour servir un 
quartier de maître d'hôtel, p. 201. — Traversée de l'Au- 
vergne et du Limousin, p. 202. — 11 règle à Limoges une 
dette de 1621, p. 203. — Description de Liboume et arri- 
vée à la Cour, à Bourg- sur-Mer, p. 204. — Souvigny reçoit 
un brevet de maréchal de camp, p. 205. — La princesse de 
Condé traite avec la Cour, p. 206. — Entrée du Roi à Bor- 
deaux, p. 207. — Esprit turbulent des Bordelais, p. 208. 

— Préférence du Roi pour les officiers qui lui sont restés 
fidèles, p. 209. — Situation stratégique de Blaye, p. 210. — 
Retour de la Cour à Paris par Saint-Jean-d'Angély, Blois, 
Orléans et Fontainebleau, p. 211. — Souvigny est nommé 
chambellan d'affaires du duc d'Orléans, p. 212. — Il rejoint 
la Cour à Dijon au printemps de 1650; il retrouve M. de 



SOMMAlfiES DU TOME DEUXIÈME. 357 

Ta vannes, lieutenant de Roi en Bourgogne, p. 213. — Il est 
envoyé à Auxonne et autres villes pour aider aux approvi- 
sionnements de l'armée, p. 214. — Capitulation de Belle- 
garde, p. 215. — Retour à Grézieu-Souvigny, p. 216. — 
Champfort refuse le gouvernement de Verdun-sur-le-Doubs, 
p. 217. 

Année 1651. 

Visite au duc d'Épernon, gouverneur de Bourgogne, à Bourg- 
en-Bresse, p. 218. — Souvigny l'accompagne à Pierre-Châ- 
tel; description de cette place, p. 219. — Il se rend à 
Paris, avec la marquise de Villeroy, p. 220. — Arrêt au 
château de Villeroy, p. 221. — Souvigny expose, sans suc- 
cès, le dénuement de la citadelle de Turin devant un conseil 
de guerre tenu au Luxembourg, p. 222. 

Année 1652. 

Rentrée du cardinal Mazarin en France, p. 223. — Siège de 
Bar-le-Duc, p. 224. — Champfort y dirige l'artillerie, 
p. 225. — Capitulation de la place; entretien de Souvigny 
avec le Cardinal, p. 226. 

Année 1653. 

Continuation de la guerre en Champagne, p. 227. — Opé- 
rations autour de Rethel; l'armée est mise en quartiers, 
p. 229. — Licenciement de l'artillerie, p. 230. — Champ- 
fort construit un pont sur l'Aisne, p. 231. — Prise de Ver- 
vins, p. 232. — Retour du Cardinal à Paris, p. 233. — 
Discours des maréchaux de la Motte-Houdancourt et de Vil- 
leroy, p. 234. — Réception des Parisiens, p. 235. — Procès 
de Souvigny contre M. de Saint-Chamond et ses créanciers, 
et règlement de comptes, p. 236. — Séjour à Grézieu et fon- 
dations pieuses, p. 237. — Souvigny envoie de l'argent à la 
citadelle de Turin; façon dont subsistent alors les différentes 
places, p. 238. — Il est appelé comme maréchal de camp au 
siège de Bellegarde, p. 239. — Composition de l'armée de 
siège, p. 240. — Sa répartition, p. 241. — Travaux du 
siège, p. 242. — Souvigny coupe le pont sur la Saône, 



358 SOMMÀIRKS DU TOME DEUXIÈME. 

p. 243. — M. de Bouteville demande à parlementer^ p. 244. 

— Conditions de la capitulation, p. 245. — Intervention de 
Souvigny en faveur de d'AJègre, p. 246. — Sortie de la 
garnison, p. 247. — Le duc d*Epemon s'empare des meubles 
du prince de Condé, p. 248. — Retour de Souvigny à Gré- 
zieu, par la Bresse, avec le comte de Béreins, p. 249. — Sou- 
vigny est chargé d'une mission auprès du duc de Mantoae, 
p. 250. — Il passe à Turin, p. 251. — Il voit le comte de 
Quincé et les troupes du Montferrat, p. 252. — État des 
affaires de Mantoue, p. 253. — Les Espagnols sont maîtres 
de la citadelle de Casai, tandis que le duc de Mantoue 
occupe la ville, p. 254-255. — Haute situation de la maison 
de Mantoue, p. 256. — Réception de Souvigny par le duc 
de Mantoue, p. 257. — Commencement des négociations 
avec ce prince; ses griefs, p. 258. — Souvigny fait déloger 
du Montferrat les troupes du comte de Quincé et du marquis 
Ville, p. 259. — Il revient à Casai et recommence les négo- 
ciations avec le duc, p. 261-262. — Ce dernier se plaint de 
ce que le Montferrat ait été donné au duc de Savoie, p. 263. 

— Souvigny représente les sacrifices faits par la France en 
faveur de Mantoue, p. 2G4. — Portraits du duc et de la 
duchesse, p. 266. — Description de la place de Casai, 
p. 267. — Le duc s'apprête à quitter Casai, p. 268. — Sou- 
vigny prend congé de lui et revient à Turin, p. 270. — 
Bienveillance de Madame Royale pour M*"* de Souvigny, 
p. 271. — La garnison de la citadelle continue à ne pas 
être payée, ni Souvigny remboursé de ses avances, p. 272. 

Annke 1054. 

Mort de M. de Chainpfort, tué au siège de Stenay, p. 273. — 
Notice sur M. de Champfort : Son mariage avec M"* de la 
Guierche, p. 274. — Ils habitent le Petit-Arsenal, p. 276. 

— Débuts de Champfort dans la carrière militaire, p. 277. 

— 11 devient commissaire, puis lieutenant de rartillerie, 
p. 278-279. — Généraux sous lesquels il sert en Italie et en 
Espagne, p. 280. — Sa conduite au combat de Blénean, au 
Faubourg Saint-Antoine et en Lorraine en 1652, p. 281-282. 

— Bienveillance de M. de la Meilleraye, grand maître de 
l'Artillerie, envers lui, p. 203. — Charité et piété de M. de 
Champfort, p. 284. — Victoire de la Roquette (1663), 



SOMMAIRES DU TOME DEUXIÈME. 359 

p. 285. — Le duc de Mantoue se rend à la cour de France ; 
Souvignv passe le reste de l'année 1654 à Turin, p. 286. 

Année 1655. 

Passage de la reine de Suède à Turin, p. 286. — Le duc de 
Alodène et le prince Thomas assiègent Pavie, p. 287. — 
Levée du siège, p. 288. — Le P. Bonaventure est appelé 
auprès du prince Thomas, malade, p. 289. — Mort de ce 
dernier, p. 290. — Jugement sur la vie du prince Thomas, 
p. 291. — Accident arrivé au carrosse de Souvignv à Turin, 
p. 293. 

Année 1656. 

Souvigriy sert comme maréchal de camp au siège de Valence, 
sous les ducs de Modène et de Mercœur, p. 294. — Des- 
cription de la place de Valence, p. 295. — Composition des 
troupes de siège, p. 297. — Attaques des brigades de 
Modène et de Mercœur, p. 300. — Souvigny se loge sur le 
chemin couvert avec le régiment irlandais de Preston, 
p. 301. — Belle conduite de ce corps; Souvigny commande 
un ouvrage avancé, p. 302. — Les ennemis introduisent un 
secours dans la place, p. 303. — Les généraux songent à 
lever le siège, p. 304. — Le duc de Modène s'y oppose, 
p. 305. — Inquiétudes de M°»« de Souvigny, p. 306. — 
Mort de M. du Monceau l'aîné, p. 307. — Opérations autour 
de Valence, p. 308. — Capitulation de cette place, p. 309. 
— M. do Valavoire en est nommé gouverneur, p. 310. — 
Souvigny retourne à Turin par Casai, p. 311. — Les troupes 
prennent leurs quartiers sur les frontières du Montferrat et 
des Langues, p. 313. — Ordres pour repasser les monts; 
Souvigny est chargé de la conduite du régiment d'Auvergne, 
p. 314. — Il est nommé lieutenant général des armées du 
Roi, p. 315. — Madame Royale propose à Souvigny un 
emploi dans ses Etats, p. 316. 

Année 1657. 

Souvigny reçoit Tordre de remettre à Madame Royale la cita- 
delle de Turin, p. 317. — Le marquis de Pianesse en prend 



:uîo soMMAiiiKs m: tumk iiëivikme. 

pitssossioii. I». MA. — S(»uvif(ijy prend «*ong»' de Madame 
Ko\al<\ |). '.iUK — Soins doni il est entouiV* pendant son 
voviif^f, p. .TiO. — Il jKisst' If iiionl (>ni<i ol arrive à Lyon, 
puis à Soin if» n\. p. .*>2I-!V22. 

\\\ii in.'SS. 

\o>afff dv Soiivi^n\ à la dnir, à Paris, p. 322. — La Cour 
vienl à L\on. p. '.i2'.\. - Kriiits du mariage du Koi avoi: la 
princesse Marfjfuoritr dv Savoie, p. .T24. — Entr«»vue a\«M- 
la eour de Savoie, p. .'{25. 

\nnh Hmî». 

Souvif^nv se rend de Lyon à V«Mit^\, ehe/ le haron de Lii^'n\, 
p. '.VU'}. — Il esl rappelé en hâte à L\on. p. '{28. — Morl 
lie M"'* de S<»uvif;nv. p. .'V29. - Caiis^ïs de sa niori, p. 380. 
- EI(»5(«' de M""' de Siiu\i«n\, p. 331. — Ses \erlus et sa 
Imnlé. p. 332. - Hienveillanee de Madame liovale à son 
»'j(ard. p. 333. Transporl de son eorps à Souvigny, 

p. 33^1. ■ Ses ol»sè(pies, p. 33r>. Fondations pieusos en 
sa inénioir»-, p. 3.'>«». - Soii\ii»n} se ri;nd à Poiliors pour 
rejoindre la Oour, »•! la lr«)iiNe à \ illefa4»naii. se dirigeant 
\ers les (ronlières d'Kspaj»ne, p. 337-33S. — Il lt>i^'e avec 
M. de la Onillolitre. inaréehal de eanip, p. 33^). - ï>es- 
rription de Kavonne et de Saint-Jcan-de-I.ii/. p. 340. — 
Industrie de la pêche à la l^aleiiie. p. 3'iJ. — Pr«)!its qu'en 
l'elirent les hasipies. p. 342. — Sou\ij;ny re<;<»it le jjrésident 
de Chamnusseï et le e«>nite de San-.Nazan», en\o\és de 
Savoie et d<' Manlciue, p. 3'i3. Mazarin et Don Louis de 
llarn conxiennenl de se rénnir dans l'île des Kai^ans, p. 344. 
.MM. de ('.hnupp»«s el de Soiivif»n\ son! eharp*»s de l'aniê- 
nagenienl des li«*u\ pnuv la France, M. de Hatloville el Don 
\. Pinientel pour rKs[)a^ne, p. 34.*). — Les Espagnols se 
mêlent avec les FraïKais, p. .3'i(>. — Signature du traité de 
paix, p. 347. - - Joit* des deux [)artis, p. .348. — Souvigny 
se rend à Toulous»' a\e«- la Cnur, [mis à (lastelnaudary. 
p. 34î»-3:»(), 



.NogeDt-le-Rotrou , iinpriiuerie D Ari»ELF.v-GouvKRNEiR.